UN DINDON EN COUR D’ASSISES
Fable.
J'ignore en quel pays et par quel maléfice Un dindon figurait devant dame Justice.
11 était là sans peur, sans fiel et sans ennui,
Comme s’il s’agissait de tout autre que lui.
Douze graves jurés, chapons à forte tête,
Allaient se prononcer sur le sort de la bête.
. Quelques poules sur le retour Lorgnaient un vieux canard, chef de la haute cour. Les débats eurent lieu comme à l’ordinaire.
— « Silence ! campagnards, dit un merle en colère;
— « Silence ! » — Un perroquet, sur son bàlou planté Prit la parole au nom de la société.
Il reconnut sans peine, en style de Sorbonne,
— « Que le dindon était l’innocence en personne.
« Mais le premier dindon désobéit aux dieux,
« Et ses fils répondaient de ce crime odieux. »
L’orateur s’animait; et, plein de véhémence,
11 noyait les jurés dans des flots d’éloquence.
Dans sa péroraison jusqu’au ciel il grimpa.
Je dois vous l’avouer, son discours me frappa.
Le dindon désira se défendre lui-même.
— « On m’accuse, dit-il* ma surprise est extrême.
« Le premier des dindons fit mal, assurément;
« Mais condamner le fils pour le crime du père « Me semble un mauvais jugement. »
d 70 LE SPIRITISME
L'accusé se lira d’affaire;
II fut même applaudi, dit-on.
Pour démontrer à tous une chose aussi claire,
Il avait suffi d’un dindon.
M. Jaubert, l’auteur en seconde main de cette fable, fut très heureux, jadis, de trouver un défenseur dans la personne même de Napoléon III, qui était spirite, car il aurait eu, nous a-t-on dit, maille k partir avec ses supérieurs du ministère de la justice, que ses facultés médiumnitiques avaient émus.
La plupart des médiums sont médiums typto logues ou médiums de table, c’est-à-dire obtiennent des communications au moyen de coups frappés par la table; mais, en général, ce ne sont que de faibles médiums.
Il y a encore les médiums qui obtiennent Xécriture directe; mais ceux-ci sont très fortement doués. L’écriture directe s’obtient do plusieurs manières : tantôt sur un papier placé sous les yeux des observateurs, ou caché; ce papier se couvre instantanément d’écriture. Le baron de Guldenstubbe \ médium distingué, a fait un ouvrage sur ce sujet.
Une autre sorte d 'écriture directe s’obtient à
1 Guldenstubbe. — Pneumatologie positive . Paris, 1873.
LE SPIRITISME EN EUROPE
l’aide d’un crayon écrivant seul sur le papier ou sur l’ardoise. Nous avons étudié principalement ce dernier phénomène. Notons les médiums voyants qui voient les esprits et les décrivent, dit-on, de manière à les faire reconnaître par ceux qui les ont évoqués !
A ce sujet, nous avons fait la remarque suivante à un spirite: «Quand nous sommes morts, conservons-nous donc notre visage, notre barbe blanche si nous en avions une de notre vivant? les bossus conservent-ils aussi leurs bosses? — Non, nous fut-il répondu; mais les « esprits » prennent cet aspect pour être reconnus de leurs proches-auxquels le médium voyant décrit leur aspect. — Mais si les esprits prennent telle forme qu’il leur plaît, qui nous prouve que « l’esprit » annoncé est bien celui auquel il ressemble?
—Pourquoi voudriez-vous qu’on nous trompât? » nous dit notre contradicteur.
Ce raisonnement ne nous a pas pleinement convaincu.
Il existe aussi une certaine catégorie de médiums dits médiums à incarnations . Mais sur ce sujet nous avons besoin, plus que jamais, de faire appel à la bienveillance du lecteur en lui remémorant que nous sommes un simple historiographe qui expose et n’invente rien. Nous entrons, en effet, en pleine «possession» ; car ces incarna-
lions sont ce que le moyen âge désignait par ce mot. Toute la différence, c'est qu’au lieu d’être possédés par Belzébuth et ses accolytes, les médiums le sont par des « esprits » qui, eux, ont l’amabilité de s’en aller quand on veut et sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’arsenal des exorcismes et des incantations.
Nous avons vu de ces médiums attendant la venue de « l’esprit », comme les pythonisses attendaient celle du dieu qui les inspirait dans leurs oracles. Au bout d’un certain temps, le médium subit un mouvement d’oscillation comme autour d’un axe vertical ; tout à coup, il éprouve une convulsion brusque et le voilà transfiguré !
