VISION
BINOCULAIRE
Si le strabisme est un vice de développement de l'appareil de vision binoculaire, il est indispensable, pour le comprendre, de connaître cet appareil et son fonctionnement.
La théorie de la vision binoculaire, qui nous a été léguée par les psychologues et les mathématiciens, loin de nous servir pour cette étude, ne peut que nous égarer. Cette théorie est sans signification pour le physiologiste. Elle ne porte d'ailleurs que sur des faits de détail, et il serait plus exact de dire qu'une théorie générale de la vision binoculaire n'existe pas. En effet, on a analysé les faits, en en faussant presque toujours la signification, mais on ne s'est pas élevé à une conception générale de la fonction permettant l'interprétation rationnelle et physiologique des faits. C'est cette é tude que j'ai tenté de faire en m'aidant à la fois de l'expérimentation physiologique et de l'observation clinique, et c'est la conception de la vision binoculaire qui résulte dé cette étude qui va nous faciliter l'intelligence de la pathogénie du strabisme.
Je me bornerai ici à définir l'appareil de vision binoculaire, en insistant sur les points qui nous intéressent plus particulièrement pour l'étude du strabisme. Pour plus de détails, on devra se reporter à l'original (1).
On a identifié jusqu'ici la vision binoculaire avec la vision avec les deux yeux. Or il y a deux modes de vision avec les deux yeux,
(1) La Vision, 1898, Doin, éditeur.
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l'un que j'ai proposé d'appeler vision simultanée, l'autre vision binoculaire proprement dite.
A chaque mode de vision correspond un dispositif organique particulier. L'appareil de vision simultanée est plus fondamental, plus solidement établi héréditairement. La vision binoculaire nous apparaît comme une fonction de perfectionnement; son appareil, de date plus récente dans l'ordre phylogénique, est plus fragile, plus susceptible de vices de développement, lorsque des obstacles à son fonctionnement existent dès l'enfance. Pour la même raison, il est aussi plus susceptible de perfectionnement par l'exercice.
C'est ce qui nous explique pourquoi l'altération de l'appareil visuel, qui caractérise le strabisme, est limitée à l'appareil de vision binoculaire, respectant celui de la vision simultanée; c'est ce qui explique pourquoi le strabisme est essentiellement une affection de la première enfance, ou du moins ayant toujours son origine dans des altérations existant dès la première enfance; c'est ce qui explique enfin l'utilité des exercices qui régularisent et sollicitent la vision binoculaire, quand on les pratique avant que l'altération de l'appareil soit trop profonde.
L'appareil de vision binoculaire se compose, comme tout appareil organique en général, d'une partie sensorielle, d'une partie motrice et de liens unissant l'une à l'autre, servant de base organique aux actes réflexes. Nous allons définir séparément la partie sensorielle et la partie motrice, et caractériser en même temps les actes réflexes qui assurent la synergie d'action des deux parties.
1. — Partie sensorielle de l'appareil de la vision binoculaire.
Trois propriétés caractérisent la partie sensorielle de l'appareil de vision binoculaire :
La faculté de distinguer les imayes binoculaires d'un objet et de les fusionner en une sensation unique;
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Un mode spécial d'extérioration ou de projection de ces images, pour leur localisation dans V espace; Ses rapports avec la convergence.
La faculté de distinguer les impressions binoculaires d'un même objet se traduit d'une manière saisissante par la diplopie, quand les images de cet objet ne se peignent pas sur des parties déterminées de chaque rétine, appelées points identiques ou correspondants.
Mais cette faculté de distinguer les impressions de chaque œil ne se traduit pas seulement par la diplopie. Dans le fusionnement binoculaire, chaque œil conserve une action individuelle. Il n'y a pas, suivant la comparaison de Donders, « neutralisation de chaque image donnant naissance à une troisième qui diffère de ses composantes comme un procédé chimique diffère de ses éléments », il y a concomitance de deux impressions comme le soutiennent Helmholtz et Reymond (de Turin). Le relief stéréoscopique est la conséquence et la preuve de l'individualité que les deux impressions rétiniennes conservent dans la sensation résultante.
Les images d'un même objet transmises au cerveau par chaque rétine peuvent donc être fusionnées en une sensation unique ou être perçues séparément, donnant lieu à la production de la diplopie. Voyons quelles sont les conditions de leur fusionnement et celles de la diplopie.
