‹ Le style empireChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Deux mots sur les styles après le premier Empire.

Après le premier Empire, nous assistons à une débâcle, au triomphe de l’impersonnel.

Point d’idéal, partant point d’art. Et, puisque l’on ne crée plus, on altère les styles précédents en guise d’originalité. Le style de Napoléon Ier était riche, celui de la Restauration sera pauvre; ainsi en a décidé l’esprit bourgeois, qui succède à la majesté précédente.

Et cette pauvreté est toute une décadence marquée d’abord par la nudité de l’acajou dépouillé en partie de ses brillantes parures : bracelets et autres adjonctions métalliques, et par le dégoûtdes tons clairs qui, si séduisants sous l’Empire, ne paraissaient pas assez sérieux à la fausse austérité nouvelle.

C’est l’avènement de la commode, de l’armoire à

Fig. 112. — Candélabre- flambeau.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

glace et du fauteuil « crapaud » , trois création?

« pratiques » mais hideuses; c’est le régime de la platitude.

Fig. 113. — - Coin de salon (château de Compiègne).

L’acajou plein connaîtra les artifices économiques de l’acajou plaqué; au marbre succédera l’albâtre, les fontes de fer et de zinc joueront le bronze, tout comme le carton-pierre et le plâtre doré remplaceront la sculpture sur bois et le bronze doré le bronze d’art.

Les formes précédentes s’empâteront au bénéfice

Fig. 114. — Lit de Napoléon Ier (Grand Trianon).

d’une solidité sans excuse esthétique, les commodités s’étaleront ; robustes et spacieux seront les tiroirs des commodes écrasées sous un marbre lugubre, vastes seront les armoires où du linge sévère s’entassera.

Les sièges, au surplus, seront capitonnés ( seymours , poufs, confortables dits aussi Pompadours, douillettes, fauteuils bébé), et les tissus seront en velours frappé, en reps, en crin, impitoyablement.

LES STYLES APRES LE PREMIER EMPIRE 225

Fig. H5. — Pied de lit (détail).

Meubles et rideaux sur lesquels une bande mal assortie tranchera, et ces derniers seront envahis par les embrasses.

C’est l’ère de l’alcôve où, dans la pénombre, on devinait un lit à couronne — autre acquisition de la Restauration, — couronne en acajou servant de départ à une chute de rideaux en mousseline ou en « réseau », symétriquement écartés à la tête et aux pieds du lit.

0 C’est l’ère du « simili », l’art de paraître.

La collection de M. Thiers, au musée du Louvre, donne la mesure du goût fâcheux de l’éminent homme d’État, et cette collection mériterait d’être exposée sous le parapluie fameux du roi Louis-Philippe î

Si l’on ajoute à cette succession fâcheuse, le style que l’on a dénommé en riant : style Grévy, on a la physionomie la plus nette de l’insignifiance du monument comme du mobilier.

Sans aller jusqu’à dire que, dans la décoration générale de Paris, Thiers préférât la rue Transnonain aux tracés d’Haussmann qui l’effrayaient, on peut supposer que la modeste demeure du grand petit homme fut pour lui « son Louvre et son Fontainebleau... »

Et M. Grévy n’ayant point, fort heureusement pour la République, l’autorité d’un Napoléon, laissa faire au mieux la Démocratie dont l’idéal, — sans démériter, — s’éloigne cependant de l’art.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fig. 116. — Têtes de lits (détail).

Or, cette décadence, — car selon toute évidence, la décadence des styles date de la Restauration, — coïncide singulièrement avec l'avènement du romantisme.

L’étude de l’archéologie a pris d’immenses développements et amène cette évolution qui devait aboutir à la réhabilitation du moyen âge, sous la conduite d’esprits distingués et originaux comme Violletle-Duc et Didron. Puis vers 1815, on essaye un style gothique et, sous le second Empire, un style pseudo- Renaissance est en faveur.

C’est l’heure des belles restaurations qui tarit tous les chefs-d’œuvre de la pensée.