Nous avons vu des hommes parler comme des femmes et des femmes parler au masculin. Nous avons assisté à des scènes pénibles, nous en avons vu d’autres ridicules; ceux qui les jouent seraient bien misérables s’ils n’étaient pas convaincus. Sont-ils à plaindre?...
Si des hommes devant l’autorité scientifique desquels nous nous inclinons n’avaient étudié des faits semblables qu’ils ont relatés en observateurs consciencieux, nous ne serions pas embarrassé et nous conclurions que tous ces personnages sont hallucinés; mais, comment faire la
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part de l’hallucination et du « je-ne-sais-quoi », lorsqu’un savant comme M. Russel Wallace vient confirmer une observation du genre de celle que nous allons reproduire, et qui a été faite par son ami, M. Serjeant Cox, jurisconsulte et philosophe éminent de la Grande-Bretagne? Yoici le récit de M. Serjeant Cox confirmé par M. Rj^feel Wallace : « J’ai entendu un garçon drecomptoir, « sans éducation, soutenir, quand il était en « transe *, une conversation avec un parti de « philosophes sur la raison et la prescience, la « volonté et la fatalité, et^Jélir tenir tête. Je lui « ai posé les plus difficiles questions de psycho- « logie, et j’ai reçu des réponses toujours sensées, « toujours pleines'de force, et invariablement « exprimées en langage choisi et élégant. Cepen- « dant, un quart d’heure après, quand il était c( dans son état naturel, il était incapable de ré- « pondre à la plus simple question sur un sujet « philosophique, et avait toujours peine à trouver « un langage suffisant pour exprimer les idées « les plus communes ».
1 Intransed. C’est l’état particulier où se trouvent les «médiums à incarnations» dans leurs accès de possession, état qui n’a d’analogie avec aucun des cas nerveux pathologiques qui nous sont connus. Dans nos expériences personnelles nous avons fait au sujet de cette manifestation, soi-disant spiritiste, des observations bien curieuses -dont on trouvera l’exposé plus loin. ' .
Nous ne savons pas trop comment on pourrait expliquer ce fait d’une manière satisfaisante à l’aide de ce que nous, savons en physiologie. Les malins, qui n’y regardent pas de si près, ne manqueront pas de dire : ou bien que le garçon de comptoir était un grand philosophe déguisé qui a voulu ^moquer de ces messieurs, et alors ces derniers seraient des imbéciles ; ou bien que MM. Wallace et Cox sont des imposteurs, et nous ne voyons pas pourquoi on n’en dirait pas autant de MM. Charcot, Luys, Dumont-Pallier, Bernheim, Liébeault et tutti quanti, lorsqu’ils viennent nous montrer les pages nouvelles du chapitre de la suggestion et de l’hypnotisme, chapitre appartenant au meme livre que celui auquel nous travaillons en ce moment. Au lieu d’invoquer l’imbécillité ou l’imposture, nous préférons conclure que de nouvelles fonctions du système nerveux s’offrent à notre étude, et que nous avons le devoir de ne pas laisser échapper de nos mains le scalpel de l’expérimentateur sous peine de le voir tomber dans des mains indignes.
On distingue plusieurs autres sortes de médiums sur lesquels nous ne voulons pas insister, tels que les médiums inspirés > les médiums somnambules , guérisseurs, peintres et dessinateurs.
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musiciens y etc., etc. En résumé, les médiums se divisent en deux grandes classes : les médiums à effets physiques et les médiums à effets intellectuels. Nous ne terminerons cependant pas cette courte notice sur les médiums, sans dire quelques mots de certains effets d’apparitions, non seulement visibles mais tangibles — si on s’en rapporte à ceux qui les ont racontées, — obtenues par certains individus doués de cette force particulière nommée médiumnitique. Nous n’aurions peut-être pas parlé de ces phénomènes, encore plus invraisemblables que tous les autres, si les mêmes savants auxquels nous avons fait allusion n’en avaient rapporté de semblables, observés avec toutes les précautions scientifiques possibles. Voici encore un article-lettre, que nous prenons dans l’un des journaux spirites français les plus lus, où se trouve racontée une séance de « matérialisation d’esprits », pouvant servir de type à toutes les histoires semblables qu’on lit dans les journaux spéciaux. Cette lettre est adressée par son auteur au directeur de la Revue spirite, qui l’a insérée sous le titre de Phénoménalité spirite à New - York :
« Je suis toujours à bord de la Flore et en rade de New-York, d’où j’ai écrit au Banner of Light , lui demandant l’adresse d’un médium remarquable ; ce
journal m’adressa à M. Henri Lacroix 1 , 16 , Clinton, Place New-York, spirite très serviable et très obligeant, bien connu à Paris, qui me conduisit chez M. et Mistress Gaflray, médiums à matérialisations. J’allais donc pouvoir, de visu , me rendre compte de ces phénomènes, en les soumettant à une investigation sérieuse, la mienne, sur laquelle je compte beaucoup.
