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COMPTE-RENDU DES SÉANCES DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES

Séance du lundi 4 8 avril 4859, présidence de M. de Senarmont

Mémoires et communications des membres et des correspondants de l’Académie.

Chirurgie et physiologie. —De la contraction rhythmique musculaire involontaire et de ïaction musculaire volontaire : contraction involontaire rRythmique du court péronier latéral droit : par M. Jobért de Lamballe.

« Un fait curieux à plus d’un titre ma paru digne d’être exposé à l’Académie. Il s’agit d’une lésion musculaire qui intéresse à la fois la physiologie et la pathologie.

« Chacun sera frappé de la singulière analogie qui existe entre les phénomènes purement physiques que j’ai été à même d’observer et certains tours de prestidigitation qui ont vivement ému la curiosité publique dans ces dernières années.

« M lle de X..., âgée de quatorze ans, forte, bien constituée, est affectée depuis 6 ans de mouvements

involontaires réguliers du muscle court péronier latéral droit.

« Cette jeune personne, dans le courant de sa vie, n’a jamais éprouvé de maladie sérieuse ; on rapporte seulement qu’elle a eu une affection de la peau, à laquelle on fait jouer un certain rôle dans la pro^ duclion de la maladie dont il s’agit. Mais cette hypothèse est purement gratuite, et c’est tout au plus si l’on peut en rattacher l’origine à un refroidissement qui, pendant la nuit, aurait porté son influence sur le muscle et les nerfs de la région lésée. Notre estimable confrère, M. Léveillé de Quintin, malgré son talent d’observateur, et bien qu’il ait suivi la maladie dans tous ses développements, a vainement cherché \me explication plus satisfaisante.

« Cette maladie est caractérisée par des battements qui se font entendre derrière la malléole externe droite et qui offrent la régularité du pouls. Ils se sont déclarés pour la première fois à la jambe droite, pendant la nuit, en même temps qu’une douleur assez vive.

« C’est depuis peu de temps que le court péronier latéral gauche est atteint d’une affection de même nature mais de moindre intensité.

« L’effet de ces battements est de provoquer de la douleur, de produire des hésitations dans la marche èt même de déterminer des chutes.

r « La jeune malade nous déclare que l’extension du pied et la compression exercée sur certains points du pied et de la jambe suffisent pour les arrêter;

mais qu’elle continue à éprouver de la douleur et de la fatigue dans le membre.

« Les sangsues, les calmants, les dérivatifs, la compression exercée avec le sparadrap et la flanelle, ne réussirent qu’à modérer les battements momentanément sans les faire cesser. Les eaux minérales ne réussirent pas davantage.

« Lorsque cette intéressante malade se présenta à nous, voici dans quel état nous la trouvâmes :

« Au niveau de la malléole externe droite, il était facile de constater, vers le bord postérieur de cette saillie osseuse, un battement régulier, accompagné d’une saillie passagère et d’un soulèvement des parties molles de cette région, lesquels étaient suivis d’un bruit sec succédant à chaque contraction musculaire.

« Ce bruit se faisait entendre dans le lit, hors du lit, et à une distance assez considérable du lieu où la jeune personne reposait. Remarquable par sa régularité et son éclat, ce bruit l’accompagnait partout.

« En appliquant l’oreille sur la jambe, le pied ou sur la malléole, on distinguait un choc incommode qui gagnait toute la longueur du trajet parcouru par le muscle, absolument comme un coup qui serait transmis d’une extrémité d’une poutre à l’autre,

« Le bruit ressemblait quelquefois à un frottement, à un grattement, et cela, lorsque les contractions offraient moins d’intensité.

« Ces mêmes phénomènes se sont toujours repro-

duits, que la malade fût debout, assise ou couchée, quelque fût l’heure du jour ou de la nuit où nous l’ayons examinée.

« Si nous étudions maintenant le mécanisme des battements produits et si, pour plus de clarté, nous décomposons chaque battement en deux temps, nous verrons :

« Que dans le premier temps, le tendon du court péronier latéral se déplace, en sortant de la gouttière, et nécessairement en soulevant le long péronier latéral et la peau;

« Que, dans le deuxième temps, le phénomène de contraction étant accompli, son tendon se relâche, se replace dans la gouttière et produit, en frappant contre celle-ci, le bruit sec et sonore dont nous avons parlé.

« Il se renouvelait, pour ainsi dire, à chaque seconde, et chaque fois le petit orteil éprouvait une secousse, et la peau qui recouvre le cinquième métatarsien était soulevée parle tendon.

« Il cessait lorsque le pied était fortement étendu. Il cessait encore lorsqu’une pression était exercée sur les muscles ou la gaine des péroniers.

« On ne peut comparer cette contraction régulière, suivie d’un bruit également régulier, ni au spasme musculaire, ni à la contracture permanente ou intermittente, ni à ces contractions désordonnées et douloureuses qu’on a l’occasion de remarquer lorsque des inflammations avoisinent les muscles,

atteignent le névrilème ou résultent de l’agacement des fibres musculaires par des esquilles.

« Elle ne peut donc provenir que d’un trouble fonctionnel résidant dans le muscle et ses nerfs.

« Faut-il l’attribuer à une anomalie de la gaine ? Une semblable opinion n’est guère admissible en présence du fait que nous avons sous les yeux, quand on réfléchit à l’époque de son apparition et au résultat obtenu par la section musculaire. Elle ne nous paraît pas plus nécessaire pour expliquer des mouvements involontaires que pour rendre compte de ceux dont nous parlerons plus tard et qui peuvent se produire sous l’influence de la volonté et d’un exercice soutenu.

« Dans ces dernières années, les journaux français et étrangers ont beaucoup parlé de bruits semblables à des coups de marteaux, tantôt se succédant régulièrement, tantôt affectant un rhythme particulier, qui se produisaient autour de certaines personnes couchées dans leur lit.

« Les charlatans se sont emparés de ces phénomènes singuliers, dont la réalité est d’ailleurs attestée par des témoignages dignes de foi. Ils ont essayé de les rapporter à l’intervention d’une cause surnaturelle et s’en sont servi pour exploiter la crédulité publique.

« L’observation de M lle de X... montre comment, sous l’influence de la contraction musculaire, les tendons déplacés peuvent, au moment où ils retombent dans leurs gouttières osseuses, produire des

battements qui, pour certaines personnes, annoncent la présence d’esprits frappeurs.

