‹ Le spiritisme dans le mondeChapitre 59 sur 74 · LE GÜÉRIDON SOUDÉ AU SOL. — UNE GRÊLE DE COUPS. — LE · texte numérisé non relu

LE GÜÉRIDON SOUDÉ AU SOL. — UNE GRÊLE DE COUPS. — LE

PETIT MOULIN. — VOLTIGE DE PLUMES. — l’haRMONIFLUTE.

Covindassamy n’avait plus que trois jours à rester à Bénarès ; je résolus de consacrer la dernière séance qu’il devait me donner à des expériences de magnétisme et de somnambulisme; Iqrsque je l’avertis de mon désir, il parut étonné de ces expressions nouvelles, que je traduisais tant bien que mal en tamoul.

Lorsque je lui eus fait comprendre le sens qu’on y attachait en Europe, il sourit et me répondit selon son habitude que ces phénomènes étaient aussi bien produits par les pitris — esprits — que ceux dont j’avais déjà été témoin. La discussion n’éiait pas possible avec lui sur ce sujet; aussi, sans me préoccuper de ses croyances religieuses et des causes qu’il donnait à son pouvoir, je me bornai à lui demander s’il consentait à se prêter à ce genre d’expériences.

— Le Franguy, me répondit-il, a parlé au fakir le langage de son pays. Le fakir n’a rien à lui refuser.

Satisfait de cette réponse, je formulai immédiatement une autre demande.

— Ne pourrais-tu me permettre, lui dis-je, d’indiquer moimême aujourd’hui les phénomènes que je désirerais te voir accomplir, au lieu de les laissera ton inspiration?

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

Bien que cela me parût peu probable, en raison des circonstances particulières où elles s’étaient produites, que le fakir ait pu d’avance préparer les expériences précédentes en s’entendant avec nos serviteurs, je désirai cependant voir si Covindassamy parviendrait h produire des manifestations qu’il n’aurait pu prévoir d’une manière immédiate.

— Je ferai ce qu’il te plaira, me répondit simplement l’Indou.

Il en fut de ce projet comme d’une foule d’autres, le temps et l’intérêt que je trouvai à prolonger les expériences de force spirite ne me permirent pas d’étudier la force magnétique de Covindassamy.

J’avais vu souvent les charmeurs rendre certains objets adhérents au sol, soit suivant l’explication que m’avait donnée un major anglais qui s’occupait de ces questions, en les chargeant de fluide pour augmenter leur poids spécifique, soit par tout autre moyen inconnu. Je résolus de répéter l’expérience. Prenant alors un petit guéridon en bois de tek que je soulevai sans effort avec le pôuce et l’index, je le plaçai au milieu de la terrasse et demandai au fakir s’il ne pourrait pas le fixer dans la situation qu’il occupait de telle façon qu’il fût impossible de le transporter ailleurs.

Le malabare se dirigea immédiatement vers le petit meuble et, imposant les deux mains sur la tablette supérieure, resta immobile dans cette position pendant près d’un quart d’heure ; ce temps écoulé, il me dit en souriant :

— Les esprits sont venus et nul ne pourra déplacer ce guéridon sans leur volonté.

Je m’approchai avec une certaine incrédulité et, saisissant l’objet, je fis le mouvement nécessaire pour le soulever; il ne bougea pas plus que s’il eût été scellé dans le stuc du sol. Je ' redoublai d’efforts et la tablette fragile du guéridon me resta dans les mains.

Je m’acharnai alors sur les pieds, qui restaient debout, unis

par deux traverses en x, mais je n’üblins pas un meilleur résultat. A ce moment une pensée rne traversa l’esprit.

Si, pensai-je, c’est en chargeant les objets de fluide que les charmeurs produisent ce phénomène, et s’il n’y a là que le développement d’une force naturelle dont on ne connaît pas encore les lois, le fluide, quand il n’est pas renouvelé par l’imposition des mains do l’opérateur, doit aller en se perdant graduellement, et, dans ce cas, je vais pouvoir, dans quelques instants, déplacer sans efforts ce qui reste du guéridon.

Je priai le fakir de se rendre à l’extrémité opposée de la terrasse, ce qu’il fit de la meilleure façon du monde et, en effet, au bout de quelques minutes, le petit meuble disloqué redevenait maniable. Il y avait donc là une force!.. Je ne pouvais le nier, à moins d’admettre un charlatanisme impossible dans cette circonstance.

Il m’aurait fallu passer des mois sur cette seule expérience si j’avais voulu la contrôler scientifiquement, je n’en avais pas les loisirs, et je me borne à la raconter comme toutes les autres^ sans me prononcer sur les moyens et les causes.

