XII . INTRODUCTION
mieux : c'est une obligation. On a raison de penser que la vérité doit s'armer en guerre, harceler ses adversaires, les tenir en échec, les affaiblir. Toutefois il ne suffit pas de réduire ses adversaires à l'impuissance et d'arrêter les progrès de l'erreur; il n'importe pas moins de. conserver ses amis, et, s'il se peut, d'en augmenter le nombre. C'est plus qu'un triomphe, c'est un progrès que de conquérir des âmes. On en conquiert en se faisant aimer. Non certes que la philosophie doive appeler à son aide l'artifice, la ruse, les habiles flatteries, les mîsé- 'rables complaisances, rien en un mot de ce que Platon j dans le Gorgias, qualifiait de « vile cuisine » . Ces roueries de la sophistique, la philosophie les a en horreur et n'en a pas besoin. Mais autant la philosophie gagne à mépriser les expédients du charlatanisme, autant et plus encore elle perdrait à se dépouiller du charme légitime qu'apportent avec elles les attrayantes contemplations du beau.
Au surplus, c'est aussi là une question de prudence. Si le spiritualisme n'eût point occupé de bonne heure les riches contrées de l'esthétique, d'autres s'y seraient établis et de là lui auraient créé des embarras et suscité des obstacles ; et il lui eût fallu dépenser à conquérir cette province un temps et des forces mieux employés à la cultiver. Il a donc été sage de s'en rendre maître ; il la gardera et il continuera, s'il plaît à Dieu, d'y attirer les esprits
Digitizec!
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qui pour aller; au vrai préfèrent cette route ou ne connaissent que celle-là.
. Nous ne prétendons point cependant que . l'esthétique ait la miraculeuse vertu de convertir la' foule au spiritualisme. Aucune science philosophique n'a jamais eu, n'aura jamais sur la foule d'action directe et immédiate. Celle qui voudrait se mettre, comme on dit, à la portée de tout le monde, altérerait son caractère, ou plutôt le perdrait infailliblement. Mais il n'est pas une science de cet ordre qui n'ait ses intermédiaires, lesquels transmettent les idées comprises dans son domaine et en étendent à la longue le bienfait jusqu'aux extrémités de la sphère intellectuelle. Entre la foule qui sent presque sans penser et le philosophe qui analyse les sentiments et les pensées esthétiques, l'intermédiaire est l'élite, c'està-dire ce groupé d'esprits éclairés qui motive ses jugements, donne le ton et forme l'opinion. Entre le philosophe qui médite sur le beau et l'artiste qui s'inspire de la beauté et la représente , l'intermédiaire naturel et toujours présent est la critique qui, sciemment ou non, de son plein gré ou en dépit d'elle-même, juge les œuvres au nom des théories. Or il faudrait être aveugle ou injuste pour ne pas voir combien d'adhérents ces deux ordres d'auxiliaires ont, depuis un demi-siècle, ralliés à la philo- , Sophie spiritualiste.
Ce n'est pas tout : certains artistes de notre temps
jsf niTMMSfiTIM.
ont piis goût mK «péculatLons esthéUq^im^ et s« pi« raîssent pas s'en être repentis. Un xmitTû d&a« Im choses de l'art, un critique de grand talent et qui généralement ne sa trompe guère, M. Vitet, ê-0»t pourtant trompé, cfoyôas^nous, quand il a émt il y a peu de jours (1), que les théories esthétiques n'i^ fleurent même pas la eonseieaoe des artistes. Le faii tût-il vrai, Testhétique française n'eâtH&Ue touc^qy^ l'éminecit esprit qui ^nt ce langage, mttê mvmm aurait encore lieu d'éti» fière d'eUe^méme. Mais Tkiée a ^us d'énergie eommunioatiYe^ et certains artistes ont p!u« de force de raison qu'on n^a eoutuis/e de rimaginer. Tou6 1^ artistes de génie oui plus ou iQoin« philosophé. On pourrait mémo, rien qu'^i recueillant et rassetubla^it leurs penséas puremeat théoriques, composer un livre qu« pfats d'une Mf nous avons songé à écrire, et dont le titie vrai serait is L'Esthétique des mattre^. Conduit jusqu'à nos jours^ ee livre contiendrait des pages d'Eugène Dehbcroix^ de Charles Sîmart, d'Halévy, d'eiquises conversa»tions et des lettres de cet Hippolyte Flandrin que nous venons de perdre, que nous avons nou«-4néme souvent entendu, etdont M. Delaborde noue rendait hier, dans la Revue des deux mondes (2), une fidèle et touchante image. Loin de fermer l'oreille aux théo-
0) Éludes sur Vhisiûire de Vart (2 vol. în-i8), întroductioD. (•2) Livraison du 15 juin 1864.
