IV. — Influence de la mauvaise acuité visuelle; de l'inégale
VISION DES DEUX YEUX; DES TAIES DE LA CORNÉE ; DE L'OCCLUSION PROLONGÉE D'UN ŒIL.
Nous venons d'étudier le rôle de l'accommodation dans la pathogénie du strabisme convergent et montrer que ce rôle ne doit pas être limité au strabisme des hypermétropes. Nous devons étudier maintenant les causes qui agissent par l'intermédiaire du second facteur de la convergence, du réflexe rétinien de convergence.
Remarquons d'abord que les vices de réfraction, qui agissent surtout par l'intermédiaire de l'accommodation, agissent aussi par l'intermédiaire du réflexe rétinien, ce qui explique leur prépondérance dans l'étiologie du strabisme.
Tout ce qui altère l'acuité visuelle, taies de la cornée, altération quelconque des milieux dès l'enfance, lésions congénitales de l'appareil sensoriel, astigmatisme; tout ce qui constitue un obstacle physique au fonctionnement des deux yeux, inégale réfraction, excès d'amétropie, peut devenir une cause de stra-
STRABISME CONVERGENT
bisme en empêchant le développement de l'appareil sensoriel et en altérant le réflexe rétinien de convergence. Ces causes seront surtout étudiées au chapitre du Strabisme divergent; mais certaines d'entre elles, communes aux deux formes de strabisme, doivent être signalées ici.
Buffon (1) pensait que l'inégalité de force des deux yeux est la cause la plus générale du strabisme, parce qu'un œil mauvais, non seulement ne vient pas en aide au second, mais le gêne dans son fonctionnement. L'œil mauvais est mis dans une position « où il ne puisse pas nuire ».
11 y a une part de vérité dans cette opinion, mais beaucoup d'exagération à soutenir que l'inégalité de force des deux yeux, inégalité de portée de la vision ou de l'acuité, soit la cause générale du strabisme. Il y a aussi une mauvaise interprétation des faits. En constatant que l'œil strabique est le plus faible, Buffon prenait pour la cause ce qui, le plus souvent, n'est que l'effet. Pour ce qui concerne la gêne causée par le mauvais œil, son raisonnement n'est pas très exact. Un trouble de la vision, surtout de la vision centrale, survenant accidentellement chez un adulte, peut, en effet, gêner plus ou moins le fonctionnement de l'autre œil; mais ce n'est pas dans ces conditions que la faiblesse d'un œil produit le strabisme. On pourrait même soutenir que plus la gêne est grande, moins il y a de tendance au strabisme, parce que cette gêne même accuse un fusionnement normal des images et un appareil de vision binoculaire bien développé. La mauvaise vision qui prépare le strabisme est surtout celle qui existe dès l'enfance; or, dans ce cas, la gêne causée par le mauvais œil est le plus souvent nulle, alors même qu'il n'y a pas de strabisme. Mais on peut constater en même temps que la tendance au fusionnement des images binoculaires est plus ou moins affaiblie. Les cas où la vision binoculaire est très imparfaite ou même fait tout à fait défaut, sans strabisme, sont en effet plus fréquents qu'on ne le pense.
(1) Buffon, Sur la cause du strabisme ou des yeux louches {Mémoires de V Académie des sciences, 1743). — Histoire naturelle, addition à l'article Sens de la vue.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE DU STRABISME
Ainsi, l'inégale vision des deux yeux, surtout si elle existe dès l'enfance, diminue la tendance au fusionnement, c'est-à-dire altère le réflexe de convergence, et c'est ainsi, bien plus que par la gêne qu'elle détermine, qu'elle est une cause de strabisme.
Les taies de la cornée, qui ont été, à juste raison, invoquées comme cause de strabisme, agissent de la même manière, c'està-dire en réduisant l'acuité visuelle.
Je ne m'attarderai pas à réfuter l'opinion de Jules Guérin qui pensait que le sujet dévie son œil pour utiliser les parties transparentes de la cornée et substituer, dans la vision attentive ou binoculaire, un axe secondaire à l'axe principal. Cette réfutation a été faite par Giraud-Teulon et Donders. Une taie, même centrale, n'empêche pas le foyer de se former sur la macula, et l'utilisation d'un axe secondaire ne peut être d'aucun secours pour la vision binoculaire. Je crois encore plus inutile de réfuter l'opinion d'après laquelle l'inflammation de la cornée, qui produit la taie, se communiquerait au muscle voisin, déterminerait sa rétraction et causerait de la sorte la déviation de l'œil. On regrette de voir Donders accepter cette interprétation; il est vrai qu'il semble plus tard l'avoir abandonnée.
Les taies de la cornée, je le répète, agissent au même titre que les autres causes qui altèrent la vision dans un œil, elles agissent comme obstacle à la vision binoculaire, en empêchant le développement régulier de la fonction, en altérant le réflexe de convergence.
L'inégale vision des deux yeux n'intervient guère, dans le strabisme convergent, que comme cause secondaire et pour déterminer la localisation de la déviation sur l'œil le plus mauvais. L'altération grave de la vision dans un œil produit surtout le strabisme divergent.
Darwin (1) admet, comme cause de strabisme, l'occlusion de l'un des yeux chez les enfants. J'ai moi-même des observations
[l) Cité par Mackenzif.
STRABISME CONVERGENT
positives où. l'un des yeux ayant été maintenu couvert pendant deux ou trois mois pour une lésion de l'œil, l'enfant s'est trouvé strabique quand on a enlevé le bandeau et a louché définitivement, bien que l'inflammation oculaire n'eût pas laissé de taie ni aucune altération de la vision. D'autres auteurs, M. Chevallereau entre autres, ont fait la même observation.
L'occlusion de l'un des yeux n'agit, sans doute, que comme cause déterminante chez un sujet prédisposé; mais son influence est rationnelle et, après ce que nous avons dit, facile à comprendre.
Remarquons que l'influence de l'occlusion prolongée d'un œil sur le développement du strabisme n'est pas incompatible avec l'utilité de l'occlusion transitoire d'un œil dans le traitement de la même affection, occlusion qui a pour but de développer l'acuité visuelle de l'œil dévié, en le forçant à fixer.
Au résumé, nous voyons que les causes oculaires du strabisme convergent agissent toutes comme obstacle à la vision binoculaire et qu'elles retentissent sur la convergence par l'intermédiaire de ses deux facteurs, l'accommodation et le réflexe de convergence.