« Il nous reste à faire voir qu’en s’exerçant, tout homme peut acquérir la faculté de produire à volonté de semblables déplacements des tendons et des battements secs qui sont entendus à distance.

« L’Amérique du Nord est le pays que les esprits frappeurs semblent avoir choisi pour être le principal théâtre de leurs exploits, et les journaux sont pleins des merveilles qu’ils y opèrent.

« Mais ils ont trouvé un adversaire sérieux et un observateur sagace dans la personne de M. Schifî.

« Repoussant toute idée d’intervention surnaturelle et remarquant que ces battements et ces bruits étranges se passaient toujours au pied du lit des individus agités par les esprits, M. Schiff s’est demandé si le siège de ces bruits n’était pas en eux, plutôt que hors d’eux. Ses connaissances anatomiques lui ont donné à penser qu’il pouvait bien être à la jambe, à la région péronière, où se trouvent placés une surface osseuse des tendons et une coulisse commune.

« Cette manière de voir étant bien arrêtée dans .son esprit, il a fait des expériences et des essais sur lui-même qui ne lui ont pas permis de douter que le bruit n’eût son siège derrière la malléole externe et dans la coulisse des tendons des péroniers.

« Bientôt M. Schiff a été à même d’exécuter des bruits volontaires, réguliers, harmonieux, et ^ pu devant un grand nombre de personnes (une cinquan-

laine d’auditeurs) imiter les prodiges des esprits frappeurs avec ou sans chaussure, debout ou couché. Pendant qu’il exécutait ces mouvements, un spectateur, la main posée sur la malléole, pouvait reconnaître et sentir les sauts du tendon en avant et en arrière. Suivant M. SchifT le tendon qui produisait de semblables et de si incroyables résultats était le long péronier. Il admet aussi que ce bruit n’est possible que lorsque la gaine est amincie ou absente et que le bruit est d’autant plus intense que le pied est plus tendu et mieux fixé. Nous ne saurions en cela partager sa manière de voir; car il résulte, au contraire, de nos observations que l’extension du pied le fait disparaître complètement.

« En résumé, M. SchifT établit que tous ces bruits ont pour origine le tendon du long péronier lorsqu’il passe dans la gouttière péronière, et il ajoute qu’ils coexistent avec un amincissement ou l’absence de la gaine commune au long et au court péronier.

« D'accord avec lui sur le siège du bruit et sa cause, nous n’adoptons cependant pas tous les points de sa théorie. Plusieurs de ses explications nous paraissent insuffisantes et peu en rapport avec les dispositions anatomiques.

« Nous admettons d’abord que tous ces battements sont produits par la chute d’un tendon contre la surface osseuse péronière ; mais nous pensons qu’il n’est pas besoin d’une anomalie de la gaîne pour s’en rendre compte. Pour nous, il suffit de la con-

traction du muscle, du déplacement du tendon et de son retour dans la gouttière pour que le bruit ait lieu.

» « Plus nous avons examiné avec attention les phé¬

nomènes éprouvés par notre jeune malade, plus nous nous en sommes convaincus. Nous n’avons, en effet, observé ni bond ni saut des tendons péroniers; mais nous avons vu un soulèvement de la peau qui recouvre le cinquième métatarsien et un renversement involontaire du petit orteil sur le dos du pied, provoqués par l’action du court péronier latéral qui envoie souvent un tendon à la première phalange. Le bruit qui suivait ce phénomène de soulèvement de la peau se faisait entendre derrière la malléole, et ensuite au pied, jusqu’en haut de la jambe. Il résultait évidemment d’une contraction d’un muscle, du déplacement d’un tendon et de la percussion de celui-ci contre la gouttière osseuse péronière.

« Nous avons eu toutes les facilités désirables pour étudier ce bruit produit, quant à son origine et son mécanisme. Il ne nous a pas été possible de douter lin seul instant de son siège qui avait lieu derrière la malléole externe, dans la gouttière commune au long et au court péronier latéral, et non dans les gaines séparées que traversent les portions tendineuses de ces muscles.

« Là, le bruit est éclatant et il va, en perdant de sa force, vers les deux extrémités opposées du pied et de la jambe.

a Malgré tout le soin que nous avons mis à étudier

sa direction et ses nuances, il ne nous a pas été possible de le découvrir dans le trajet le long du péronier à la jambe et à la plante du pied. Mais toujours nous avons pu reconnaître qu’il se propageait le long du court péronier et dans le sens du péroné.

« Le court péronier seul est l’agent du bruit en question, et si le phénomène ne pouvait pas être étudié directement, la simple inspection de la gaine et des tendons conduirait à la même conclusion.

« Le court péronier ne laisse, en effet, rien à désirer sous le rapport de sa situation et de sa direction pour l’explication des résultats observés.

« 1° Le muscle court péronier latéral affecte une direction plus droite que le long péronier qui subit plusieurs déviations dans son trajet.

« 2° Le court péronier est profondément situé dans la gouttière, et le long, au contraire, est tout à fait recouvert par la gaine aponévrotique et la peau.

« 3° Le court péronier recouvre tout à fait la gouttière osseuse, d’où il est naturel de conclure que le bruit est produit par le choc de ce tendon sur les parties solides de la gouttière.

« 4° Le muscle court péronier présente des fibres musculaires jusqu’à l’entrée du tendon dans la gouttière commune, et c’est tout le contraire pour le long péronier.

« N’est-il pas clair que le premier doit avoir une action musculaire puissante et bien supérieure à celle du second?

« 5° Enfin si l’on étudie le bruit lui-même, et si

l’on examine le membre pendant que les battements ont lieu, on sera confirmé dans cette manière de voir :

« 1° Par la direction du bruit;

« 2° Par la transmission du mouvement et du battement jusqu’au cinquième métatarsien et au petit orteil, qui se meut par l’action d’un tendon ;

« 3° Par le fait de la cessation du bruit, lorsque l’on comprime l’extrémité tendineuse du muscle à son insertion au cinquième métatarsien ou lorsqu’on comprime légèrement ce muscle au côté externe du péronné.

« Le bruit, avons-nous dit, est variable dans son intensité, et l’on peut, en effet, y distinguer diverses nuances. C’est ainsi que, depuis le bruit éclatant et qui se distingue au loin, on retrouve des variétés de bruit, de frottement, de scie, etc.

« Nous croyons pouvoir conclure de ce qui précède, que ces interventions mystérieuses ou surnaturelles, si facilement adoptées par l’ignorance, et si souvent exploitées par le charlatanisme, s’évanouissent devant les faits et l’appréciation des phénomènes physiologiques.