rfâlB, lofa d'Y t*Mter indifférents, de tels hommes, et d'autres 'encore, reehen^ient, lâjsaient, goAtaie^t, discutaient 1^ livres, les idées, les entretiens des pyiosophes amis de l'art et de I9 lieautié. Que si les générations qui succèdent 4 ces artistes et que n'ani* ment plus les grands souffles rdigieux, s'obstinaient Il fidie û de la méditation et de la pensée, œ serait un malheur à conjurer et non une loi &iale à mibir en courbant la tète.
En effet, à ce mal il y a un remède que ia pfailo<r Sophie a employé déjà, et que M. Vitet recommande a¥ee toute Tautorité de sa scieaee et de sa paixile (1). Ge remède consiste à montrer les ims de la théorie au fond même des faits ^ des œuvres, et n'est autfte chose que la méthode philosophique elleHn»6me se servant tour à tour de la raison et de rexpérienoe. L'esthétique spiritualiste a adopté cette méthode, non pour plaire à un siècle qui se dit positif, maïs parce que la science est à ce prix. Elle ne s'est pas bornée à rêver sur les nuages, ou plus simplement, à méditer dans un ftiuteuil^ ou plus exactement, à réfléchir sur las effets psychologiques et sui* TessQiQiee du beau. Cela, elle Ta fait parce qu'î} faut le felre. Mais elle s'est imposé d'auti«s fatigues ; «lie a voyegé sur terre et sur mex(2); elle a étudié J'arcbiéplogl^ m
(1) Dans llntroductien déjli citée.
(2) « Après avoir exprimé le regret de ne coimriltpe les Sept^sacrfi-' ments que par les {gravures de Pesne, nous avons fait ime course à
xn INTRODUCTION.
pied des monuments, la peinturé et la sculpture daiis lés ateliers et dans les musées; elle a lu patiemment les historiens de Fart ancien et moderne ; elle a consulté les voyageurs, les mythographes et les ethnologistes; elle a conteoii^ la nature dans divers pays. Elle a ensuite r^ris à nouveau son travail de méditatioil solitaire, et confrontant les faits avec les principes, les idées avec les phénomènes^ les règles avec les œuvres, elle a risqué un ensemUe de conclusions qu'elle a livrées à répreuve de la discussion et de la publicité. Il en est résulté que plus d'un critique et même plus d'un artiste l'ont prise nonseulement au sérieux, mais en estime, et que, tout en la contredisant sur certains points (ce qui ne l'a ni surprise, ni blessée), ils ont reconnu qu'elle avait fait œuvre de science' et œuvre de philosophie, et n'ont pas dédaigné de l'écouter quelquefois.
Cependant, quoique la philosophie du beau re-
Londres pour y voir de nos yeux et apprécier par nous-mêmes ces tableaux fameux, ainsi que plusieurs autres de notre grand compatriote (Poussin), tombés entre les mains de TAngleterre, grâce k notre coupable indifférence, et que nous signalait M. Waagen.
« Dans le peu de jours qu'il nous était permis de donner à ce petit voyage, nous nous sommes réduits à Texamen de quatre galeries : la galerie nationale, qui répond à notre musée, celles de lord EUesmere et du marquis de Westminster, et, à quelques milles de Londres, la galerie, très-célèbre en Angleterre et trop peu connue en Europe, du collège de Dulwich. » — Et l'on sait quelles pages M. Cousin rapporta de ce voyage. (Voy« le Frot, le Beau et le Bien, Appendice sur Tart français.)
INTRODCCTION. xvn
cherche la sérénité des hauteurs tranquilles placées au-dessus de la région des orages,
Edita doctrina sapîentum templa serena (1),
bien qu'elle préfère l'amitié à la discorde et les harmonies de la paix aux déchirements de la guerre,' elle a aussi son arsenal d'armes défensives et offensives, et n'hésite pas, quand il le faut, à descendre sur le terrain de la polémique. Plus d'une fois elle s'est mesurée, non peut-être sans quelque avantage, avec ses ennemis, qui sont précisément les ennemis du spiritualisme lui-même.