Il est d'observation vulgaire qu'un objet fixé avec les deux yeux n'est vu simple que si les images binoculaires de cet objet se peignent sur des parties déterminées de chaque rétine. Si, pendant que l'on fixe l'objet, on déplace l'un des globes oculaires avec le doigt, on voit deux objets, parce que, dans ces conditions, les images ne tombent pas sur ces parties déterminées de chaque rétine. Il en sera de même si l'on déplace l'image sur l'une des rétines à l'aide d'un prisme. C'est ce fait qui a donné naissance à la théorie des points identiques ou correspondants de Jean Mùller, d'après laquelle il y aurait dans les deux rétines des parties reliées anatomiquement, par l'intermédiaire du système nerveux, de telle
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sorte que l'impression lumineuse de deux points identiques se confonde en une seule sensation, tandis que l'impression de deux points non identiques donne la sensation de deux lumières.
L'identité des rétines, qui exprime le mode de fusionnement des images binoculaires, constitue une propriété fondamentale de l'appareil sensoriel de vision binoculaire. Son principe est indiscutable. Gomment se fait-il que la théorie des points identiques ou correspondants ait été si discutée, si contestée? C'est parce que la notion de l'identité a été faussée par des conceptions surajoutées.
Pour Jean Mûller, l'identité des rétines a pour résultat le fusionnement cérébral, rien de plus. Aussi sa théorie des points identiques a-t-elle été désignée sous le nom d'identité subjective. En d'autres termes, il nie la seconde propriété que nous allons étudier, la faculté d'extérioration, la faculté de projeter au dehors nos impressions rétiniennes. Le but même de la vision binoculaire, qui est la localisation plus précise de nos sensations visuelles dans l'espace, serait ainsi manqué, l'appareil de vision binoculaire n'aurait pas sa raison d'être. Pour le célèbre physiologiste, la notion de l'espace visuel est d'ailleurs purement subjective. Nous avons en nous la notion d'espace el nous lui rapportons, comme à une mesure, notre perception des objets. La représentation de la profondeur du champ visuel n'est pas une sensation, elle est une idée.
La seconde conception par laquelle J. Mùller a faussé la notion de l'identité des rétines a été celle de Vhoroptère, c'est-à-dire de la figuration géométrique dans l'espace des points qui sont vus simples avec les deux yeux.
Si nous supposons deux lignes partant de deux points identiques des rétines et passant par le centre optique de chaqua œil, ces lignes iront se couper en un point de l'espace. Une lumière placée en ce point de l'espace sera vue simple, parce que ses images binoculaires iront se peindre sur les points rétiniens identiques considérés. A chaque couple de points identiques correspond un point
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de l'espace. L'ensemble de ces points de l'espace constitue ce que l'on appelle Yhoroptère.
Le stéréoscope n'a pas tardé à montrer la fausseté de cette conception, en prouvant que nous avons la faculté de fusionner des images rétiniennes formées sur des points non identiques. Les expériences et les critiques de Wheatstone ont été le point de départ de discussions qui, en réalité, sont sans but. Elles visent une conception fausse de l'identité des rétines, celle de l'horoptère, elles ne visent pas la propriété elle-même. On peut bien se servir de l'horoptère comme moyen de s'entendre pour l'exposition des faits; mais, en lui attribuant une signification physiologique, on pose les principes de contradictions irréductibles.
A l'identité géométrique ou anatomique, il faut opposer l'identité physiologique impliquant une certaine élasticité de l'appareil nécessaire pour son bon fonctionnement. Il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit essentiellement d'une fonction cérébrale et, en donnant une formule mathématique à une telle fonction, on dénature la vérité sous prétexte de la préciser.
La seconde propriété de l'appareil sensoriel de vision binoculaire réside, avons-nous dit, dans un mode spécial d'extérioration ou de projection des images visuelles pour leur localisation dans V espace.
Le principe de la projection, du transport au dehors de nos sensations visuelles, qui a été le point de départ de la théorie des projections, n'est pas moins certain que celui de l'identité des rétines. Mais, pour la théorie des projections, comme pour celle de l'identité, le principe, le fait physiologique, a été faussé par des conceptions surajoutées. C'est ainsi qu'on a pu opposer l'une à l'autre les deux théories, alors que les faits physiologiques qui en ont été le point de départ sont deux aspects différents d'une même fonction et que, loin d'être en contradiction, ils se complètent et sont inséparables l'un de l'autre.