« Un mot nous suffit maintenant pour terminer l’histoire de notre malade. Nous avons successivement, par la méthode sous-cutanée, incisé à travers le corps du court péronier latéral droit et le corps du môme muscle du côté gauche, et nous avons maintenu les membres dans l’immobilité à l’aide d’un appareil. La réunion s’est faite^ et la malade a

recouvré les fonctions de ses deux membres sans conserver aucune trace de cette singulière et rare affection. »

Remarques de M. Velpeau

« Les bruits dont M. Jobert vient de traiter dans son intéressante notice me semblent se rattacher à une question assez vaste. On observe, en effet, de ces bruits dans une foule de régions. La hanche,l’épaule, le côté interne du pied en deviennent assez souvent le siège. J’ai vu entre autres une dame qui, à l’aide de certains mouvements de rotation de la cuisse, produisait ainsi une sorte de musique assez manifeste pour être entendue d’un côté à l’autre du salon. Le tendon de la longue portion du biceps brachial en engendre facilement en sortant de sa coulisse quand les brides fibreuses qui le retiennent naturellement viennent à se relâcher ou à se rompre. Il en est de même du jambier postérieur ou du fléchisseur du gros orteil derrière la malléole interne. MM. Schiff et Jobert l’ont bien compris par le frottement ou les soubresauts des tendons dans les rainures ou contre des bords à surfaces synoviales^ Ils sont, par conséquent, possibles dans une infinité de régions ou au voisinage d’une foule d’organes. Tantôt clairs ou éclatants, tantôt sourds ou obscurs, parfois humides et d'autres fois secs, ils varient d’ailleurs extrêmement d’intensité.

« Espérons que l'exemple donné à ce sujet par M. SchifT et par M. Jobert portera les physiologistes à s'occuper sérieusement de ces divers bruits et qu’ils donneront un jour l’explication rationnelle de phénomènes incompris ou attribués jusqu’ici à des causes occultes et surnaturelles. »

Remarques de M. Jules Gloquet

« M. Jules Gloquet, à l’appui des observations de M. Velpeau sur les bruits anormaux que les tendons peuvent produire dans diverses régions du corps, cite l’exemple d’une jeune fille de seize à dix-huit ans, qui lui fut présentée à l’hôpital Saint-Louis, à une époque où MM. Velpeau et Jobert étaient attachés à ce même établissement. Le père de cette jeune personne, qui s’intitulait père d'un phénomène , espèce de saltimbanque, comptait tirer profit de son enfant pour la livrer à une exhibition publique ; il annonça que sa fille avait dans le ventre un mouvement de pendule. Cette fille était parfaitement conformée. Par un léger mouvement de rotation dans la région lombaire delà colonne vertébrale, elle produisait des craquements très forts, plus ou moins réguliers, suivant le rhythme des légers mouvements qu’elle imprimait à la partie inférieure de son torse. Ges bruits anormaux pouvaient s’entendre fort distinctement à plus de 25 pieds de distance et ressemblaient au bruit d'un vieux tourne-broche ; ils étaient suspendus

à la volonté de la jeune fille et paraissaient avoir leur siège dans les muscles de la région lombo-dorsale de la colonne vertébrale. »

U épouse de M. Jobert de Lamballe

« Il est vrai, comme font dit nos honorables confrères, MM. Velpeau et J. Cloquet, que des bruits anormaux peuvent se faire entendre à la hanche, à l’épaule, etc. Il est même avéré que de certains bruits à l’épaule, comme l’a très bien dit M. Velpeau, peuvent se faire entendre sous l’influence de la volonté lorsque le tendon de la longue portion du biceps brachial a subi un changement de position, ou lorsqu’il a été luxé .

* « Mais il y a loin de ces bruits à ceux que j’ai mentionnés et qui offrent une régularité en rapport avec la contraction involontaire du muscle, le relâchement du tendon et sa percussion dans une gouttière osseuse. Il faut, en effet, de certaines dispositions anatomiques pour que les effets dont il s’agit se produisent, et il n’y a pas dans le corps de l’homme une disposition aussi avantageuse pour cela que la gaine commune des tendons péroniens latéraux et la 'gouttière péronière qui les reçoit. Ces rapports anatomiques sont si favorables aux bruits involontaires et volontaires, que des personnes, par un exercice soutenu, ont pu exécuter des airs mélodieux, la Marseillaise, la Marche bavaroise, la Marche française,

avec une régularité parfaite et par la seule volonté des muscles péroniers. Jamais dans une autre région du corps on n’a pu produire de pareils et de si curieux bruits. »

Le document qui précède a été invoqué de nombreuses fois par ceux qui n’ont voulu voir dans les faits avancés par les spirites que le résultat de la fraude ou de l’illusion. Il faut véritablement être à court d’arguments pour en produire de pareils. Comment ! voilà M. Jobert (de Lamballe) qui observe une malade affligée d’une ténosite crépitante quelconque ; il profite de l’observation de ce cas pour montrer à l’Académie et au monde qu’il est un habile chirurgien et qu’il a usé avec succès de la méthode sous-cutanée de son confrère, J. Guérin, qu’il ne cite pas du reste,, et par dessus le marché il conclut de ce cas, simple et naturel, à tout un ordre de faits semblables en apparence. M. Jobert (de Lamballe) avait-il observé les coups frappés présentés par un médium comme phénomènes spiritualistes ? S’il les a observés, a-t-il mis les doigts sur les gaines tendineuses des péroniers droits et gauches longs et courts dudit médium, afin de

s’assurer que les bruits étaient bien produits par les contractions de ces muscles et le déplacement musical de leurs tendons ? C’est ce qu’il a négligé de nous apprendre ; nous devons en déduire, nous, que Jobert (de Lamballe) n’a fait aucune expérience comparative, qu’il a conclu d’un cas pathologique ordinaire à d’autres cas qu’il n'avait pas vus; et pour nous son observation ne compte pas. Nous ne nous arrêterons pas davantage aux faits cités par Schiff, Cloquet, etc., ils n’ont pas plus de valeur.

