DEUXIÈME PARTIE
TRAITEMENT DU STRABISME
Il serait intéressant d'établir ce qui revient à l'empirisme dans les progrès réalisés en thérapeutique; on verrait que sa part est immense. Cependant, un traitement ne peut être appliqué avec sûreté que si nous connaissons la nature de la maladie et le mode d'action des moyens que nous lui opposons.
Je crois avoir démontré que nous avons eu jusqu'ici une conception fausse du strabisme. Cela n'empêche pas que, depuis Bieffenbach, Jules Guérin, Lucien Boyer, de Graefe, depuis les travaux deBonders, de Java! et de tant d'autres, on n'ait soigné le strabisme avec plus ou moins de succès. Nous avons, en effet, à notre disposition plusieurs modes de traitement. iNous avons des moyens optiques, nous avons des procédés opératoires. Mais nous les employons sans assurance, sans certitude du résultat. Tel moyen réussit chez un strabique qui échoue chez un autre, sans que l'on sache trop pourquoi. Une ténotomie, pratiquée pour un même degré de déviation et dans des conditions en apparence semblables, produit des résultats différents, sans qu'on donne la raison de cette différence. Ajoutons que les résultats éloignés d'une opération viennent souvent détruire notre satisfaction de la première heure. Aussi, malgré la prétention plusieurs fois affirmée de réduire le traitement du strabisme aux proportions d'un simple problème de mécanique et de doser à volonté l'effet opératoire, la
TRAITEMENT DU STRABISME
question est toujours renaissante, on modifie incessamment les procédés. C'est « un piétinement sur place depuis vingt-cinq ans », dit de Wecker (1), et même depuis plus longtemps.
On ne sera pas surpris de cette incertitude, quand on sera éclairé sur la nature du strabisme, sur la diversité des influences qui interviennent; quand on aura pu se convaincre que, dans l'application de nos procédés de traitement, nous faisons souvent autre chose que ce que nous pensons. Par la ténotomie, par exemple, qui a été jusqu'ici notre grande ressource, nous croyons remédier à une disproportion de longueur des muscles, lever un obstacle mécanique, alors que, le plus souvent, il s'agit d'un simple trouble d'innervation de la convergence, la cause de la déviation n'étant pas dans les muscles, mais dans le cerveau.
Il faudrait, d'ailleurs, préciser ce que l'on entend par guérison du strabisme. Ce traitement, en effet, nous apparaît comme une chose facile ou difficile, suivant le but que l'on poursuit. Il n'est pas bien difficile de ramener les axes optiques au parallélisme au moins apparent; une, quelquefois deux opérations y suffisent généralement. Mais, si l'on se préoccupe d'obtenir ce résultat en détériorant le moins possible l'appareil visuel, en conservant l'harmonie des mouvements associés, si nécessaire à son fonctionnement, si, au lieu de ne voir que l'effet immédiat de l'opération, on se préoccupe de l'avenir, à plus forte raison si l'on poursuit le rétablissement de la vision binoculaire, qui, seule, assure une guérison parfaite, la question change de face, et le traitement du strabisme devient une des parties les plus délicates de la thérapeutique oculaire.
Pour établir un traitement rationnel du strabisme, il faut mettre en regard les facteurs pathologiques et les moyens thérapeutiques que nous leur opposons. Par l'étude qui précède, nous venons de voir que ces facteurs pathologiques sont nombreux et
(1) De Wecker, Les Opérations modernes du strabisme (Archiv. d'opht., janvier 1893, p. 3).
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de nature très différente ; je vais les rappeler dans un résumé étiologique, en insistant surtout sur les faits qui nous intéressent au point de vue pratique.