Nous étions quatorze personnes pour cette séance, dans une grande pièce simplement ornée, ayant pour meubles le bahut du médium sur lequel il s’assied pendant les expériences, deux canapés, une boîte à musique, deux guitares, deux tambours de basque et autant de clochettes ; une petite table cirée, un parapluie chinois suspendu obliquement par sa canne au mur opposé à celui auquel est adossé le bahut. Derrière ce parapluie, une lampq mue par un mécanisme à bascule, qu’un faible mouvement fait agir, et destinée à rendre la lumière plus ou moins intense à travers le tissu léger du parapluie. Les esprits meuvent ce mécanisme.
Quatre globes à gaz étaient suspendus au centre du plafond. Je palpai toutes choses avec soin et minutie; je constatai que les personnes présentes étaient sérieuses, d’un âge déjà mûr, à l’air distingué, et restai convaincu, après un long examen, qu’une supercherie ne se pouvait, en me réservant de tout soumettre au contrôle de la raison. — Nous nous
1 Nous croyons savoir que M. H. Lacroix est un honorable officier canadien retraité. (Note de l’auteur.)
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plaçâmes en cercle, la main dans la main, le medium compris, pour la séance noire car on éteignit le gaz; les instruments jouèrent ensemble, avec cadence, transportés dans l’espace, touchant les parois du mur, courant autour de nous, se plaçant sur nos tètes, etc. ; une boule lumineuse apparut au milieu du cercle et des mains nous frappèrent sur les genoux ; le gaz étant rallumé, nous vîmes tous les' instruments à leur place primitive et les assistants de même. Je me disais qu’il eût fallu huit personnes pour agiter ces instruments, les transporter avec une si grande rapidité de la terre au plafond, qui était très élevé, et produire la boule lumineuse, sans bruit de pas, sans éclipser la boule lumineuse ; encore' fallait-il que ces personnes ne pussent se rencontrer dans l’obscurité.
Pour l’écriture directe en pleine lumière, M. J. Caffray me présenta deux ardoises enchâssées chacune dans un cadre de bois blanc, une éponge et de l’eau; marin par habitude, je trempai mon doigt dans cette eau que je goûtai, elle était pure et naturelle ; je nettoyai avec soin les deux surfaces de chaque ardoise : elles étaient simples, je le constatai; nous mîmes dessus deux crayons d’ardoise, et recouvrîmes l’une par l’autre ; avec deux autres personnes, nous plaçâmes nos mains sur les susdites ardoises, et après quelques secondes, le grattement des crayons s’entendit très bien ; M. Caffray les plaça à terre, éloignées de tous les assistants, et le bruit se perçut on ne peut mieux ; de même placées contre nos oreilles.
J’ouvris ces ardoises avec précaution, pour me bien rendre compte qu’il n’y avait pas de truc, et sur les deux ardoises, dans tous les sens, il y avait pour chacun des communications d’esprits connus.
Pour la séance de matérialisation, la lampe placée derrière le parapluie fut allumée et l’on éteignit les becs de gaz; nous nous plaçâmes tous en fera cheval, faisant face au bahut sur lequel s’assit Mistress Caffray; son mari était au milieu de nous. La lumière s’affaiblit derrière le parapluie, indice de la présence de forces invisibles qui la réglaient. La boîte à musique fut remontée par des mains exercées et impalpables, et l’apparition d’une femme à taille petite, inférieure à celle du médium, se présenta vêtue de blanc; en sortant du bahut où se tenait le médium, elle marcha jusqu’au milieu de notre cercle, et là, elle disparut après nous avoir salués ; la lumière, qui se modifiait, était souvent assez intense pour distinguer la couleur des yeux, du visage, des cheveux des assistants et des apparitions, ainsi que la blancheur de leurs dents; et toujours elle nous éclairait assez pour ne perdre de vue ni le bahut où se trouvait le médium, ni les mouvements des spectateurs. Un autre esprit, plus grand que le premier, se dirigea vers une dame assise près de nous, l’embrassa et tint conversation avec elle; c’était la fille défunte de cette dame ; elle s’en revint vers le médium et disparut. Un jeune homme se présenta, vêtu de gris, se dirigea vers son père présent parmi nous, puis il s’effaça pour faire place à d’autres. M. Lacroix eut la maté-
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rialisation de son frère, puis de sa femme qui voulut me serrer la main; je fus très émotionné et surpris en dévisageant cette face blanche, humaine, dont la main qui pressait la mienne était froide et humide ; elle échangea quelques paroles avec son mari, me dit Good bye, et se retira pour disparaître.