Toute sensation a son siège dans le cerveau; mais, les sens ayant
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pour but de nous mettre en relation avec le monde extérieur, ce but n'eût pas été rempli si la sensation était localisée là où elle existe réellement; d'où la faculté d'extérioration commune à tous les sens. Mais, pendant que cette faculté d'extérioration ne dépasse pas la surface du tégument ou des muqueuses pour certains sens, pour l'ouïe et surtout pour la vue, elle s'étend, fait remarquable, au delà du corps, au delà du point où l'excitation périphérique a lieu.
L'acte visuel comporte donc un double processus, l'un centripète, l'autre centrifuge, le processus d'impression, le processus d'extérioration.
Dans le parcours centripète et centrifuge, il faut distinguer le trajet oculaire et le trajet cérébral. Dans le trajet oculaire, tout se passe suivant les lois de la réfraction. Si le double phénomène avait uniquement l'œil pour siège, comme on semble l'admettre, il n'y aurait pas lieu de distinguer la ligne d'impression de la ligne de projection : elles seraient confondues. Mais, dans le trajet cérébral, il n'en est plus ainsi. Le cerveau peut dissocier les deux processus, séparer les deux lignes, de telle sorte que la ligne de projection ne retourne pas à l'objet d'où part l'impression.
Il y a donc lieu de distinguer, dans le trajet oculaire, Y axe d'impression et Y axe de projection. L'axe d'impression est la ligne qui du point lumineux passe par le centre optique. L'axe de projection est la ligne qui du point rétinien, par où se fait l'extérioration du point lumineux, passe par le centre optique.
Remarquons maintenant que, relativement à la position des globes oculaires, il y a deux modes d'extérioration ou de projection différents. Quand nous voyons un objet avec un seul œil, la projection est bonne, c'est-à-dire que nous localisons l'objet là où il est réellement, quelle que soit la position du globe, que l'œil fixe l'objet ou qu'il se porte ailleurs. Il n'y a d'exceptions que pour certains cas de paralysie des muscles oculaires, où le sens musculaire intervient. Nous verrons que ce mode de projection existe également dans la vision avec les deux yeux que je qualifie de vi-
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sion simultanée, particulièrement dans le strabisme où la vision simultanée remplace la vision binoculaire. Dès que l'appareil de vision binoculaire est en jeu, il n'en est plus ainsi. La direction dans laquelle se fait l'extérioration est déterminée par la position relative des deux yeux. Les deux yeux sont alors associés fonctionnellement, et le moindre dérangement dans l'association de leurs mouvements produit une projection fausse pour un œil et quelquefois pour les deux.
La vision binoculaire implique donc un mode spécial d'extérioration ou de projection. Cela était d'ailleurs nécessaire pour assurer la rencontre et le fusionnement des images binoculaires en un même point de l'espace. Etant donné ce mode de projection, il faut rechercher comment il assure la rencontre et le fusionnement dans l'espace des images de chaque œil. Ce fusionnement est la conséquence d'une propriété fondamentale de l'appareil visuel, qui est la suivante :
Nous localisons nos impressions rétiniennes binoculaires au , point de rencontre des axes de projection principaux et secondaires.
Le fait peut être considéré comme évident pour le point directement fixé où convergent les lignes de regard. L'application de cette loi ne souffre pas non plus de difficultés pour les points d'une même image plane, dont les différentes parties sont assez voisines du point de fixation pour que l'on puisse négliger la courbure de la rétine. En effet, les axes secondaires suivant lesquels ces points de l'objet vont former leur foyer dans l'œil tombent sur des points identiques des rétines et, inversement, les images rétiniennes extériorées suivent la même direction et vont se rencontrer à l'entre-croisement de ces axes, c'est-à-dire se confondre avec le point de l'objet considéré. 11 en est encore ainsi pour des points plus éloignés du point de fixation, pourvu qu'ils soient contenus dans une certaine surface correspondant à celle de l'horoptère.
La difficulté surgit quand il s'agit de points situés en deçà ou
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au delà du point directement fixé, en deçà ou au delà de la surface de l'horoptère. La géométrie démontre que les axes partant de ces points et passant par le centre optique de chaque œil ne tombent pas sur des points identiques des rétines, et la théorie des points identiques veut que ces points soient vus doubles. Effectivement, l'expérience démontre que, dans certaines conditions, il en est ainsi. Ces conditions sont celles qui donnent lieu à la production de la diplopie physiologique.