A défaut d’une conception personnelle, la Science répare, consolide la beauté ; et les pince-sans-rire dénomment cette période : style Troubadour !

Hélas! c’est la lutte des partis politiques successifs et adverses qui mène l’art et l’idéal lorsqu’il n’y a pas de génies impulsifs.

Républicaine après avoir été monarchiste, l’esthétique s’inspire des hauts faits de la Révolution avant de s’enthousiasmer pour l’épopée impériale, c’est dans l’ordre des passions.

De même, la première Restauration se devait à son nom d’effacer les traces monarchistes et impériales.

Aussi bien on est las de copier et d’adapter, — au moins, sous la Révolution, tout était à refaire — les

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fit. 117. — Panneau d'étoffe.

styles eux-mêmes se dérobent, on les a tellement mêlés, heurtés, accouplés, défigurés !

Le grec et le romain, d’autre part, usés ou altérés en néo-grec ou néo-romain, ont reçu des peintres Géricault et Delacroix le coup de grâce, mais encore n’est-ce qu’une feinte, puisque Ingres dresse hautainement, au nom des classiques, à côté du Naufrage de la Méduse et de la Prise de Constantinople , son Apothéose d’Homère!

Éternel recommencement, toujours intéressant et vénérable, puisqu’il ne lutte qu’au nom des idéals aussi variables que les générations.

Et cependant, voyez combien ce génie enthousiaste qui anime les arts de la peinture et de la sculpture (David d’Angers, Rude, Barye, etc.), laisse indifférents l’arçhitecture et le meuble, de conception solidaire !

C’est bien là la preuve que l’originalité constructive ne peut naître parmi les chefs-d’œuvre hallucinants du passé. N’ayant point, comme les arts plastiques, la faculté de changer de sujet, ni l’avantage de renouveler sa facture, elle ressasse de son mieux.

Elle a l’infériorité en somme, de sa postériorité.

D’autre part, la création des types devenus traditionnels a coûté aux ancêtres des elforts puissants et prolongés, dont le bénéfice est écrasant, et dont la valeur est après tout légitime et justiliée.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fig. 118. — Pendule,

LE STYLE EM PI ItE

Il est vrai que Harpagon avait aussi des motifs légitimes d'aimer son trésor, mais il l’aimait en aveugle, il l’aimait trop.

L’architecture peut également trop aimer la tradition ; mais alors elle tourne le dos au progrès, à l’avenir ; elle rentre enfin dans un tombeau qu’on a déjà dépouillé de ses ruines et, pour en revenir au moment qui nous occupe, le passé semble donc exclusivement inspirateur.

Tout n’est qu’arcliaïsme, rien que tradition, ce qui ne signifie point que les architectes ont moins de science, — s’ils ont certainement moins d’art — que les précédents.

Et l’architecture, esclave de cette tradition, de cette expérience, tourne alors le dos à l’avenir, demandant à l'hygiène, au confort, les moyens de sortir de l’ornière.

Ces deux innovations triomphantes, sont les originalités les plus frappantes de l'architecture moderne, en attendant que s’affirme et se précise certain art nouveau dont la mise au point se fera sans doute, dans le recul des années.

Mais, pour retourner au meuble aprèL l'Empire, nous allions oublier une tendance au renouveau.

A un moment, en effet, on emprunta encore au style étrusque que l’acquisition de la collection Gampana venait de révéler, et ce fut le retour à cetle incolié-

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fig. 119. — Presse-papier.

L’expédition de Bonaparte sur les bords du Nil avait, il est vrai, enfanté un style égyptien, mais sur cette donnée que de beaux airs on avait joués!

rence, à cette excentricité qui tiennent lieu généralement de goût aux personnes sans éducation artistique.

Aussi bien, sous les deux Restaurations, comme il ne s'agissait point de conquêtes, on s’avisa de revenir un moment au style gothique, époque de sévérité. On dessina des meubles gothiques, jusqu’à des pianos gothiques! Ce fut le délire du mauvais goût, renouvelé sans excuses de celui que les Anglais surtout osèrent montrer tout au début du xixe siècle (vers 181 5, avons-nous dit, et jusqu’en 1830 et après).