Comme en ce moment nous compulsons les pièces d’un procès, nous devons, non pas épuiser toutes celles qui composent le dossier du spiritualisme moderne, mais examiner au moins ce qui a été dit ou écrit par les personnalités les plus autorisées de la science. Dans nos recherches bibliographiques, nous avons trouvé un feuilleton de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, dont l’auteur, un des médecins les plus érudits du siècle, le D r Dechambre \ a traité le spiritisme sur un ton semi-badin derrière lequel on sent l’homme qui ne sait pas trop à quoi s’en tenir sur le compte des phénomènes,

1 La doctrine spirite, Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgiej 1859.

mais qui fait l’entendu pour la galerie, c’està-dire la clientèle sceptique pour laquelle il écrit.

Le travail du D r Dechambre est un des documents les plus importants dans cette question en raison de la situation scientifique de son auteur. Dechambre, membre de l’Académie de médecine, dont la science déplore la perte toujours récente, n’était pas un expérimentateur, mais son érudition était reconnue universellement, et c’est sous sa direction que s’est publiée une œuvre considérable à laquelle ont collaboré les plus hautes personnalités scientifiques delà seconde moitié du xix® siècle, nous voulons parler du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales . Dechambre connaissait sans doute les contrôles scientifiques des phénomènes spiritualistes, mais il ne les aura pas jugés dignes d’être rappelés; en tout cas, il les a passés sous silence et a préféré ne pas s’engager. Peutêtre aujourd’hui en parlerait-il autrement.

Malgré leur étendue, nôus donnons des extraits du travail de Dechambre sur la doctrine spirite.

« Le lecteur voudra bien nous pardonner* dit-il, mais les lignes qui vont suivre n’admettent de sa part

ni doute, ni sarcasme, ni objection, ni opposition quelconque, et c’est, au contraire, avec un protond respect qu’il doit y jeter les yeux. On va extraire à son profit le suc et la quintessence d’un livre « écrit sous la dictée et par l’ordre d'esprits supérieurs », et ce livre renferme la solution des plus redoutables problèmes qui aient tourmenté l’homme depuis son origine : — Qu’est-ce que l’homme lui-même ? qu’estce que la vie? qu’est-ce que l’âme? qui y a-t-il hors du monde visible? les planètes sont-elles habitées, et par qui? Que devenons-nous au delà de la tombe? Y a-t-il des récompenses et des peines éternelles ? comment et en quels lieux sont-elles administrées? — Ce n’est pas tout encore. M. Allan Kardec, non content d’en savoir sur toutes ces questions autant qu’il en faut, a profité de sa liaison avec les esprits pour les faire causer, et il s’est éclairé ainsi sur une foule de menus détails auxquels les plus curieux parmi les plus curieux de la nature n’avaient jamais songé; comme de savoir quel est l'esprit qui vient quand on fait une évocation sans désignation spéciale; ou quelle est la couleur de Venveloppe éthérée des esprits.

Nous devons dire comment nous sommes amenés à parler d’une œuvre qui date déjà de deux ans. Le remords d’avoir longtemps privé le lecteur d*une source aussi précieuse d’instruction paraîtrait sans doute un motif suffisant. Nous pourrions ajouter que le Livre des Esprits vient d’être rajeuni par la publication toute récente d’une brochure destinée à les

défendre contre l’incrédulité ; mais la vérité est que l’occasion seule nous a suggéré cet acte de réparation.

Il y a quelques mois une quinzaine de personnes appartenant à la société polie et instruite, dont quelques-unes mêmes ont un nom dans la littérature, étaient réunies dans un salon du faubourg Saint-Germain pour contempler des dessins à la plume exécutés manuellement par un médium présent à la séance, mais inspirés et dictés par... Bernard Palissy. Je dis bien : M. S..., une plume à la main, une feuille de papier blanche devant lui, mais sans l’idée d’aucun sujet d’art, avait évoqué le célèbre potier. Celui-ci était venu et avait imprimé à ses doigts la suite de mouvements nécessaires pour exécuter sur le papier des dessins d’un goût exquis, d’une grande richesse d’ornementation, d’une exécution très délicate et très fine, dont un représente, si l’on veut bien le permettre, la maison habitée par Mozart dans la planète de Jupiter! Il faut ajouter, pour prévenir toute stupéfaction, que Palissy se trouve être le voisin de Mozart dans ce lieu retiré, ainsi qu’il l’a très positivement indiqué au médium. Il n’est pas douteux, d’ailleurs, que cette maison jie soit celle d’un grand musicien, car elle est toute décorée de croches et de clefs. On n’a pas dit en quelle matière ces ornements sont exécutés là-haut; mais on peut être sûr, vu la présence de Palissy, que c’est en terre cuite; les autres dessins représentent également des constructions élevées dans diverses planètes; l’une d’elle est celle

du grand-père de M. S... Celui-ci parle de les réunir toutes dans un album. Ce sera littéralement un album de l’autre monde.

Après avoir mis le spiritisme en parallèle avec les anciennes magies, parlé des cer.cles magiques et des cribles ou tamis tournants qu’il compare aux tables et aux corbeilles tournantes, l’auteur continue :

« Ainsi mouvements de certains objets, sans impulsion visible; les esprits, cause de ces mouvements : voilà bien toute la théorie ressuscitée dans ces derniers temps. Seulement, le procédé de communication entre l’esprit et l’homme parle médium inanimé était différent, à supposer que le procédé des anciens nous soit connu intégralement. Les tables ont commencé à répondre parowioupar won en frappant avec le pied un nombre indéterminé de coups, suivant la convention. Plus tard, elles appliquèrent l’alphabet en frappant un nombre de coups correspondant au numéro d’ordre de chaque lettre. Mais, dit M. Allan Kardec, ce moyen de correspondance était long et incommode, et les esprits en indiquèrent un autre simultanément en France, en Amérique et en divers autres lieux. L’esprit de France le suggéra le 10 juin 4853 (date mémorable) à un fervent spiritiste dans les termes suivants : « Va prendre dans la chambre à

côté, la petite corbeille; attache-y un crayon; placele sur le papier; mets les doigts sur le bord. » Quelques instants après, la corbeille s’est mise en mouvement et a écrit très lisiblement cette phrase : « Ce que je vous dis là, je vous défends de le dire à personne; la première fois que j’écrirai, j’écrirai mieux... »