— Les pitris sont partis, me dit l’Indou par manière d’explication, parce que leur lien de communication terrestre était rompu Écoute, ils vont revenir ici !

En prononçant ces paroles, il imposa les mains au-dessus d’un de ces immenses plateaux de cuivre incrusté d’argent dont les riches indigènes se servent pour jouer aux dés, et presque instantanément une si grande quantité de coups frappés éclatèrent avec une telle violence qu’on les eût pris pour un effet de grêle sur un toit de métal, et je crus voir (je tiens à ma formule dubitative) toute une série de lueurs phosphorescentes, assez intenses pour être distinctes malgré le jour, passer et repasser, en rayant le plateau en tous sens. Le phénomène cessait ou se reproduisait à la volonté du fakir.

J’ai déjà dit que les appartements que j’occupais chez le

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

peischwa étaient installés moitié à l’européenne, moitié à l’orientale ; sur les étagères se trouvaient une foule d’objets, tels que moulins à vent faisant mouvoir des forgerons, soldats de plomb, ménageries en bois de Nuremberg avec ces éternels petits sapins verts qui sont pour les enfants la première représentation de la nature Tous les meubles étaient encombrés

de nos produits. Les plus puérils, comme les plus artistiques, s’entrechoquaient pêle-mêle, au goût des domestiques indigènes. Ne rions point trop : les trois quarts des objets chinois, indous, océaniens, dont nous ornons pompeusement nos prétentieuses demeures, ne permettraient pas à un indigène de ces

contrées de garder son sérieux J’avisai un petit moulin,

que l’on pouvait mettre en mouvement par le simple souffle, et qui communiquait son impulsion à plusieurs personnages,, je le montrai à Covindassamy, et lui demandai de le faire marcher sans le toucher.

Par la seule imposition des mains, le moulin se mit à tourner avec une extraordinaire rapidité, et son allure augmentait ou diminuait, selon la distance où se plaçait le fakir.

Ce fait était bien simple, et cependant c’est un de ceux dont le résultat m’a le plus frappé, en raison même de l’improbabilité d’une préparation préalable.

En voici un autre de même nature, mais bien plus surprenant encore. ^

Parmi les objets qui composaient le musée du peishwa se trouvait un harmoniflûte. A l’aide d’une petite corde dont j’entourai le rectangle en bois qui encadrait le soufflet (partiede l’instrument qui, comme on le sait', est opposée à celle des touches), je le suspendis à une des tringles de fer de la terrasse, de façon à ce qu’il flottât dans le vide à environ deux pieds dit sol, et je priai le ^charmeur de vouloir bien en tirer des sonssans le toucher.

Déférant immédiatement à mon injonction, ce derniér saisit

entre le pouce et l’index de chaque main la corde qui tenait rharmonillûte suspendu, et se concentra dans la plus complète immobilité Bientôt l’instrument s’agita doucement,

le soufllet se rétracta sur lui-même, par un mouvement de vaet-vient semblable à celui que lui eût imprimé une main invisible, et l’instrument rendit des sons prolongés, sans accords entre eux il est vrai, mais parfaitement nets dans leur émission .

— Ne pourrais-tu obtenir un air? dis-je à Covindassamy.

— Je vais évoquer l’esprit d’un ancien musicien des pagodes^ me répondit-il avec le plus grand sang-froid 1

J’attendis.

Après un silence assez long de l’instrument qui s’était tu immédiatement après ma demande, il s’agita de nouveau et rendit d’abord une série d’accords assez semblables à un prélude, puis il se mit à moduler résolûment un des airs les plus populaires de la côte malabare.

Taïtou moucouty conda Arouné cany pomelé, etc.

«Apporte des bijoux pour la jeune vierge d’ Arouné »

Pendant tout le temps que dura le morceau, le fakir ne fit pas un mouvement, se bornant à toucher, ainsi que je l’ai raconté plus haut, la corde qui le mettait en communication avec l’harmoniflûte.

Cherchant à contrôler l’opération, je m’agenouillai pour observer les différents mouvements de l’instrument, et je vis, de façon à pouvoir l’affirmer, à moins d’illusion des sens, les touches se lever et s’abaisser, suivant les besoins du morceau*

Je constate une fois de plus, sans autre conclusion.

Supposons qu’il n’y ait ni illusion ni charlatanisme dans la

production de ces manifestations Faut-il en rechercher les

lois?