Un artiste emmené par Bonaparte en son expédition d’Egypte, Nestor l’Hôte, nous avait au moins éclairés judicieusement en disant, avec un sens très curieux et très pénétrant de l’évolution des arts égyptiens, que « de la sculpture égyptienne nous ne connaissions que la décadence >. Tandis que sous Louis- Philippe et même sous Napoléon III, personne ne s'avisa d’interdire au meuble de jouer piteusement à la cathédrale de style ogival !

Ce manque de délicatesse esthétique indispose, par exemple, au point que si le globe de pendule fut déjà en usage sous Louis XVI, nous le voyons plus favorablement accueilli dans sa pesanteur accentuée, après le premier Empire. D’ailleurs le globe de la Restauration est encore la parodie de l’encadrement de verre serti de cuivre qui abritait la pendule de Louis XVI et, si les meubles élégants de ce dernier style reposèrent souvent sur des roulettes, il faut avouer que les fauteuils mastocs de Louis-Phi-

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE ^3

Fig. 120, — Détail de la boiserie d'un fauteuil.

lippe nous apparaissent dignes davantage, sinon inséparables de ces roulettes.

Hélas! la laideur du fauteuil « Voltaire » vaut bien celle du fauteuil « Rothschild » que nos temps ont innové î

Jusqu’au bois d’acajou si séduisant sous le premier Empire, qui maintenant nous semble détestable, en dehors de sa nudité, à cause de l’altération de sa forme, par sa matière même !

Gaines de pendules, sièges, tables, etc., sont en acajou verni comme le parquet « en glace ».

Il ne prend pas la poussière, l’acajou, et le souci bourgeois s’attarde essentiellement à la propreté méticuleuse, cette propreté à qui ces meubles doivent de n’avoir point été entièrement dépouillés de leurs appliques de cuivre que l’on « fait » tous les « samedis ! »

Bref, la personnalité de nos intérieurs sombra, on eut un mobilier-type pour salle à manger, salon, chambre à coucher.

Il fut entendu que le Louis XIV et le Louis XV solennels et gracieux s’imposaient au salon, que le grave Louis XIII correspondait à la sévérité du cabinet de travail; que le Louis XVI, galant, convenait essentiellement au boudoir et à la chambre à coucher. Ce fut le pot pourri des styles selon l’acceptation bourgeoise, l’avènement du mobilier composite.

Cependant, goûtez les variétés imposées parlamode.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fio. 121. — Fauteuil .

LE STYLE EMPIItE

On décrète un instant la beauté de l’art japonais, on s’engoue ensuite de l'art mauresque. Une pareille désinvolture, une équivalente ignorance célèbrent ces manifestations. On les installe au logis par excentricité, de même qu’on leur préférera soudain, au mépris de l’ambiance et de l’esprit nouveau, les meubles classiques.

Il est à remarquer que les époques sans caractère recherchent le caractère, tout comme les intelligences faibles se complaisent essentiellement dans la discipline qui stimule leur volonté.

Voyez avec quelle candeur l’esprit bourgeois confond la belle ordonnance esthétique avec l’ordre implacable 1

Ses meubles sont rangés avec symétrie, ils veulent ignorer « le beau désordre, effet de l’art », et c’est encore la discipline qui régit les dispositions ducommun, sous les dehors et à l'abri de la convention. Faute d’avoir des idées personnelles, on fait comme les autres, et c’est la banalité.

Malgré tout, le besoin de beauté est impérieux et le désir d’imitation est encore un idéal; il y a tant de mentalités qui se suffisent à leur infériorité!

Aussi bien, ce qu’il y a de plus déplaisant dans la décadence que nous soulignons, c’est sa prétention sans bases et son goûl de la pacotille économique.

Fig. 122. — Tête de lit (détail),

L’architecture se bornant à imiter, on imite tout à l'entour.

Et quelles imitations le plus souvent! Quelles altérations! mais aussi à quel bon marché!