Le plan si simple du Livre des Esprits, consistant, nous avons dit, dans l’alignement numéroté de cinq cents demandes faites par divers médiums et de cinq cents réponses émanées d'esprits supérieurs, est d’une commodité sans pareille. On a ainsi, sur les problèmes les plus inaccessibles, non plus de ces dissertations philosophiques d’où il est difficile de dégager une notion bien arrêtée et bien précise, mais de vraies solutions, des affirmations ou des négations catégoriques, exprimées d’une façon souveraine en quelques mots. Exemple : vous tenez à savoir ce que c’est que Dieu; vous ouvrez le livre au chapitre I er . Après la question : Qu est-ce que Dieu? vous trouvez cette indication précieuse : Voir à côté. Vous n’avez plus qu’à suivre transversalement avec le doigt jusqu’à la réponse pour être satisfait. Satisfait? C’est peut-être beaucoup dire. Non, assurément, que l’erreur puisse atteindre une doctrine ainsi révélée; mais il nous semble, sauf erreur, que cette réponse : « Dieu est l’intelligence suprême, cause première de toutes choses», n’est pas capable de faire oublier celle du catéchisme « Dieu est un pur esprit, infiniment bon, infiniment parfait, etc. ». Tout le chapitre consacré à la notion de Dieu nous paraît d’ailleurs inférieur à la

plupart des autres pour la hardiesse et l’imprévu des idées. Aussi, n’en dirons-nous que ce peu de mots pour concentrer toute l’attention du lecteur sur le monde spirite lui-même, c’est-à-dire sur la constitution et sur les mœurs et coutumes de ces êtres impalpables qui viennent de se faire connaître à nous avec tant d’abandon et de sincérité.

Nous analysons scrupuleusement leurs propres déclarations.

Les esprits sont-ils immatériels? « Immatériel n’est pas le mot : incorporel serait plus exact ; » c’est une matière quintessenciée, une flamme, une lueur ou une étincelle. Quand l’esprit est pur, la couleur de la flamme peut se comparer à celle du rubis. De plus, cette flamme est enveloppée d’une substance vaporeuse « puisée dans le fluide universel de chaque globe » (car il y a des esprits dans tous les globes célestes). L’esprit muni de son enveloppe, ou, en termes plus savants, de son propre périsprit , peut se transporter où il veut, et même pénétrer la matière. Le transport est rapide comme la pensée, mais, chose à noter, il ne peut avoir lieu sur plusieurs points à la fois . La vue des esprits est excellente, car elle peut porter sur les deux hémisphères différents et ne connaît pas de ténèbres. Il en résulte un petit in- convénient, c’est qu’ils ne peuvent se « cacher les uns des autres », pas plus qu’ils ne peuvent se dissimuler leurs pensées réciproques. Ils conversent entre eux et leur parole est matérielle. Ils se recherchent ou se fuient suivant leurs sympathies ou leurs anti-

pathies. Les supérieurs exercent une influence sur les inférieurs.

Tous les esprits ont été créés simples et ignorants; tous doivent arriver à la perfection en passant par des épreuves. Le corps est une étamine . « Les uns acceptent les épreuves avec soumission et arrivent plus promptement au but de leur destinée; d’autres he les subissent qu’avec murmure et restent ainsi, par leur faute, éloignés de la perfection et de la félicité promise. » De là plusieurs ordres d’esprits, à savoir : les purs esprits arrivés à la perfection; les èsprits arrivés au milieu de Véchelle et préoccupés du désir du bien ; les esprits restés au bas de 1échelle , ignorants et animés de mauvaises passions. Mais tous sont destinés à devenir parfaits: «tous changent, mais c’est long ». Il n y a donc pas, à proprement parler, d’esprits déchus , mais seulement des rebelles et des retardataires ; il n’y a pas non plus de démons au sens où on l’entend d’ordinaire.

Les esprits ne savent pas toutes choses ; ils savent d’autant plus qu’ils approchent de la perfection. Ils n’ont pas la même idée que nous de la durée ; « c’est ce qui fait qu’on ne les comprend pas toujours quand il s’agit de fixer des dates et des époques ». Leur mémoire remonte dans le passé plus haut que celle de l’homme, mais pas indéfiniment. La connaissance qu’ils ont de l’avenir dépend de leur degré de perfection ; « souvent, ils ne font que l’entrevoir, mais il ne leur est pas toujours permis de le révéler, et l\[avenir, quand ils le voient, leur semble le présent ».

Qu’est-ce que Taine? Un esprit incarné : âme et esprit ne sont donc qu’un. C’est le même esprit qui donne à un même homme, en s’incarnant en lui, les qualités morales et les qualités intellectuelles. Que si Ton voit des hommes d’une intelligence supérieure dominés par des instincts vicieux, c’est qu’ils sont tiraillés entre un esprit bon et un esprit mauvais. Les parents ne peuvent transmettre à leurs enfants aucune ressemblance morale, puisque parents et enfants ne sont pas animés par le même esprit. Que les médecins et les moralistes se le tiennent pour dit. L’idiotisme, le crétinisme ne résultent que de l'imperfeclion des organes et sous ces organes imparfaits se cache souvent une âme plus développée que celle d’un savant. Quant au siège de lame, voir ci à côté : « Il varie suivant les personnes. » Ceux « dont toutes les actions se rapportent à l’humanité » l’ont dans le cœur. Les « grands génies, littérateurs, politiques », l’ont dans la tête.

« Ils ne se soucient pas beaucoup (les esprits) des travaux qu’ils laissent inachevés ; pourtant « ils tâchent d’influencer d’autres esprits à les continuer », à moins qu’ils ne les continuent eux-mêmes plus tard dans une autre enveloppe corporelle. C’est pour cela indubitablement que plusieurs auteurs de notre connaissance restent à la première livraison de leurs oeuvres.

Cette réincarnation de l’esprit, il ne faut pas la confondre avec la métempsycose. L’âme de l’homme

n’a jamais passé par d’autres êtres de la création « hommes nous sommes nés » — et elle n’enlre jamais dans un corps d’animal. L’âme n’a pas de sexe; elle passe indifféremment du corps d’un homme à celui d’une femme (c’est peut-être quand elle ( change d’avis au milieu de la besogne, qu'elle fait \ des hermaphrodites). Les incarnations ne s’accomplissent pas seulement sur notre globe, mais bien / dans tous les mondes, et la même âme peut parcourir i ainsi plusieurs mondes et revenir dans celui d’où elle était partie. Les êtres qui habitent les planètes autres que la terre ont des corps ; mais celle enveloppe est plus ou moins malèrielle selon le degré de pureté ou sont arrivés les esprits. Tous les globes ont commencé par être dans un état inférieur. Le notre y est encore, malheureusement; mais il se transformera à son tour, et nos esprits améliorés revêtiront une enveloppe moins épaisse que celle d’aujourd’hui. Il pourra se passer d’ici là beaucoup de temps, car l’esprit, quia le choix du genre d’épreuves qu’il devra subir, peut errer pendant des siècles avant d’en venir à Vétamine. Dans les incarnations successives, l’âme gravite vers la perfection ; si donc elle a animé un homme de bien, elle ne peut tomber au corps d’un scélérat.

