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CHAPITRE IX

Deux mots sur le costume, sous la Révolution et surtout sous l’Empire.

« Les aristocrates décidés , — dit un journal du temps de la Révolution —mâles ou femelles (sic), ceux dont le nom est inscrit dans les listes des pensions, ou qui ont eu leur part des vols inscrits dans le livre rouge, ne se mettent qu’en noir, et portent également le deuil du despotisme et de l’empereur ; ils pleurent

ce qu’ils appellent le bon temps passé. Les jeunes aristocrates ex-nobles , dont le cœur n’est pas encore endurci dans le crime et qui commencent à se façonner à la constitution française, portent le costume de demi-converti y c’est-à-dire le demi-deuil. »

Le costume est alors plus préoccupé de symbolisme que d’esthétique, les patriotes s’ingénient à signaler leur zèle, et tout d’abord ils se distinguent par le vêtement.

Les Grecs et les Romains ayant porté au doigt un anneau d’or, « émaillé et chargé de la devise de leur république ou de celle du plus vaillant homme de leur pays, comme l’emblème de leur dévouement à leur patrie », ce talisman précieux , semblable à la cocarde nationale, passe à l’annulaire de nombre de « Français patriotes ». Ce n’est pas l’idée de luxe qui les guide, mais le vif désir de voir un jour tous les bons citoyens réunis par un même signe , comme sous un même drapeau.

Mais, en dehors du symbole, voici, par exemple, le costume d’un « élégant » de l’époque: « Habit de Casimir gris, doublé de même;colletrouge; boutons d’acier ou de cuivre; sur les parements deux boutons en travers; ces petits parements sont fendus en dessous, et serrés par trois petits boutons de drap. Cette mode est en concurrence avec celle des parements à la marinière, qui subsiste toujours; coiffure (perruque) à la

Fig. 94. — Étoffe .

triomphe ; toupet en coque très avancée ; large cravate de batiste , dont les bouts forment une rosette ; gilet d’étoffe desoie, dontle fond est blanc, parsemé d’étoiles d’argent, avec des raies violettes très larges » .

Deux montres: l’une à chaîne d’or, l'autre d’acier.

Culotte de drap Casimir vert pistache ou culotte à Y écuyère de peau de daim ; boutons d’acier.

Bas de soie blancs, à coins rouges, ou bottes d’un cuir très doux et très flexible qui ne montent que jusqu’au milieu du mollet.

Boucles d’argent.

Gants rayés de brun ou de vert, en peau de tigre, etG

Chapeau tromblon souple avec cocarde aux trois couleurs; chapeau rond en bateau.

! On porte aussi les cheveux coupés et frisés « comme ceux d’une tête antique » à VAntinoüs ou le calogan , à moins encore que la coiffure, légèrement en désordre, ne soit dite à la Vénus sortant de Veau , ou à la Caracalla , à la Titus ; le grand collet debout, cramoisi ou de toute autre couleur, la grande redingote ou manteau de pluie, par-dessus l’habit; le frac de drap fin (gris et collet vert) ; le ruban nakara , etc. i Du côté féminin, le symbolisme de l’heure conseille, par exemple, la redingote nationale , le vêtement à la constitution , des robes économiques et patriotiques , le bonnet de gaze autour duquel règne une guirlande de roses, piqué à gauche d’une cocarde nationale , sur-

Fig. 95. — Écran ,

monté de deux plumes blanches et derrière lequel s’écrase un gros nœud de rubans aux trois couleurs , etc.

Mais si l’on quille le symbole, on n’entend plus parler que de chapeau-casque ou demi-casque , à soufflet, à la jardinière, etc.; de coiffures à la passion, à la conseillère , de frisures à tapet , à bandeau , de chignons vigoureux, etc.; de robes à la Vestale, à V Anglaise , d'indienne, etc. ; de poufs, de fleurs, de rubans, de souliers nakara, de fichus en chemise, de linon, de fichus dont les bouts servent de pièce, etc. ; l’aigret le blanche d’£s~ prit agrémente les bonnets, etc.

Et voici enfin une toilette typique : « Chapeau à la jardinière entouré d’un ruban bleu de ciel, formant un nœud par derrière, et une cocarde par devant, laquelle est surmontée de deux follettes blanches, masse de boucles (perruque) tombant sur Fio. 96. — Bordure (étoile), le sein.

« Fichu ouvert de gaze blanche. Bouquet au milieu.

« Pièce de gaze blanche plissée.

« Robe de taffetas bleu de ciel, bordée de blanc.

Fig. 97. — Soupière (musée des Arts décoratifs).

« Jupon de linon blanc, garni de deux rubans roses, et bordé de taffetas rose.

« Souliers de la nuance de la robe. »

La mode pour les deux sexes, en somme, conserve, malgré tout, son parfum Louis XVI, et nous allons voir que sous l’Empire il n’en va pas de même.

Lorsque Napoléon eut aménagé son intérieur, il songea, avons-nous dit, à l’animer harmonieusement

et c’est L. David qu’il chargea de ce soir*

Examinons le peinlre du Sacre à sa tâche. Il coiffe ses personnages masculins de toques à plumes blanches et charge leurs épaules de tuniques longues, de manteaux en velours pesants, qui semblent aujourd’hui à notre simplicité républicaine, un peu ridicules.

