CHAPITRE X
DESSINS REPRODUITS SUR LE SABLE. — LE SCEAU d’eAU ET LE MÉTOR. — EXTINCTION DU CHANT. — TRADUCTION DE LA PENSÉE. — LECTURE d’UN MOT DANS UN LIVRE FERMÉ. — BRUITS MÉLODIEUX DANS LES AIRS. — COURSE d’UNE FEUILLE DE PALMIER. — ÉLÉVATION DU FAKIR.
Covindassamy m’avait promis qu’avant de se séparer de moi pour reprendre la route de Trivanderam, il ferait appel à toutes les forces dont il disposait, à tous les Esprits qui l’assistaient, suivant une expression dont je lui laisse la responsabilité, et qu’il me ferait voir des merveilles dont je garderais un éternel souvenir.
Ce jour-là nous devions avoir deux séances, une en pleine lumière comme les précédentes, et une de nuit, mais avec entière liberté d’éclairer le lieu de nos expériences, comme je l’entendrais.
Le soleil dorait à peine le Gath de Siva, que l’Indou, dont la mission était terminée, se faisait annoncer par mon cansama, il craignait de me trouver endormi.
— Saranai-Aya. — Salut, seigneur, me dit-il en entrant, c’est demain que le fakir retourne au pays des ancêtres.
— Mes vœux t’accompagneront, lui répondis-je, puisse les Pisatchas maudits avoir respecté ta demeure en ton absence.
Suivant son habitude le fakir ne chercha pas à continuer la
PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS. -iOS
conversation, iV s’accroupit immédiatement sur la dalle après les saints d’usage, et entama la série de ses phénomènes.
11 avait apporté avec lui un petit sac plein de sable très-fin qu’il vida sur le sol , et égalisa avec la main de façon à former une surface d’environ cinquante centimètres carrés.
Ceci fait il me pria de me placer en face de lui, à une table avec une feuille de papier et un crayon.
M’ayant demandé un petit morceau de bois, je lui jetai le manche d’un porte-plume, qu’il posa délicatement sur le lit de sable.
— Écoute, me dit-il, je vais évoquer les pitris; lorsque tu verras l’objet que tu viens de me donner se soulever verticalement en restant en contact avec le sol par une de ses extrémités, tu pourras tracer sur le papier les signes qu’il te plaira, tu les verras se reproduire sur le sable.
Il étendit alors les deux mains horizontalement devant lui, et se mit à murmurer les formules secrètes des évocations.
Au bout de quelques instants, la tige de bois se souleva peu à peu ainsi qu’il avait été dit, et aü même moment je me mis à promener mon crayon sur la feuille de papier que j’avais placée devant moi, traçant au hasard les figures les plus étranges. Je vis aussitôt le morceau de bois, copier fidèlement tous mes mouvements, et les arabesques capricieuses que je traçais se dérouler à sa suite sur le sable.
Lorsque je m’arrêtais, le crayon improvisé s’arrêtait aussi, je recommençais... il me suivait.
Le fakir n’avait pas changé de position, et rien en apparence ne le mettait en contact avec le petit instrument qu’il influençait.
Désirant savoir si, du lieu où il se trouvait, il ne pouvait' pas suivre les mouvements que j’imprimais au crayon sur le papier, ce qui n’aurait pas expliqué cependant comment il pouvait ensuite transmettre les signes, sans être en contact
avec la surface de sable qui les recevait, je quittai la table et, me plaçant dans une position identique à celle de Govindassamy, je pus me convaincre qu’il dtait impossible à ce dernier de se rendre compte de mes mouvements.
Je vérifiai alors les signes tracés des deux parts, il y avait identité parfaite.
Le fakir, ayant de nouveau égalisé toutes les portions du lit de sable, me dit :
•— Pense à un mot dans la langue des dieux — le sanscrit.
— Pourquoi dans cet idiome spécialement? répondis-je.
— Parce que les esprits se servent plus facilement de ce parler immortel, interdit aux impurs. J’avais l’habitude de ne pas discuter les opinions religieuses du fakir, et je me tins pour satisfait.
L’Indou étendit alors les mains ainsi qu’il l’avait fait précédemment, le crayon magique s’agita, se leva graduellement,
écrivit sans hésitation le mot suivant :
Pouroucha!
(Le générateur céleste).
C’était bien celui auquel j’avais pensé.
— Pense à une phrase entière, continua le charmeur.
— C’est fait, répondis-je I
Et le crayon grava sur le sable les paroles suivantes :
Adicêlê Veikountam Haris ï Vischnou dort sur le mont Yeikonta.
— L’esprit qui tMnspire pourrait- il me donner le 243“® sloca du quatrième livre de Manou? demandai-je à Covindassamy.
Je finissais à peine de formuler ce désir, que le crayon se mit en devoir de le satisfaire; lettre par lettre le sloca suivant, qui était bien celui indiqué, se déroula devant moi.
PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS
Darmaprdddnam pouroucham tapasd hatakilvisam Paralôkam nayaty dçoii bdsouantmn Kaçarîrinam.