Les esprits influent sur nospensées et sur nos actions , et c’est le mélange de leurs pensées avec celles qui nous sont propres qui amène parfois ces conflils intérieurs qui nous jettent dans de si cruelles perplexités. Gela étant « comment reconnaître si une

pensée nous est suggérée par un bon ou un mauvais esprit »? Rien de plus simple : «étudier la chose ! Les bons esprits ne consultent que le bien; à toi de distinguer ». Du reste, les esprits inférieurs n’aident que dans le mal qu’on a la volonté de commettre. Soyez bons, et vous n’aurez jamais que de bons esprits à vos cotés. Il y a des génies familiers; se sont des esprits qui s’attachent spécialement à un individu. Parfois il y en a un bon et un mauvais; quel est alors celui qui a le plus d’influence? Réponse : « Celui auquel l’homme laisse prendre l’empire sur lui », Parfois l’esprit, tout familier qu’il est, n’est pas exempt de caprices ; il quitte son homme pour un autre « et alors l’échange se fait »; mais jamais cette méthode par déplacement ne s’applique à l’esprit incarné; jamais un esprit ne peut revêtir l’enveloppe d’une personne vivante et agir aux lieu et place de celui qui s’y trouve; ôte-toi de là que je m'y mette ne fait pas partie du code spiritique. Jamais donc, quoi qu’on en ait pu dire, il n’y a de vrais possédés. Ajoutons que certains petits esprits s’attachent, non plus aux personnes, mais aux objets, notamment aux métaux. «Des avares décédés qui ont caché leur trésor peuvent le garder jusqu’à ce qu’ils en comprennent l’inutilité pour eux. »

On peut provoquer l’apparition des esprits ; mais le plus souvent cette apparition est spontanée. La flamme bleue qui brilla sur la tête de Servius Tullius enfant était un esprit familier. Les esprits peuvent agir sur la matière par l’intermédiaire du lieu qui les

[ unit à elle, c’est-à-dire du périsprit. Tout le monde peut éprouver des manifestations spirite*s, mais particulièrement certaines personnes appelées médiums. On peut classer les médiums en moteurs (quiimpriment un mouvement à certains objets sans impulsion ma- ( lérielle), écrivains , parlants , voyants , somnambule j, extatiqi&s , impressibles (c’est-à-dire affectés mentalement d'impressions dont ils ne peuvent se rendre com pte), inspirés. Le mouvement sans impulsion visible^ est produit tantôt *par l’esprit du médium, Lantôt^par un esprit étranger. Le Médium parlant pput s’exprimer dans une langue à lui inconnue. Le Biédium voyant qui perçoit par lame « peut aussi jbien voir les yeux fermés que les yeiix ouverts », etç.

LManrit qui se manifeste mest pas toujours errant; il peutêtre incarné dans c<?Tnonde ou dans un autre; il peut être, par exemple, l’âme du-vlédium. « Vous en avez la preuve dans l’âme des personnes vivantes, qui viennent vous visiter et se communiquer à vous par l’écriture, souvent sans que vous les appeliez . » Ceci peut être parfois assez gênant. Heureusement, si c’est un esprit inférieur, on peut l’obliger à s’en aller. Comment? « En ne l’écoutant pa^. » Les esprits, nous l’avons dit, peuvent quelquefois nous dévoiler l’avenir ; ils peuvent aussi nous donner des conseils sur notre santé.

Les esprits doivent être évoqués « au nom du Dieu tout-puissant et pour le bien de tous ». On peut les contraindre à se faire connaître, car tous s’inclinent devant le nom de Dieu. Il peut arriver qu’un esprit

cesse tout à coup de se rendre à l’appel ordinaire. Rie^ d*éÿnff^it a cela; c’est « qu’il est occupé àiilèuYs ».

\ On a v demaqdé Animent des esprits dispersés dans dlfTéççnls «aondes peuvent entendre des évocations ^ f^tescÇun'seul point de l’espace universel; mais on se fûf epafgné cette question si l’on y eût mieux réfléchi : les esprits familiers qui nous entourent vont chercher ceux que vous' évoquez et les amènent lorsqu'ils peuvent venir. On vient de voir, en effet qu’ils sont parfois occupés ailleurs; mais il y a d’autres motifs. Par exemple, si l’esprit évoqué est incarné, il peut avoir affaire dans son intérieur. « Une personne évoquée par un de ses parents répondit quelle habitait la planète Junon. Après quelques instants d’entretien..,, elle lui dit adieu, ajoutant: « Il faut que je te quitte ; j'ai quatre enfants (à nourrir) et ils ont besoin de mes soins ». Un autre s’est retiré une fois pour prendre de la tisane. Ce n’est pas nous qui y trouverons à redire. Il est seulement une crainte dont on ne peut se défendre. Une personne dont l’âme évoquée va courir les mondes n’est-elle pas en danger de périr de mort subite? — Non, répond Je livre « les circonstances ne sont pas les memes ». Ainsi soit-il ! Enfin, M. Allan Kardec nous fait espérer un nouveau genre de télégraphie qui dépassera toutes les autres en vitesse et en exactitude. Deux personnes, en s’évoquant réciproquement peuvent se f transmettre leurs pensées. « Cette télégraphie humaine sera un jour un moyen universel de correspondance. »

.... Ce n’est pas un v&il spectacle que celui des illusions, des témérités et des égarements de l’esprit humain, s’attachant sans relâche à un même objet, procédant par les mêmes moyens, se continuant jusque dans leurs manifestations les plus minutieuses •ou les moins importantes pendant des milliers d’années, ou pour mieux dire, prolongeant leur origine aussi haut que les premières traditions de l’histoire. Ce spectacle est un enseignement. Il dévoile d’une façon singulièrement curieuse et instructive l’inguérissable faiblesse de la raison quand ce n’est pas de la folie, plus inguérissable encore de l’orgueil; il montre la facilité déplorable avec laquelle chemine le prosélytisme de l’erreur; il ouvre enfin sur la psychologie des perspectives dignes de toute l’attention du moraliste.

Qu’on nous permette, à ces divers points de vue, quelques remarques applicables spécialement au spiritisme.