La perruque est définitivement rejetée.

A l’origine, les civils imitent les militaires, ils portent de gigantesques bicornes, un spencer ou une redingote et la culotte ; l’épée est exclusivement réservée à la troupe.

En 1804, écrit Kotzebue ( Souvenirs de Paris) « l’habillement des hommes consiste en cinq ou six sacs qu’on appelle : veste et culotte.

« On ne porte guère de pantalons et les redingotes à plusieurs collets sont abandonnées aux domestiques. Le dernier négligé des élégants paraissant aux spectacles, consiste en un chapeau à grands bords, en culotte de velours ou de panne, en bottes à la Souvarow, avec des revers jaunes, un habit bien serré, pour mieux dessiner la taille, et des gilets à volonté.

« Ainsi, l’un est en paillasse, l’autre en fiacre, celuici en jockey. »

La toile vientde Hollande, le chapeau est à la prussienne, les bottes sont russes, et les triples gilets anglais.

Toujours pareille indigence de personnalité, et, en

Fig. 98. — Fauteuil, méridienne et chaise (château de Gompiègne).

dehors des dessins de David, le costume demeure, — du moins en ce qui concerne les hommes, — réfractaire à la tradition, au profit du seul pittoresque.

En 1806, on se coiffe en coup de vent, les cheveux ramenés sur le nez; deux ans après, la coiffure est dite : en chérubin et se complète d’un chapeau en forme de pot de fleurs.

En 1808, le vêtement est rembourré aux épaules; on se donne des airs d’Hercule, ni plus ni moins que de nos jours...

Le «merveilleux » de 1812, enfin, porte le chapeau haut de forme, l’habit « à la française », le pantalon échancré sur le côté, dans le bas, et des escarpins à nœud, laissant le cou-de-pied à découvert.

Au tour, maintenant, du costume féminin.

Les femmes s’avancent pleines de majesté, semblables à des déesses... Et vera incessu patuit dea.

La plus grande preuve de goût qu’elles puissent donner est d’imiter, dans leur tenue, les figures des camées antiques et des pierres gravées.

Et la contrainte est charmante, et nous aurions mauvais esprit de la critiquer de nos jours qui nous réservaient les jupes « entravées ! »

D’ailleurs, en énumérant la singularité, si l’on veut, de la toilette Empire, on est tout étonné d’y lire notre mode féminine moderne. Est-ce à dire que voilà la mode rationnelle? Peut-être, puisqu’elle permet à la

femme de montrer la forme de son corps, sous la transparence des voiles obligatoires.

Et voyez qu’en cela, la toilette Empire est conséquente avec le style lui-même : la Vénus antique était

Fig. 99. — Commode.

nue et Joséphine se contente d’en avoir l’air. Ses bras sont nus et sa robe collante.

Mais poursuivons.

Jupe longue, le manteau à queue, plumes dans leur chevelure, au milieu de perles et de diamants, les femmes rayonnent dans les cérémonies publiques où leurs merveilleuses toilettes se marient parfaitement aux uniformes chamarrés d’or.

Tout est d’ailleurs à l’unisson : le luxe des équipages et des livrées, des voitures et des carrosses transformés, la splendeur des réceptions.

En 1801, apparaissent la douillette garnie de four-

rures, le turban à pointe « mameluck» ; puis la taille remontera sous les bras, la tête se dégarnira, et on portera des réseaux d’or, des fleurs, dans les cheveux, sur lesquels on plantera des plumes d’un oiseau d’une nouvelle espèce « inconnue à Buffon », le marabout.

Fio. 101. — Fauteuil.

Quelquefois on se coiffera cTune capote à visière (imitation du casque de la Minerve, sans doute), ou bien, passant d’un extrême à un autre, on arborera une capote minuscule, dite invisible.

« Point de fard, point de poudre, les cheveux en désordre, un diadème en brillants, une tunique de dentelles, pointde corps, pointde paniers et beaucoup de fleurs. »

En 1806, les couleurs claires redeviendront à la mode et, après le second mariage de Napoléon, nous assistons à une transformation du costume féminin qui se rapproche singulièrement de celui des hommes : cha- 'peaux hauts de forme, spencer, carrick.

Le corset, banni pendant longtemps, reparaît, et les bras nus se cachent sous des manches.

Il faut bien accepter les caprices de la mode, obéissant le plus souvent aux tares physiques des grandes dames. Le corset redresse à souhait les défaillances d’un torse, et tous les bras ne méritent pas d’être montrés.

Et cette infraction à l’antique est encore commandée par Vénus.

On ne porte plus ni sacs, ni réticules.

Les femmes endossent bientôt (1809) des wichouras (vêtements fourrés), à coqueluches de petit-gris, et se coifferont de bonnets de fourrure.

Quelques-unes, — est-ce par amour pour les mili-

Fig. 102. — Fauteuil (détail du précédent).

taires? — s’exhiberont en pantalon, sur les boulevards!