Voici la traduction de celte stance remarquable :
« L’homme dont toutes les actions ont pour but la vertu, et dont tous les péchés ont été effacés par des actes pieux et des sacrifices, parvient au séjour céleste rayonnant de lumière et revêtu d’une forme spirituelle. »
Enfin comme dernière expérience, je demandai en mettant la main sur un petit livre fermé, qui contenait en extraits quelques hymnes du Rig-Veda, quel était le premier mot de la cinquième ligne de la vingt et unième page ? Je reçus lesuivant:
Dêvadalla.
« Donné par un Dieu ! »
Je vérifiai, c’était exact.
— Veux-tu poser une question mentale? fit le charmeur.
Je fis un simple mouvement de tête en signe d’acquiescement et le mot suivant fut inscrit sur le sable :
Vasundard.
a La terre ! »
J’avais demandé : Quelle était notre commune mère?
Je n’explique rien et n’affirme rien sur les causes.,,.. Est-ce habileté pure, est-ce inspiration ? Je l ignore. J’ai vu et je raconte, j’ai vu et j’al'fîrme l’exactitude des circonstances dans
lesquelles se sont produits ces faits. Matériellemeni, je n’ai pas cru la supercherie possible.
La première partie de cette séance avait été un peu longue. Je priai le fakir d’interrompre pour quelques instants le cours de ses phénomènes et je me rendis à l’extrémité de la terrasse, où il me suivit.
11 pouvait être dix heures du matin.
La lumière et la chaleur commençaient à faire miroiter les eaux du Gange. A notre gauche s’étendait un jardin assez vaste, au milieu duquel un métor tirait nonchalamment de l’eau d’un puits, et la déversait [dans un conduit en bambou qui, à son tour, la transportait dans une salle de bain.
Covindasamy imposa les mains dans la direction du puits, et aussitôt le pauvre métor de-hâler avec fureur sur la corde, qui ne voulait plus glisser dans la poulie.
Dès que quelque chose[[arrête un Indou dans son travail, il attribue immédiatement l’obstacle qu’il ne peut vaincre à l'influence des mauvais génies, et il se met à chanter toute la série des conjurations magiques, dont il a souvent payé fort cher le prétendu^secret. •
Notre homme ne manqua pas d’agir ainsi, mais à peine a-t-il modulé quelques paroles sur ce ton nazillardet aigu dont tout l’Orient et l’extrême Orient nous déchirent les oreilles, sous prétexte de musique, que paroles et sons expirent dans son gosier sans qu’il lui soit possible, malgré les plus grotesques contorsions, d’articuler un seul mot.
Au bout de quelques [minutes de ce singulier spectacle, le fakir abaissa les mains, et le métor recouvra l’usage de la voix et la possession|de sa^corde.
Lorsque nous regagnâmes le lieu de nos expériences, la chaleur était étouffante, et j’en fis la remarque au fakir, qui parut ne pas m’entendre, tellement il était concentré en lui-même. Je ne pensais déjà plus à la réflexion qui venait de m’échap-
PflÉNOMÈNliS ET MANIFESTATIONS.
per lorsqn’iin de ces éventails en feuilles de palmier, dont les serviteurs indous se servent pour nous donner de l’air, dans une chambre où le pankah n’existe pas, s'enleva en voltigeant d’une table où il était placé et vint agiter doucement l’atmosphère autour de mon visage.
Je remarquai, bien que son mouvement fût très-lent, qu’il me renvoyait une fraîcheur extraordinaire. Dans le même moment, il me sembla entendre comme des sons harmonieux dus à une voix humaine qui n’avait plus rien d’indou cette fois, passer et repasser dans l’air, comme ces chants affaiblis que les chasseurs des montagnes, entendent monter des vallées au crépuscule.
La feuille de palmier regagna sa place, les sons cessèrent, et je me demandais si je n’avais pas été victime d’une illusion. Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant besoin, n’ayant rien pris et ne s’étant point reposé depuis vingt-quatre heures, le fakir s’arrêta à l’embrasure de la porte qui conduisait de la terrasse à l’escalier de sortie et, croisant les bras sur la poitrine, il s’éleva peu à peu sans soutien, sans support apparent, à une hauteur d’environ vingt-cinq à trente centimètres.
J’ai pu fixer exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je me suis assuré pendant la durée du phénomène. Derrière le fakir se trouvait une tenture de soie servant de portière, rayée or et blanc par des bandes égales, et je remarquai que les pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En voyant commencer l’ascension, j’avais saisi mon chronomètre; la production entière du phénomène, du moment où le charmeur commença à s’élever à celui où il toucha . de nouveau le sol, dura un peu plus de huit minutes.
Il resta à peu près cinq minutes immobile dans son maximum d’élévation.
LE SPIlUTlSME DANS LE MONDE.
Au moineiiL où Covindasamy me donnait le salam du départ, je lui demandai s’il lui était possible de reproduire à volonté ce dernier phénomène.
— Le fakir, me répondit-il d’un ton emphatique, pourrait s’élever jusqu’aux nuages.
— Comment obtient-il ce pouvoir? Je ne sais trop pour-
quoi je lui adressai cette question, puisque vingt fois déjà il m’avait dit : qu’il ne se considérait que comme un instrument entre les mains des pitris
11 me répondit sententieusement :
Swddydyê nityayoukta' sydl Amhardd avatar ali dêva’.
a 11 faut qu’il soit en communication constante, par la prière conlemplative, et un esprit supérieur descend du ciel. »
PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS