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CHAPITRE Vlll

LE FAKIR ET LE SIÈGE DE BAMBOU. — LES VASES DE FLEURS AÉRIENS. — LE PANKAH MYSTÉRIEUX.

Je passai une partie de cette nuit à réfléchir, sans parvenir à trouver le mot de l’énigme. Depuis que j’habitais l’Inde, nombr-e de fois déjà j’avais vu ces phénomènes se produire devant moi, et je pourrais appuyer les faits et gestes du fakir de Trivanderam d’une foule d’autres tout aussi merveilleux, sans être plus probants pour la théorie des Indous, sur l’évocation des âmes des ancêtres. Mais ce que je tiens à répéter, parce que c’est l’expression de la vérité la plus rigoureuse, c’est que les moyens employés par les charmeurs ne sont connus de personne dans l’Indoustan.

J’attendais avec impatience l’arrivée du fakir, car depuis longtemps, j’avais l’intention de faire suivre mon étude sur la vieille doctrine des pitris, de l’exposé des phénomènes matériels, que les Indous ne séparent pas de leurs croyances religieuses. La bonne volonté, ainsi que l’habileté du charmeur Covindassamy, m’était une précieuse occasion de faire une revue d’ensemble de ces faits singuliers, qui paraissent avoir occupé les loisirs de toutes les castes sacerdotales de l’antiquité, et que cent fois déjà j’avais vu reproduire. J’employais une partie de la journée à visiter les temples et les mosquées de Bénarès, et ne rentrai au palais qu’au coucher du soleil.

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

La nnit était venue, lorsque le charmeur pénétra sans bruit sur la terrasse, où je l’attendais. Les gens de cette classe jouissent du privilège d’entrer à toute heure chez les plus hauts personnages indous, sans se faire annoncer, et bien qu’ils n’en usent pas ainsi d’ordinaire avec les Européens, j’avais laissé dès le premier jour Covindassamy en agir à sa guise, ce qui, joint à la connaissance que je possédais de la langue de son pays, m’avait valu immédiatement son amitié.

— Hé bien, lui dis-je dès que je l’aperçus, les bruits que tu

m’annonçais se sont fait entendre le fakir est très-habile.

— Le fakir n’est rien, me répondit-il avec le plus grand sang-froid, il prononce les menirams et les esprits l’écoutent. Ce sont les mânes des ancêtres des Franguys, qui sont venus te rendre visite.

— Tu as donc pouvoir sur les esprits étrangers ?

— Nul ne peut commander aux esprits.

— Je me suis mal exprimé ; comment se fait-il que les âmes des Franguys puissent écouter favorablement les prières d’un Indou, ils ne sont pas de ta caste?

— 11 n’y a plus de castes dans les mondes supérieurs î

— Ainsi ce sont mes ancêtres qui se sont manifestés à moi cette nuit ?

— Tu l’as dit. •

11 n’y eut pas moyen de le faire sortir de là.

Chaque fois que je l’interrogeais sur ce chapitre, j’observais avec soin son visage, je cherchais à surprendre, dans ses regards, un sourire, un rien, quelque indice d’incrédulité; il restait impénétrable et froidement convaincu.

Après ces quelques paroles, sans même attendre que je l’en priasse, il se mit en devoir de continuer ses exercices.

Ayant pris un petit escabeau de bambou qui se trouvait à quelques pas de lui, il s’assit les jambes croisées à la mode . musulmane, et les deux bras ramenés sur la poitrine.

J’avais fait éclairer la terrasse a giorno par mon cansama et me préparais à ne rien perdre de ce qui allait se passer.

Comme pour le récit des phénomènes précédents, je supprime tout le chapitre de la mise en scène et des impressions personnelles pour m’en tenir strictement au fait matériel.

Au bout de quelques instants pendant lesquels le fakir parut concentrer sa volonté, l’escabeau de bambou sur lequel il était placé commença à glisser sans bruit sur le sol, par petites secousses qui le faisaient avancer chaque fois d’environ dix centimètres. J’observai l’Indou avec attention; il était aussi immobile qu’une statue. La terrasse avait sept mètres carrés ; il mit dix minutes environ à la parcourir et, arrivé à l’extrémité, l’escabeau recommença son évolution en arrière jusqu’à ce qu’il fût revenu à la place qu’il occupait d’abord. Je fis recommencer trois fois l’opération, qui réussit dans les mêmes circonstances. Je dois faire remarquer que les jambes du fakir, croisées sous lui, étaient distantes du sol de toute la hauteur de l’escabeau .

Pendant cette journée, il avait fait une chaleur accablante, la brise de nuit si régulière dans ces contrées, et qui vient chaque soir des montagnes de l’Himalaya rafraîchir les poumons embrasés, n’était pas encore levée, aussi le métor lançait-il à toute volée sur nos têtes, à l’aide d’une corde en fibre de coco, un énorme pankah suspendu à une des tiges de fer du milieu de la terrasse. Ces tiges supportaient horizontalement les rideaux de vétivert et les nattes qui faisaient de ce ieu une véritable chambre.

Le pankah est une sorte d’éventail mobile affectant la forme d’un parallélogramme et fixé au plafond des appartements par les deux extrémités. Mis en branle par les soins d’un domestique spécial, il donne une fraîcheur factice, il est vrai, mais des plus agréables. Le fakir se servit de cet instrument pour .accomplir son second phénomène.

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS. 293

S’étant fait remettre la corde du pankah par le métor, il se l’appuya des deux mains sur le front et s’accroupit sous l’éventail même. Bientôt, sans que Govindassamy eût fait un seul mouvement, le pankah se mit à s’agiter doucement sur nos têtes, et, augmentant graduellement de vitesse, il se lança bientôt à toute volée, comme s’il eût été poussé par une main invisible.

Lorsque le charmeur abandonna la corde, l’instrument continua à se mouvoir, mais en perdant peu à peu sa force d’impulsion, et il finit par s’arrêter complètement.

Ces deux phénomènes répétés plusieurs fois nous avaient conduits fort avant dans la nuit ; mais le fakir était disposé et avant de me quitter il voulut me donner une preuve de plus de sa puissance.

Trois vases de fleurs, assez lourds pour qu’il fallût l’effort sérieux d’un homme pour les soulever, se trouvaient à l’extrémité de la terrasse ; il en choisit un, et imposant les mains de façon à toucher les bords du vase du bout des doigts, il lui imprima, sans effort apparent, un balancement sur sa base aussi régulier que celui d’un pendule. Bientôt il me sembla que le vase quittait le sol sans modifier son mouvement, et je crus le voir distinctement flotter dans le vide, allant de droite à gauche, suivant la direction que lui imprimait le fakir.

Je ne puis employer qu’une forme dubitative pour rendre compte de ce dernier fait, car je n’ai jamais pu le considérer que comme une illusion de mes sens.

Je n’ajoute pas, il est vrai, une très grande foi aux autres phénomènes, mais celui-là spécialement, bien que je l’aie vu reproduire souvent au grand jour, m’a paru chaque fois tellement étrange que je n’ai pu m’empêcher de croire à une trèshabile et très-savante prestidigitation.

LE SPIRITISME DANS LE MONüii.

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