Pour peu qu’on ait quelques notions des divers genres de supernaturalisme qu’ont caractérisé la superstition des peuples, on ne peut voir, dans celte doctrine révélée par des esprits supérieurs , que la paraphrase outrecuidante et le mélange disparate de croyances qui traînent à travers le monde depuis les premiers âges et qui ont bercé tour à tour l’Inde, l’Égypte, la Grèce et l’Europe du moyen âge. Prenons le dogme principal de cette doctrine, les migrations et incarnations successives des esprits. Il sera aisé de faire voir comment il répète dans son principe fon-

damental, comment il copie dans ses déductions, sans grands frais d’imagination, le vieux dogme oriental de la métempsycose, diversement façonné par les écoles philosophiques. On peut montrer clairement que la doctrine actuelle résulte d’une sorte de triage opéré entre les formes qu’ont successivement imposées à cette idée de la métempsychose, les Alexandrins, les Grecs et le catholicisme.

Aussi loin qu’on puisse remonter dans les doctrines philosophiques de l’Hindoustan, on retrouve, très nettement formulée et poursuivie dans toutes ses conséquences morales ou religieuses, cette croyance que la destinée de l’âme est de passer par une série d’incarnations pour s’y dépouiller peu à peu de toutes ses souillures jusqu’à ce qu’elle ait gagné le repos absolu, la félicité parfaite par sa parfaite pureté. Le symbole du papillon se dégageant de sa ^ gaine après avoir subi plusieurs métamorphoses, est vieux comme le monde, et les trois enveloppes attribuées à l’âme par le Yedenta s’appellent des fourv reaux. Tel est le fond du spiritisme moderne; son étamine charnelle n’a pas un autre sens. On se rappelle qu’il reconnaît à l’esprit une substance réelle, matière quint essenciée, sorte de flamme ou d'étincelle ; que, de plus, il la gratifie d’une atmosphère vaporeuse avec laquelle elle franchit les espaces. Voilà donc deux formes substantielles de l’âme indépendamment de la forme charnelle. Eh bien! il est impossible de ne pas voir là un plagiat de ces enveloppes dont nous parlions à l’instant, et qui, dans la

doctrine des Védas, sont également constituées par des principes matériels, mais élémentaires et subtils. Seulement, dans la philosophie indienne, chacune des enveloppes a ses attributs particuliers, concourant à établir la personnalité de chaque esprit, et ces enveloppes sont au nombre de trois, même en dehors delà chair, parce que les Yédas donnent à l'esprit, outre les rudiments de l’intelligence et ceux du sentiment, les rudiments organiques imprégnés de la force vitale, tandis que le spiritisme relègue la force vitale dans l’enveloppe charnelle.

Cette enveloppe, dit le spiritisme, est d’une ma tière plus ou moins épaisse, selon le degré de réhabilitation auquel l’esprit est parvenu. C’est vraiment Porphyre qui parle, interprétant et étendant Platon, qui lui-même continuait Manou; c’est Porphyre, aux yeux de qui la subtilité croissante des corps, proportionnelle aux progrès de l’expiation, détermine la hiérarchie des êtres supérieurs, héros, demi-dieux ou anges. Que disons-nous? Les instructeurs invisibles deM. Allan Kardec n’auraient pas eu besoin de converser dans les airs avec l’esprit de Porphyre pour en savoir si long ; ils «n’avaient qu’à causer quelques instants avec M. Pierre Leroux, plus facile probablement à rencontrer, ou encore avec Fourier 1 . L’inventeur du Phalanstère aurait été flatté de leur

1 M. Dechambre n’a pas été le seul h constater le rapprochement qu’on peut faire entre Kardec et Fourier. V. aussi E. Nus. loc. cit .

apprendre que notre âme revêtira un corps de plus en plus éthéré à mesure qu’elle traversera les huit cents existences (chiffre rond) auxquelles elle est destinée.

....Le spiritisme a aussi adopté, sur la progression et le résultat des épreuves, une solution qui, semblable à certaine maxime, n'est pas neuve; mais est consolante. Suivant lui, l’épuration des âmes est plus ou moins rapide, mais continue. Jamais elle ne s’arrête, jamais elle ne recule.

Ce dogme est en opposition avec celui des Indiens et des Platoniciens, où la réincarnation a lieu dans un corps plus parfait ou moins parfait, suivant que l’âme s’est amendée ou s’est révoltée dans l’existence précédente ; mais il ressemble fort à celui de M. Pierre Leroux, pour qui les manifestations de la vie universelle, auxquelles il ramène la vie de l’individu, ne sont à chaque nouvelle existence qu’une étape de plus vers le progrès.

Nous pourrions ainsi reprendre un à un tous les points de la doctrine révélée à M. Allan Kardec, qu’il s’agisse des apparitions, des évocations, des actes, des paroles, des jeux puérils ou des solennelles prédictions des esprits, et les rendre à leur véritable origine dans maint système philosophique et dans les pratiques les plus connues des sciences occultes. Adéfaut de cette recherche quffeerait longue et superflue, nous terminerons par une' Jemarque générale, qui pourra servir à apprécier la manière dont s’établissent souvent les convictions et peuvent se propager les rêveries les plus bizarres.

C’est dans le monde catholique que le spiritisme trouve surtout créance. Or, le spiritisme est la négation même du dogme catholique. Il n’admet pas la chute originelle; il croit que l’espèce humaine n’a pas commencé par un seul homme, et qu’Adam, ' quand il est né, s’est trouvé immédiatement en nombreuse compagnie ; il rejette l’existence de démons, en tant qu’êtres perpétuellement méchants et malfaisants • à ses yeux, l’enfer et le paradis ne sont que des figures, et « la localisation absolue des lieux de peines et de récompenses n’existe que dans l’imagination de l’homme » ; il professe qu’il existe des hommes semblables à nous, voués à l’expiation comme nous, dans toutes les planètes, où à coup sûr la semence du Christ n’a pu tomber; enfin, par son dogme delà réincarnation et de l’épuration continue, il écarte cette perspective immédiate de peine ou de rémunération éternelle que le catholicisme nous ouvre au seuil même de la tombe.