La diplopie physiologique semble donc en contradiction avec la localisation des images binoculaires à l'entre-croisement des axes de projection. Il n'en est rien, et c'est ici le cas de dire que l'exception confirme la règle. Derrière cette contradiction apparente, en effet, se cache un ingénieux artifice de la nature, grâce auquel nous localisons différemment dans l'espace les sensations binoculaires suivant qu'elles résultent de la fusion d'images rétiniennes identiques ou non identiques. Or cette localisation différente, d'où naît le relief stéréoscopique, est précisément une conséquence de la localisation à l'entre-croisement des axes, ainsi que je crois l'avoir démontré (1).
La grande confusion que l'on a répandue sur cette question lient surtout à deux causes :
D'abord à ce que l'on a envisagé séparément la propriété des points identiques et la propriété de projection, opposant l'une à l'autre les deux théories, alors qu'il s'agit de deux propriétés d'un même appareil qui se complètent mutuellement. En second lieu, à ce que la théorie de la vision stéréoscopique donnée jusqu'ici est fausse. Avec la théorie que j'exposerai plus loin, tout s'explique et toutes les contradictions disparaissent.
La troisième propriété qui caractérise la partie sensorielle de l'appareil de vision binoculaire réside dans ses rapports avec la convergence. Elle se traduit par un réflexe particulier que j'ai
(1) La Vision, p 160 et suivantes.
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proposé d'appeler réflexe rétinien de convergence. Nous allons étudier cette troisième propriété avec la convergence.
Les connexions des rétines avec les centres visuels qui constituent la partie sensorielle de vision binoculaire et se traduisent par trois propriétés, savoir : les points identiques des rétines, un mode spécial de projection des images, et le réflexe rétinien de convergence, ces connexions ne sont pas également répandues dans toute l'étendue de la rétine.
Les deux fovea, qui servent dans chaque œil à la fixation centrale, sur lesquelles se peignent les images binoculaires de l'objet fixé, constituent, on l'a dit souvent, les points identiques par excellence. Il est probable que pour les fovea l'identité est absolue, c'est-àdire qu'un objet n'est vu simple que si les deux images impressionnent rigoureusement les points identiques de cette région, tandis que, dans les parties voisines, nous savons que l'identité offre une certaine élasticité et que deux images peuvent être fusionnées, alors même qu'elles ne se forment pas sur des points géométriquement identiques. L'identité absolue des fovea est probable, parce que l'élasticité qui est indispensable pour assurer la vision simple de certains points d'un objet, qui forment leur image rétinienne suivant des axes secondaires, n'est plus nécessaire pour les points directement fixés, correspondant à l'axe principal, puisque nous possédons la faculté de faire converger exactement les axes principaux sur le point fixé.
Il est donc vraisemblable que l'identité des rétines n'offre pas les mêmes caractères dans les fovea servant à la fixation centrale et dans les parties voisines. En second lieu, les connexions qui donnent lieu à la production des points identiques n'existent pas dans toute l'étendue de la rétine, et vont en s' affaiblissant à mesure que l'on s'éloigne de la fovea. Je renvoie sur cette question aux travaux de Volkmann, Mandelstamm et de Scbceler. Ce dernier, dans un travail fait sous la direction de Helmholtz, trouve que l'on ne peut parler d'identité de la rétine que dans les limites suivantes, à partir de la fovea, du moins pour ses propres yeux :
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En haut, 6mm,20 d'étendue rétinienne; en bas, 3mm,10 d'étendue rétinienne; en dehors et en dedans 2mm,85 d'étendue rétinienne.
Ces résultats ont été obtenus par la fusion stéréoscopiqne d'images très simples, à l'éclairage instantané.
Les connexions nerveuses qui servent de base anatomique à l'identité des rétines vont donc en diminuant de la fovea à la périphérie et ne sont pas également développées dans toutes les directions. On peut se représenter les fibres qui se rendent à la fovea comme formant l'axe autour duquel se développent ces connexions qui, sur la rétine, s'étendent plus ou moins loin suivant les méridiens et varient sans doute chez les individus, suivant que leur appareil de vision binoculaire est plus ou moins développé.