Un esprit nous montra comment il se matérialisait; nous vîmes un point blanc très petit, qui s’agrandit peu à peu, et atteignit la grandeur d’un foulard ordinaire; un souffle l’agita, le souleva au milieu, ce qui l'élargit en lui donnant la dimension d’un voile très grand; ce voile se releva, et au-dessous, se trouva une femme qui put nous parler, nous offrit des fleurs naturelles pleines de doux parfums. Ensuite elle se dématérialisa ainsi : ses vêtements et son voile tombèrent à terre en morceaux détachés nettement, se réduisirent en un voile large comme les deux mains, lequel devint un point imperceptible; enfin tout disparut.
Six dames ou demoiselles, quatre hommes, trois enfants et un Indien nous apparurent dans cette séance et nous offrirent des bouquets et des fleurs prises dans les champs, dans les jardins, au dire des assistants, ou fabriquées par ces êtres étranges ; ces fleurs bien réelles nous restèrent dans les mains.
Une force invisible remontait la boîte à musique et réglait constamment la lumière ; j’avais inspecté préalablement le plancher, le bahut, chaque meuble du salon; les portes sur lesquelles mon regard se portait n’ont jamais été ouvertes et j’ai bonne vue;
jeune et fort, point crédule, investigateur, j’étais assuré autant qu’on peut l’être que ce qui se passait devant moi n’était point l'effet d’un truc, d’autant plus que tous les assistants voyaient ce que mon toucher, mes oreilles et mes yeux constataient être la réalité. M. J. Caffray, médium, est un homme de trente ans; sa dame, qui possède une si belle faculté, a vingt-cinq ans; ils paraissent tous les deux pleins de franchise et leur physionomie porte l’empreinte sérieuse de gens qui ne font point seulement un métier...
« A. Teynac, de Blésignac (Gironde). »
Ainsi que nous avons eu occasion de le dire, il n’est pas de matière qui prête autant à la fraude que celle dont nous nous occupons ici. Allan Kardec lui-même a stigmatisé, dans son Livre des Médiums, les artifices des charlatans et des jongleurs qui veulent singer les phénomènes du spiritisme. Après avoir fulminé contre les médiums mercenaires qui exploitent leur faculté et passent outre, dans l’intérêt de la caisse, quand cette faculté cesse de se manifester (car elle est sujette à des fluctuations), Allan Kardec déclare qu’il ne se sent pas ému par les haines qu’il soulèvera en faisant ces révélations sur les marchands du temple spirite, et il se console en pensant modestement que « les marchands chas-
sés du temple par Jésus ne devaient pas non plus le voir d’un bon œil ».
Les farces qui ont été jouées, c^vec le spiritisme pour prétexte', sont innombrables. Il est dit que le vulgaire sera toujours trompé; d’abord il le veut : vulgus vult decipil Le genre humain se composera toujours, sur cette terre du moins, d’hommes qui ne se contenterons jamais de la vérité vraie; c’est une vérité habillée chez leur tailleur qu’il leur faut. Pour s’en rendre compte il suffit d’assister, passif, à quelques séances intimes de différents cercles spirites aidés d’un médium plus ou moins fort. Ces cercles se composent d’individus de toutes classes. Un petit incident vient-il à se produire? la table a-t-elle craqué? une dame croit-elle avoir été touchée sur un point quelconque de son corps? vite on se pâme, on pleure d’aise et on entend la voix discrète d’une personne émue dire avec componction :
« Ah ! merci, cher Esprit ! »
Il est facile de comprendre que les hommes sérieux aient eu de la répugnance à s’occuper de phénomènes qu’il fallait dégager d’une gangue aussi épaisse de crédulité béate. Il est encore plus facile de concevoir quel appât un pareil public peut offrir aux fabricants de miracles en chambre. Aussi, les jongleries à trucs enfantins doivent s’exécuter en toute
sécurité dans ce monde, où l’on consent à laisser le thaumaturge ou l’évocateur opérer dans l’ombre, dans son propre appartement, pendant que les assistants se tiennent par la main en chantant des refrains d’un goût plus ou moins douteux : histoire de favoriser la détermination du phénomène !