Louis XIII et Louis XIV prêtent alternativement la grandeur de leurs lignes majestueuses et sévères à des maisons à loyer.

L’antiquité a lassé, on ne veutplusde colonnes ni de temples, les dieux s’en sont allés, on loue des appartements, et, propriétaires comme locataires, à l’envi, rapetisseront l’art de l’architecte, qui se vengera sur ses propres modèles en les ornementant... à l’antique.

De temps en temps, il est vrai, le décor variera, mais sans plus d’agrément et, des têtes et griffes de lions, des peaux de lions, des têtes de Minerves ou de Mercures, etc., surgiront, imprévues, sur la forme. Voilà toute la hardiesse que l’on se permettra.

D’autre part, ce sont les vieilles tapisseries de la Marche qui ressassent (sous la Restauration) les vases, les sphinx, les génies applaudis sous l’Empire ; c’est la manufacture de Sèvres dont les médaillons, les portraits, les paysages encadrés d’ornements dorés, sont d’une laideur incontestable.

Et puis, les céramistes ne retournent-ils pas au style Louis XVI, pour décorer des vases, plats et assiettes, sous Napoléon III? Et dans quel goût ce décor est-il présenté!

Fig. 123. — Motif' décorant un marbre de cheminée (sur l’un des côtés).

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

« Le gouvernement protégeait les arts, écrit Lechevalier-Chevignard [les Styles français ); mais sa générosité n’était pas toujours guidée par un choix judicieux des talents qu’il employait et par la con naissance de certaines lois du goût dont les artistes eux-mêmes avaient du reste à peine l’intuition.

« On demandait au pinceau plutôt voluptueux de Prud’hon des tableaux religieux; les plafonds du Louvre se couvraient de scènes où la cour de Charlemagne et de François Ier, les cavaliers en armures de la bataille d’Ivry se promenaient sur la lêle des spectateurs.

« C’était le règne de la peinture sur porcelaine, de cette peinture qui n’a rien à voir avec la vraie décoration céramique : les vases et les assiettes de Sèvres offrent alors les images de tous les membres de la famille royale, avec un cours complet de paysage et de fleurs naturelles. »

Quelle différence avec le charme qui se dégage des porcelaines, des biscuits produits sous le premier Empire !

Ces objets d’art, au moins, conservaient une forme, une ornementalion, un style reconnaissable, tandis que les créations présentes ont seulement cru inventer en dénaturant.

On ne s’est point aperçu qu’en jouant avec l’esthétique on en détruit l’harmonie et que ce n’est pas au

LES STYLES APRES LE PREMIER EMPIRE

Fig. 124. — Panneau d’étoffe,

moyen d’enlevés ni de rajoutés que l’équilibre des formes s’obtient. (Sous le second Empire, pourtant, il faut signaler moins de lourdeur dans le triste héritage de la Restauration.)

Point davantage la dorure excessive n’embellitelle la forme et que de dorures sous la Restauration !

L’amour encore, de cette époque pour le bronze, uniquement dû, d’ailleurs, à son bon marché, propagea les vases immenses, les lourdes statues d’animaux, coulés en cette matière que l’on s’avisa de dorer!

Ceci n’était plus de l’art, mais l’industrie courante y trouvait son compte, et l’on marchait ainsi, incontestablement, à la faillite de la ferronnerie, faillite qui nous valut, grAce aux progrès de la fonte, l’impersonnalité de nos grilles modernes aux barreaux monotones, aux ornements caducs, notre banale serrurerie.

La marqueterie désordonnée, non plus, alors tant en faveur, ne prête de la beaulé à l’informe, et le hideux lit en bateau de nos grand’mères proteste au nom du mauvais goût, de toute la force de son acajou plaqué.

« Les ornements caractéristiques, écrit H. Iîavard ( les Styles ), sont la seule partie de l’œuvre qu’on essaye de réappliquer, et encore ces ornements sontils le plus souvent mal vus mal interprétés, mal compris.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

On a beau être de très bonne foi quand on copie, on y met toujours du sien.