Qu’on veuille bien nous excuser d’avoir traité avec quelque sérieux un sujet aussi étrange. De pareilles rêveries sont plus dangereuses qu’elles ne le paraissent et nous sommes convaincu qu’il ne faudrait pas en entretenir longtemps une population un peu tendre à la superstition pour ramener le beau temps du sabbat, car si le spiritisme rejette la possession et nie l’existence du vrai démon, ainsi qu’on l’a vu, il accepte et est forcé d’accepter le délaissement momentané du corps par lame, qui est la condition essentielle et suffisante du vagabondage nocturne

et des promenades à travers les airs sur des manches à balai. »

Nous aurions voulu abréger plus que nous l’avons fait l’extrait qu’on vient de lire du travail du D r Dechambre, mais il nous a semblé que ce document aurait perdu beaucoup de sa valeur si nous l’avions réduit à ui^e plus simple expression. En outre, au point de vue de l’exposé de la doctrine d’Allan Kardec, il présente cet avantage de la faire connaître au lecteur en termes meilleurs que ceux que nous aurions pu employer.

À vrai dire, nous ne sommes pas loin de partager l’avis de Dechambre sur beaucoup de points : nous avons, entre autres, la même opinion en ce qui concerne l’ancienneté des pratiques occultes et des phénomènes spiritualistes provoqués. Mais que l’on veuille bien faire attention à deux choses essentielles :

1° Dechambre n’a tenté aucune expérience personnelle, pour s’assurer, non pas de la doctrine déduite des faits spirites, mais de ces faits euxmêmes. (Du moins il n’en cite aucune.)

2° Aussi ne discute4-il pas les phénomènes; il en parle sur le ton de la plaisanterie et du doute, mais il ne les nie pas,

C’est une lacune regrettable que ce manque

d’expérimentation et il eût été heureux pour la Science qu’un savant aussi distingué se fût préoccupé de ce côté important de la question.

Si Dechambre ne se prononce en aucune façon sur la valeur, la réalité des phénomènes qui sont la base du spiritisme, deux de ses collaborateurs, ont été bien loin d’imiter sa sage réserve. Lorsqu’on n’a pas examiné les faits à la lueur.de l’expérience, il est élémentaire, surtout s’il n’v a aucun point de comparaison entre eux et les faits connus, de ne pas se prononcer à leur sujet. C’est ce que n’ont pas cru devoir faire MM. L,. Ilahn et L. Thomas. L’article que ces auteurs ont écrit dans le dictionnaire de Dechambre 1 ne signale aucun essai d’expérience originale. Ils n’ont nullement cherché avoir, ce qui ne les empêche pas de déclarer qu’aucun fait spirite n’existe ailleurs que dans l’imagination des dupes faites par les médiums. Ils commencent leur article en déclarant que si le dictionnaire où ils écrivent, au lieu d’être un compendium de médecine, était un recueil de jurisprudence comme le dictionnaire de Dalloz, par exemple, il faudrait chercher la matière spirite à l’article « Escroquerie ». Ainsi qu’on le voit,

1 Bict. encyclop. des sciences médicales. Art. Spiritisme*

ces messieurs n'y vont pas par quatre chemins ; comme l’article est tout récent et par conséquent bien postérieur à l’époque oùDechambre écrivait sur le sujet dans la Gazette hebdomadaire, on peut juger du progrès accompli.

Après ce préambule, on eût pu mettre un point terminal, néanmoins les auteurs associés n’ont pas voulu traiter leur homme avec une aussi cavalière désinvolture, et ils ont consenti à «prendre momentanément le spiritisme au sérieux »J\lais cela ne dure pas longtemps, car au bout de quelques pages où se trouvent exposés les principales lignes de la question et l’avis d’auteurs qui n’ont pas expérimenté plus qu’eux, MM. L. Thomas et L. Hahn résument leur opinion dans une conclusion des plus « roides » : «Les fidèles, écrivent-ils, sont des naïfs de bonne foi; les habiles s’en servent pour appeler le public et se faire sans grands efforts un revenu vraiment sérieux ».

L’ouvrage de Crookes est cependant signalé dans la bibliographie de l’article dont nous parlons, mais les auteurs ne parlent pas des expériences de cet illustre savant. Ils ont préféré s’en tenir à l’aventure des frères Davenport et au procès Buguet dont nous avons parlé plus haut.

M. Hahn et son collaborateur peuvent, après tout, avoir raison; mais nous, qui ne voulons pas

OPINION DES SAVANTS SUR LES FAITS SPIRfTES 220

nous payer de mots, nous exigeons autre chose que la formule arbitraire d’une opinion personnelle; il nous faut des faits, des expériences, sans quoi nous repousserions impitoyablement l’avis des savants de la terre entière.

§IV

Il y a quelques mois, un des journaux scien* tiiiques les plus sérieux do notre pays, la Revue scientifique, dirigée par un savant très distingué, M. le D r Richet, agrégé de la Faculté de médecine, s’occupait d'un phénomène revendiqué par le spiritualisme moderne comme étant une manifestation des esprits. Nous voulons parler 'de la lévitation ou enlèvement des corps, contrairement en apparence à la loi de la gravitation. L’article 1 , signé par le commandant de Rochas, examinait ces phénomènes et, entre autres, certaines observations de M. William Crookes que nous étudierons nous-même en détail plus loin. M. le D r Richet crut devoir dégager sa responsabilité en ajoutant quelques notes à l’article en question, dont il autorisait la publication sous

1 Bœvue scientifique, 12 septembre 1885.

toutes réserves, et en traitant précisément la lévitation d’« invraisemblable ».

Presque en même temps, dans un autre journal 1 , faisant allusion à d’autres faits spirites au sujet desquels il avait fait antérieurement une communication à la Société de psychologie physiologique, M. Richet s’exprimait ainsi : « On « trouve depuis quelque temps dans quelques « journaux américains, anglais et russes, « des récits d’une fantaisie tout à fait extraordi- « naire, sur les apparitions, les fantômes, les « revenants. Ces histoires sont racontées avec « un grand luxe de détails et il ne paraîtra pas « déplacé ici d’en prendre quelque souci.

« Trois hypothèses se présentent et nous ne « voyons guère qu’on puisse en formuler d’autres. « On peut supposer :

« 1° Que ce sont des récits mensongers;

« 2° Qu’il s’agit d’apparitions véritables ;

« 3° Qu’il s’agit d’hallucinations sans réalité objective »•

M. Charles Richet constate que la première hypothèse, bien qu’étant la plus simple, n’est guère admissible. Peut-être dans le nombre des récits y en a-t-il qui sont faits par des fourbes, mais M. Richet se « refuse à admettre que des personnes

1 Revue philosophique, numéro de septembre 1885.

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