Nous avons entendu dire, par des personnes dignes de foi, que dans l'Amérique du Nord on vend des « plumes médianimiques » pour obtenir soi-même Y écriture automatique! Il n’y a que les Américains pour savoir tout industrialiser.
Parmi les fraudes retentissantes dont les auteurs ont été pris flagrante delicto, quelques-unes ont défrayé les Parisiens qui s’en souviennent encore. En première ligne, on peut citer l’aventure des frères Davenport qui, se présentant comme médiums, donnaient des séances en ville et, grisés par leurs succès, osèrent, pour leur malheur, se montrer devant le grand public.
Le jour de leur déconfiture fut marqué par un beau vacarme qui eut lieu, à la salle Herz, vers la mi-septembre de l’année 1865, et qu’un témoin oculaire raconte, en ces termes, dans un journal de l’époque [Le Pays ) :
«Nous avons assisté avant-hier soir à la première séance publique donnée à la salle Herz par les frères
Davenport, et le respect de la vérité nous oblige à dire que nous n’avons jamais été témoin d’un écheo aussi complet ; nous allons résumer en quelques mots les principales phases de cette triste et tumultueuse soirée :
Après une annonce trop longue et un peu diffuse faite par un régisseur dont nous ignorons le nom, les frères Davenport ont paru et ont été s’asseoir dans leur mystérieux cabinet placé au milieu de l’estrade. Il s’agissait de les attacher. Deux jeunes gens qui, nous a-l-on dit, faisaient partie de l’orchestre se sont offerts pour cette besogne mais le public a protesté avec énergie et d’une voix unanime.
M. le comte Glary, et M. Henri de Pêne, rédacteur
en chef delà Gazette des Étrangers, ont été priés de visiter l’armoire et d’examiner de près les expé¬
riences. Après eux est monté sur l’estrade M. Duchémin, ingénieur, qui a attentivement examiné les dispositions intérieures du cabinet, et a solidement attaché les frères Davenport.
« Messieurs, a-t-il dit, quand il a eu terminé, je déclare qu’il est impossible de dénouer les nœuds que je viens de faire. 11 faudrait pour cela un instrument tranchant. » (Applaudissements prolongés.)
Les portes du cabinet se ferment, le gaz s’éteint (sur l’estrade seulement) et aucun phénomène ne se produit ; les instruments de musique dont les mé¬
diums sont entourés restent parfaitement muets. Des murmures se font entendre, puis des cris, des
sifflets, des interpellations. Enfin, après une longue attente, les portes du cabinet se rouvrent, et Ton voit l’un des frères Davenport libre de tout lien. La corde dont il était attaché traîne à ses pieds.
— « Cela n’est pas possible 1 s’écrie M. Duchemin, qui a repris sa place. Je veux voir la corde. »
On la lui passe aussitôt, et il déclare que ce n’est pas la même. Cris, trépignements, vociférations. Le tumulte est à son comble.
Les portes se referment encore et assez longtemps après, le second frère se détache à son tour. Il sort du cabinet au milieu d’un vacarme sans nom.
Le régisseur annonce, par une pantomime désespérée, qu’il voudrait bien dire quelque chose. Le silence se rétablit.
« Messieurs, dit-il, les frères Davenport vont s’attacher eux-mêmes. » (Explosion de rires ironiques ; le bruit redouble ; tout le monde se lève.)
Cependant, les frères Davenport rentrent dans leur logette ; on ferme les portes, et bientôt ils se montrent attachés sur leurs sièges. Alors un monsieur monte sur l’estrade, s’approche du cabinet, et saisissant la travée autour de laquelle s'enroulent les cordes :
« Tenez, messieurs, s’écrie-t-il, voici la supercherie : cette travée est mobile. »
Et la sortant aisément de ses rainures, il la montre au public, et en fait tomber les cordes.
Cette découverte est le signal d’une véritable débâcle. Soixante ou quatre-vingts personnes se pré-
cipitent sur l’estrade ; on crie, on siffle, on monte sur les banquettes. C'est un tapage comme il n’y eu a jamais eu de semblable ni au Lazary ni à l’Odéon.