« Les anges aux longs bandeaux fixés par une ferronnière, que les moyenâgeux des règnes de Louis-Philippe ont prodigués un j eu partout, portent aussi bien la livrée de leur temps, que les troubadours à mantelet, à taille courte, à Loquet emplumé, chers à la reine Ilortense. »

Au résumé, nous venons de passer en revue l’époque du « simili », et il est de toute justice que le lecteur ne confonde pas le style de Napoléon 1 r avec sa triste suite de conceptions bâtardes.

En deux mots répétons-lc, le style du premier Empire est aristocratique et celui des deux Restaurations et de Napoléon III est bourgeois.

L'un a de la noblesse, de la richesse et de la gravité, inséparables, certes, d’une lourdeur,

Fig. 125. — Movfantcariafide d'un bureau (délai l).

mais il a l'honneur de se réclamer d’un style, dont l’autre n’est qu’une contrefaçon économique.

D’ailleurs, le bijou, sous les deux Restaurations devait essentiellement marquer la banalité du temps. Vastes broches, lourdes bagues, reflètent à l’envi r ostentation, et l’indigence de la forme est subordonnée à l’aspect cossu.

Sous Napoléon III, le charmant dessinateur des oiseaux, H. Giacomelli, qui avait débuté par être orfèvre, lance un motif décoratif aussitôt en vogue : deux colombes se becquetant... Ce bijou accompagne les douces larmes qui coulent à l’audition des tendres romances de Loïsa Puget.

Lors de son départ de Paris, le 18 juin 1815, Louis XVIII avait emporté à Gand les diamants de la Couronne qu’il rapporta ensuite à son retour.

Aucune fête n’ayant été donnée pendant ce règne, ces pierres restèrent enfermées jusqu’au jour où l’orfèvre Bapst exécuta l’épée du sacre de Gharies X et, quelques années après, la duchesse de Berry organisa aux Tuileries le quadrille de Marie Stuart et se para d'une grande partie des diamants de la Couronne.

H. Bouchot, dans te Luxe français pendant la Restauration, nous éclaire sur la physionomie de ce bal :

« A cinq heures du matin, la galoppe entraînait, dans une farandole endiablée, reines, princesses et sei-

LES STYLES APRÈS LF , PREMIER EMPIRE 247

Fig. 126. — Pendule.

ns

gneurs, confondant les rangs, rompant les étiquettes et froissant les parures.

« Dans cet instant, une frange portant pour plus d’un demi-million de diamants fut arrachée à la robe de Marie Stuart par une botte irrévencieuse. Il n’en fut que cela, le galop continua ; il eût fait beau voir qu’on s’arrêtât pour cette misère. D’ailleurs on la retrouva le lendemain sous un siège...

« Au matin, il ne restait plus de cet éblouissement qu’un souvenir très joyeux et l’envie de reprendre l’idée. »

Excellente description d’une fête bourgeoise où, dans « les rangs confondus », on se soucie peu d’une perte d'au moins cinq cent mille francs; la richesse primant la beauté î

Sous le second Empire, encore, les diamants de la Couronne « contribuèrent par leur éclat aux brillantes fêtes qui se déroulèrent à la cour impériale » et la décadence allait s’accentuer avec des bijoux en simili, démocratiques.

De cette collection unique, il ne reste plus que quelques rares pièces : le Régent; un rubis dit la Côte de Bretagne ayant appartenu à la Couronne depuis 1530, taillé en dragon par Gay; l’épée de Charles X enrichie de diamants par Fr. Bapst en 1825 ; une broche dragon en perles fines et or émaillé, un diamant à cinq pans : le Mazarin , la broche rocaille de

Fig. 127. — Pied de lit (détail),

Catherine de Médicis, en diamants, retaillée en 1856 par Alfred Bapst, et la couronne de Napoléon Ier.

Toutes ces remarquables pièces, dernier vestige d’un faste aboli, sont conservées au Louvre.

Quant à nos temps, ils connaissent « l’article de Paris», le bijou estampé, fourré, le titre Fix et toutes autres parures débitées à la grosse par la machine.

