CHAPITRE YJI
PHENOMENES d’ÉLÉVATION. — COUPS FRAPPÉS DANS LA NUIT.
La troisième visite du fakir fut courte, car il devait passer la nuit en prière sur la rive du fleuve sacré, à l’occasion d’une fête religieuse et d’un sraddha funéraire auquel il était invité pour le lendemain.
11 venait simplement m’avertir de cette obligation et se préparait à retourner dans la petite chaumière que le Peishwa avait mise à sa disposition, lorsque, sur ma demande, il consentit à reproduire un phénomène ^'élévation que j’avais déjà vu maintes fois accomplir par d’autres charmeurs, sans avoir pu me rendre compte des moyens qu’ils employaient.
Ayant pris une canne en bois de fer que j’avais rapportée de Ceylan, il appuya la main droite sur la pomme et, les yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations magiques de circonstance, dont il avait oublié de me gratifier les jours précédents.
Je jugeai à cette mise en scène que j’allais être témoin, une fois de plus, d’un fait que j’avais toujours regardé comme un simple tour d’acrobate
Ma raison se refuse en effet de donner un autre nom au phénomène suivant :
Appuyé d’une seule main sur la canne, le Fakir s’éleva gra- . duellement à deux pieds -environ du sol, les jambes croisées
à l’orientale, et resta immobile, dans une position assez semblable à celle de ces Bouddah en bronze que tous les touristes rapportent de l’extrême Orient, sans se douter que 1a plupart de ces statuettes sortent aujourd’hui des ateliers de fonderie de Londres.
Pendant plus de vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassamy pouvait ainsi rompre en visière à toutes les lois connues de ^équilibre ; il me fut impossible d’y parvenir, aucun support apparent ne le reliait au bâton, qui n’était en contact avec son corps que par la paume de la main droite.
Je rendis la liberté au charmeur. En me quittant il m’annonça qu’au moment où les éléphants sacrés, frapperaient sur les gongs de cuivre l’heure de minuit dans la pagode de Siva, il évoquerait les esprits familiers qui protègent les Franguys — Français — et que ces esprits viendraient manifester leur présence dans ma. propre chambre à coucher .
Les Indous s’entendent admirablement entre eux, et, pour me prémunir contre toute supercherie immédiate, j’envoyai mes deux domestiques passer la nuit sur le Dingui, avec le cercar et les bateliers.
J’avais assez peu de propension à croire au surnaturel ; malgré cela, si l’événement se produisait, je voulais ne pas être la dupe d’une supercherie vulgaire ; aussi me préparaisje à créer au fakir de véritables difficultés.
L’habitation du Peishv^^a a été construite d’une manière singulière. Il n’y a de fenêtres que du côté du Gange, et elle contient sept grands appartements construits les uns au-dessus des autres, et toutes les chambres de chaque appartement s’ouvrent sur des galeries couvertes et des terrasses qui s’avancent sur le quai. Le mode adopté pour communiquer d’un étage à l’autre est des plus curieux ; un seul perron d’escalier conduit de l’appartement le plus bas à celui qui est immédia-
PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS
tement au-dessus; quand on a traversé ce second appartement, on trouve dans la dernière pièce un second perron sans communication avec le premier, qui conduit à l’étage supérieur, et ainsi de suite jusqu’au septième étage, auquel on parvient par un perron mobile, que l’on peut relever à l’aide de chaînes comme un pont-levis.
C’est ce septième étage , dont l’aménagement n’était ni oriental ni européen, et où l’on jouissait de l’air le plus frais et de la vue la plus splendide, que le peishwa donnait à ses visiteurs étrangers.
Dès que la nuit fut venue, je visitai minutieusement les différentes pièces de l’appartement, et assuré que personne n’avait pu s’y cacher, je relevai le pont-levis et interrompis ainsi toute communication avec le dehors.
A l’heure indiquée, il me sembla entendre deux coups distinctement frappés contre la muraille même de ma chambre; je me dirigeai vers le lieu d’où ces bruits semblaient partir, lorsqu'un coup sec, qui me parut provenir de la verrine qui protégeait la lampe suspendue, contre les moucherons et les papillons de nuit, me fit arrêter subitement ; quelques bruits se produisirent encore à intervalles inégaux dans les solives de cèdre du plafond, puis tout rentra dans le silence. Je m’acheminai alors à l’extrémité de la terrasse ; il faisait une de ces nuits argentées inconnues de nos brumeuses contrées, le fleuve sacré roulait silencieusement sa nappe immense aux pieds de Bénarès endormie, sur un des gradins une forme humaine se profilait en plus sombre, c’était le fakir' de Trivan- -deram qui priait pour le repos des morts.