Mais, cette fantaisie est mort-née, et en 1813 la mode exige que les chapeaux soient perchés sur des

Fig. 103. — Verre en cristal taillé.

coilîures d’une hauteur extravagante; et les cheveux reliés sur le front, sont dits « à la chinoise ».

Nous nous garderions bien d’oublier, enfin, parmi les parures à la mode sous le premier Empire, les bijoux en corail, les mitaines et le cachemire.

Le châle ou cachemire de l’Inde coûtait jusqu’à 10.000 francs, et il se transmettait comme un héri-

Fig. 104. — Chaise « gondole ».

lage; nous avons pu en voir des échantillons sur les épaules de nos grand’mères.

«... Les deux premiers châles, écrit Fr. Passy, qui aient été vus en Europe, furent rapportés d’Egypte par le général Bonaparte, qui en fit don à Joséphine; et l’on ne peut se faire une idée de ce que coûtèrent, aux quelques femmes jalouses d’imiter la femme du vainqueur des Pyramides, le petit nombre de ceux qui purent être alors trouvés... »

Vers la fin de l’Empire, les costumes féminins ne montraient plus cette élégance précieuse et cette recherche raffinée qui les avaient caractérisés à l’apogée de la puissance impériale. Toutefois Paul Lacroix, en qualifiant la mode d’alors « d’excès de mauvais goût et de tendance à la caricature », eût été moins sévère, s’il avait vu la crinoline et les chapeaux monumentaux chers à nos jours.

« D’autre part, David, consulté pa. lescomédiens au sujet du costume, écrit Charles Blanc, se contente de leur donner des vases étrusques. Les comédiens jettent les hauts cris. La tragédie subit une rude secousse. Aucune femme n’y voulait plus jouer. J’ai toujours pensé qu’on avait trop d’esprit railleur et pas assez de sentiment antique auxvme siècle pour prendre p la tragédie au sérieux. Elle n’était admise qu’avec des habits et des jupes à la française, comme une savante curiosité du carnaval. Les Français ont toujours aimé

Fig. 105. — Poudreuse.

l’anachronisme en littérature. Aussi, depuis qu’on a restitué à la tragédie son péplum majestueux, on n’a pas fait une seule œuvre immortelle.

« Parmi les élèves de David, il ne faut pas oublier les acteurs Le Kain et Talma. Ce fut dans l’atelier du maître qu’ils apprirent le stylo des mouvements et le style des habits. »

Pour David, a-t-on dit, l’humanité n’avait pas fait un pas depuis la mort de Socrate, et cette image du grand peintre prenant seul son rôle au tragique, parmi des cartonnages antiques, sourit à notre conception de cette époque d’improvisation et éphémère.

Si l’on résume enfin les caractéristiques du style qui nous oecupe, on remarque tout d’abord, à l’époque du Directoire, après l’influence du Louis XVI, celle de la Grèce, alors que le style Empire [proprement dit se réclame de Rome. Ainsi donc le style Empire s’inspira de l’art grec décadent, puisque l’art romain ne fut en somme qu’une altération, qu’une transposition du grec. Mais nous savons que des artistes doués d’un génie bien français réussirent à doter ces emprunts d’un cachet national, de telle sorte que le style Empire n’est pas loin d’être original. Même, il est original, puisqu’on le discerne parmi les autres styles, sans qu’il fasse penser, immédiatement, à la source antique où il puisa.

D’autre part, malgré son improvisation et son court

Fig. 106. — Console (détail du profil).

règne, il faut constater la souplesse — symbolique seulement, car sa forme est intransigeante — avec

Fig. 107. — Un berceau du roi de Rome (palais de Fontainebleau).

laquelle il se plia aux ordres de son maître. Car Napoléon eut le décor hautain qui convenait à son caractère ; ses meubles sont d’apparat, non intimes ; le monarque, dans la vie privée était simple, mais il ne plaisantait pas sur l’étiquette.

LE COSTUME SOUS LA REVOLUTION ET l’eMPIRE

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Fig 108. — Etoffe de tenture.

Aussi bien, on nous dit que l’empereur enflait vo-

Fig. 109. — Huilier (musée des Arts décoratifs).

lontiers sa superbe, par principe, et qu’il n’était solennel qu’en public.

C’est l’image de ses fauteuils pesants, chargés de dorures, qui font songer — toutes proportions gardées — à ceux de Louis XIV.

Mais, au fait, au point de vue du luxe, au point de vue de la gloire, peut-on trouver dans l’histoire deux époques plus jumelles ?

Bref, pour en revenir au mobilier « ronflant » qui nous occupe, voyez combien il s’adapte essentiellement à son temps ! Ses lignes sont nettes, carrées et inflexibles, son ornementation est imposante, écrasante même par ses dorures. Peu de courbes, point de grâce, un confort réduit, mais de la solidité, du volume.

Si la cour est frivole, le boudoir est supprimé (sa grâce, du moins, est métamorphosée), la chambre à coucher et le cabinet de toilette sont austères; partout l’acajou, tempérant l’éclat des ors, rappelle à la gravité.

Et ce masque est charmant sur les jolis visages où on ne lit que des victoires.

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