N'est-ce pas M. Cousin qui, le premier, avec son ardente éloquence et sa redoutable dialectique, a démontré l'impuissance radicale où se trouve le sensualisme, cette forme tantôt inconsciente, tantôt dé* guisée du matérialisme, d'expliquer philosophiquement ni le sentiment délicat et pur que nous fait éprouver le beau, ni l'idée qu'il suggère à notre raison, ni le jugement que nous portons sur les différents degrés de la beauté, ni le type suprême et divin auquel nous rapportons et d'après lequel nous mesurons toutes les beautés finies? L'esthétique sénsualiste, si tant est que ces deux mots se puissent accoupler, a été, en 1818, réfutée par des arguments auxquels nul n'a depuis répondu.
(i) Lucrèce, liv. II, y. 8.
xvni f WTMBWTIW •
N^est-«e pa« M. Joufroy qui, reprenant l'oôuvre de son illustre maître et ami, et foutilant avae lïnfitru'» ment de sa pénétrante analyse sous toutes les apparences du beau, a solidement établi que, dans rbomnîie &(mm$ â^m Ymim^j dans Tarbr^ ic^omïm dôîi§ h mrr^9 ^ (l^i »ouis déjeete 0»t\kétàqmjmnt et ce qu# nous ^pp^lons du nom. de hmuXé ast iftva^ riablanj^Ot quelque cbom d^ simple; d'ii»nwt^riel, d'invijsibJe? Prouver cela par réyidence méim n'étniU (5e p^ agrandir l^ poa^aissioag du jgpirituaUsmie et réduire d'autant celles de ^s ^v^r^aires?
N'est-ce pas M. Cousin encore qui a njis en pleine lumièra le Uen qui rattac^he Tart élevé du xvii* siècle m^ influen<5^ spiritolistes, et l'art âinpiiîdri, corrompu, abaig$é du fiièplie dernier ,aux progrès d'un étroit empirisme et d'un matérialisme déplus en plus avoué?
C'était ouvrir h la pbilo«ophie an beau te cbamp de Thistoire comparée dm artis et d^s systèmes ÛB psychiolc^ie et de m^tophysiquiç ; et c^ ^hamp était si vaste, que le« d^rïiiers vâmis, quelle qua fût leur faible«ge, devaient, mènm aprèis la jgraode moisson laite, trouver eapore h glaner*
Ceux-ci dom ^e ^nt #ngagé§ dan« TéUide êUên^ tive àm monumient$ qui nous ^ont re§té$ d^ f^ièok^ de Périclès et d'AIexaodre. Quoique pleins d^ respect et de reconnaissance pour Winckelmann, ils ont révisé scrupuleusement les appréciations du célèbre
lHTMIIOfiTIOIf. XK
antiquaire, qui n'avait pu juger Im arts de la Grèce que par les fragmente que Tltalie lui en avait mon» très. 118 ont reconnu, avee Ottfried Mûlier et d'autres savants critiques ou archéologues, ffue Tépoque de Phidias fut l'4ge d'or de la sculpture et de l'aréhi* tecture grecques ; ils se sont assurés que l'époque de Praxitèle, malgré la grâce «ivissante de ses produe* tions, était déjà un temps d'affaibUssement et i|iéin<i de décadence. Puis, comparant Tune et l'autre série de monuments aux idées rdigieuses et philosophir ques dont ces œuvres avaient été l'expression plas« tique, ils n'ont pu «'empêcher de remarquer, d'une part, que Phidias et ses disciples étaient contempo* rains des plus puissants philosophes spiritualistes d$ l'antiquité ; Anaxagore, Bocrate, IHaton; tandis qu'au contraire Praxitèle et Lysippe vivaient à côté de cet Epieure, trop vanté par les uns, trop décrié par les autres, mais qui enseignait que l'âme n'est qu^un corps, que Dieu n'est qu'un fantôme, que l'injustice n'est pas en elle-même un mal, que le bonheur se réduit au plaisir des sens et qu*îl n*y a pas d'autre existence que la vie présente. Que conclure de cette autre expérience historique fournie par les monuments et les textes, sinon que, partout où passe le matérialisme , les beaux-arts sont profondément atteints, comme le sentiment religieux, la morale, la justice et la liberté?
La philosophie dti beau a rencontré dans rhlstoire