Au lieu de protester contre celte découverte, au lieu de montrer que la traverse de l’antre portière était fixe et qu’un effort violent avait pu seul détacher celle de droite, les frères Davenport se sont sauvés, abandonnant l’armoire et l’estrade.
Le tumulte est alors à son comble; la foule envahit de tous côtés l’estrade. Des sergents de ville, au nombre de cinq ou six, s’efforcent, mais en vain, de rétablir l’ordre. Enfin, M. le commissaire de police paraît et prononce, au milieu du brouhaha toujours grossissant, ces paroles consolantes :
(c Messieurs, on va vous rendre votre argent. »
C’est effectivement ce qui a eu lieu. Tous les spectateurs sont allés à la caisse se faire rembourser.
Tel est le résumé rapide, mais exact, de celte séance qui, au dire de bien des gens, devait être une révélation, et qui n’a été, hélas ! qu’une mystification. »
Une découverte scandaleuse comme celle-là n’était pas faite pour relever les affaires de la spiritomanie, et beaucoup de personnes sentirent leur zèle se ralentir ou leurs doutes augmenter. Bref, l’aventure jeta un grand froid à l’égard du spiritisme.
On commençait à oublier les frères Davenport, lorsque, en 1875, sous le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, un autre grand coup fut porté au spiritisme. Nous voulons parler du procès Buguet. On dit que l’influence cléricale n’a pas été étrangère à ce procès, par lequel on se proposait d’anéantir un concurrent gênant en expectative, mais qui, malgré tout, ne s’en porte pas plus mal aujourd’hui.
Le D r Huguet, qui a servi de témoin dans cette affaire, a écrit une brochure où il cite, du plaidoyer de M° Craquelin, un mot des plus sévères, véritable soufflet appliqué sur d’autres joues que celles de Buguet. En parlant de ce dernier, M° Craquelin a prononcé les paroles suivantes qui seraient bien graves si elles n’avaient été prononcées à la barre : « En dehors do cette enceinte, on dit qu’il est vendu ! »
On sait de quoi il retourne : Buguet prétendait photographier, en même temps que ses clients, un esprit qu’il évoquait. L’esprit apparaissait derrière la photographie naturelle sous une forme plus ou moins nébuleuse. La justice s’en mêla, Buguet fut poursuivi et ses instruments
saisis. Devant le tribunal on étala des pièces à conviction : des poupées, des mannequins, etc.; Buguet avoua tout ce qu'on voulut ; jamais on n’avait vu d’accusé aussi prévenant ! Des fidèles (non des moins distingués) dupés, dit-on, par l’habile photographe, persistèrent, néanmoins, dans leur foi aux photographies-fantômes, dans lesquelles ils déclaraient reconnaître telle ou telle personne défunte de leur famille.
Le jugement rendu dans cette affaire frappa, en même temps que Buguet, M. Leymarie, gérant de la Revue spirite . Il paraîtrait que c’était surtout ce dernier qu’on visait dans cette affaire. Aux yeux des spirites, M. Leymarie est un martyr de leur foi. Voilà ce que produisent invariablement les persécutions. Quoi qu’il en soit, le D r Huguet, qui avait suivi de près les expériences de Buguet, disait au tribunal : « Loin de le croire de connivence avec M. Buguet, M . Leymarie nous sembla toujours rechercher si Buguet employait un stratagème afin de le dévoiler » ; et dans sa brochure 1 , il dit encore : « Que M. Leymarie ait été trompé par Buguet, c’est évident, au dire de Buguet lui-même. Mais que M. Leymarie ait connu la fraude, qu’il l’ait encouragée, loin de la
1 D r Huguet. — Spiritomanes et spiritophobes; Études sur le spiritisme . Paris, 4 875*
dévoiler, c’est ce que nous ne pouvons croire... Une solidarité ne peut exister entre Leymarie trompé par Buguet et Buguet trompant Leymarie. »
La lumière n’est pas faite encore au sujet de ce procès.
La preuve d’une supercherie ne saurait nous surprendre; nous l’avons déjà dit, le sujet s’y prête malheureusement trop. Mais que prouvent les jongleries ? La Médecine n’a-t-elle pas ses charlatans, la Science ses faux dévots et la Banque de France les faussaires qui imitent ses billets ? De ce qu’un phénomène est imité cela détruit-il ce phénomène ?
Nous ne voulons donc pas tirer cette déduction de quelques fraudes qu’il y a fraude partout et toujours.
Mais nous serons méfiants.
HW* '■