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Non ! disent les savants officiels français, à priori, de pareilles folies ne méritent pas l’examen 1

Oui I répondent les savants non moins officiels de l’Angleterre. Nous avons constaté des faits matériels dans lesquels ni Yillusion ni le charlatanisme n’ont pu jouer un rôle ; nous sommes engagés d’honneur à en rechercher les lois et à dire la vérité.

Voilà l’état de la question î

D’un côté la négation quand même; de l’autre l’étude.

Nos savants français — 'pour les appeler par le nom qu'ils > se donnent entre eux — ne perdent pas, on le voit, les traditions qui leur ont fait repousser toutés les grandes inventions qui honorent ce siècle.

Je ne prends pas une position active dans le débat, et cela se conçoit. Tout le monde pourrait me dire, si je me mêlais de formuler une loi sur les faits que j’ai observés :

— Avez-vous expérimenté scientifiquement tous les faits singuliers accomplis par les fakirs dont vous nous parlez ?

Et comme je n’ai fait confectionner sous ma surveillance ni les balances, ni les poids, ni les vases, ni les tables, ni aucun

des instruments enfin dont les charmeurs se sont servis à

cette question je dois répondre : scientifiquement non !

Mais, d’un autre côté, quand je vois que les fakirs ont souvent agi sur des objets m’appartenant, et le plus souvent sur des choses que selon toutes probabilités ils n’avaient jamais touchées ni vues, je dis avec MM. Crookes, Hugghins, Cox et autres : « Il y a là des faits à étudier, car il est au moins aussi intéressant pour la science", de les nier que de les affirmer, en connaissance de cause

Le coucher du soleil devait trouver Covindassamy agenouillé sur les rives du fleuve sacré, l’heure approchait, et en prenant congé de moi avec tous les salams d’usage, il m’annonça qu’il ne pourrait pas venir le lendemain.

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Comme je lui en exprimais mes regrets, il me répondit :

— C’est demain le vingt et unième jour de mon arrivée à Bénarès et le dernier des cérémonies mortuaires. Le fakir doit rester du lever au second lever (vingt-quatre heures) du soleil en prières, et sa tâche accomplie, il repartira pour ïrivanderam ; mais avant de regagner mon pays, je te donnerai encore une journée et une nuit entière, car tu as été bon avec moi; et puis ma bouche, fermée depuis de longs mois, a pu s’ouvrir pour parler, avec toi, laJangue dont la vieille ama (mère) se servait pour me bercer dans une feuille de bananier. Il revenait toujours sur ce sujet, et il avait des larmes dans la voix en prononçant ces dernières paroles.

Je n’ai jamais vu un Indou parler sans émotion de sa mère.

Au moment 'où il allait franchir la porte de la terrasse, apercevant dans un vase, un bouquet de plumes variées des oiseaux les plus curieux de l’Inde, il en prit une poignée qu’il jeta le plus haut possible au-dessus de sa tête ; les plumes se hâtèrent de redescendre, mais le fakir faisait des passes au-dessous et au fur et à mesure qu’une d’entre elles arrivait près de ses mains, elle tournait légèrement sur elle-même et remontait, en affectant un mouvement de spirale, jusqu’au tapis de vétivert qui servait de toit mobile à la terrasse. Toutes suivirent la même direction ; au bout d’un instant, elles obéirent de nouveau aux lois d’attraction qui tendaient à les ramener vers le sol, mais cette fois, elles n’avaient même pas parcouru la moitié de la route, qu’elles reprenaient leur ascension et se fixaient contre la natte.

Un dernier frémissement, suivi d’une légère propension à descendre, se manifesta de nouveau dans les plumes, mais bientôt elles restèrent complètement immobiles, et à< les voir se détachant sur l’or de la paille, avec leurs nuances fortement accentuées dans tous les tons, on eût dit que le pinceau d’un artiste habile les avait placées là.

Dès que le fakir eut disparu, elles retombèrent inertes sur la^sol ; je les laissai longtemps éparpillées sur la dalle, comme une preuve que je sentais le besoin de me donner à moi -même « que je n’avais pas été sous le coup d’une hallucination. »

A peine la nuit fut-elle venue, et avec elle une agréable fraîcheur, que je me rendis au quai, et montant sur le dingui, j’ordonnai à mon cercar de laisser dériver l’embarcation au fil de l’eau. Influencé malgré moi par tous ces phénomènes incompréhensibles, j’avais besoin de me trouver dans un autre milieu, et de remplacer le rêve qui m’égarait à travers toutes les spéculations métaphysiques de l’humanité, par les sensations plus douces que m’ont toujours données ces poétiques nuits du Gange, bercées par les chants des bateliers indoustanis, et le cri lointain des fauves.

LE SPllUTlSME DANS LE MONDE.

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