Le costume lui-même s’est démocratisé. Lorsque l’ouvrier est « endimanché »,on ne le distingue guère de son patron, et nos domestiques mâles portent le même frac que leurs maîtres.

Le geste seul résiste à cette banalité, mais point toujours.

Au moins — et cela est une justice à rendre à l’époque de Louis-Philippe — les hommes, vers 1830, s’habillaient avec une recherche esthétique et, pour ainsi dire, le costume existait encore, mais celui des femmes!

D’ailleurs, en deux mots, voici l’état du costume féminin après le premier Empire.

La mode de l’antique s’altère en France aussitôt que l’impératrice Marie-Louise, à la chute de l’Aigle, est retournée en Autriche, et la taille des femmes est dite " guêpée ». Les manches larges de la Renaissance s’intitulent poétiquement : manches à gigot , à l'éléphant, à la folle, à béret, etc., et les jupes sont courtes.

On se coiffe à la girafe , on porte le turban et le

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE 251

schall, on endosse des garibaldis, des figaros, des

Fig. 128. — Etoffe de tenture.

vestes zouaves en velours soutaché et autres « pincetaille » et « saute-en-barque ».

Puis, sous Charles X, époque où fleurirent les lys, un souffle virginal fait naître les robes à la vierge , les

L*s STYLE EMPIRE

frais tissus de percale; c’est Père de la pruderie, en souvenir de l’exil en Angleterre et en Allemagne.

1830 voit s’épanouir à nouveau le romantisme, et les harpes vibrent à l’unisson des cœurs sur des paroles de Chateaubriand, de Lamartine, etc. ; c’est l’heure romanesque, languissante, qui commande les nuages de mousseline, les percales semées de myosotis, de pâquerettes et autres fleurettes. Les modes sont encore, à la Troubadour , à la Moabite, à la Juive , en créneaux.

La sérénité bourgeoise de l’époque de Louis-Philippe est ensuite troublée par les « lionnes » inventées par Alfred de Musset; les lionnes se dénomment « tapageuses » ou « mystérieuses », suivant leur attitude exagérément excentrique ou réservée, accompagnée de toilettes en conséquence.

C’est l’instant des damas, des satins « à la reine », des velours et des dentelles, des grenadines, des jaconas et autres barèges.

Le second Empire enfin, apporte la crinoline, qui tombera en 1867, pour ressusciter en quelque sorte l’antique sous forme de jupe traînante à péplum. Ce nouveau retour à l'antique, si souvent fatal à l’ingéniosité artistique — l’Empire premier excepté — devait être aussi fatal au régime politique qu’au pays.

Sous Napoléon Ier, les arts n’avaient pas ralenti leur activité et, c’est grâce à cela que l’antique ne

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE 553

Fig. 129. — Cabinet de travail (époque de la Restauration).

LE STYLE EMPIItE

paralysa pas l’essor inventif. La Révolution avait anéanti le passé et le premier Empire avait décrété sagement que l’antique était la base des arts — du moins le modèle — classique, et l’on partit de cette base pour créer à nouveau.

Après Napoléon, l’indigence imaginative provint de l’instabilité des régimes politiques et du peu d’éclat de la France, tandis que la victoire, précédemment, avait rénové l’art.

Aussi bien, sous le second Empire, on essaya encore, mais timidement, dans la robe des femmes seulement, de retourner à l’antique : c’était comme le présage de la débâcle.

Bref, la victoire de Napoléon aux Pyramides avait inspiré un style Messidor ; le retour d’Égypte de l’épouse de Napoléon III — tout est relatif — amena la mode des burnous; les femmes à l’envi portèrent ces vêtements de chalys ornés de glands soyeux.

Mais il faut laisser à Napoléon III la laideur des crinolines, inséparables de son règne.

Est-ce à dire que ce monarque n’entendait rien à l’esthétique? Que non pas, les fêtes du second Empire sont justement réputées.

On vante l’élégance des femmes groupées autour de la beauté de l’impératrice Eugénie, dans un décor, il est vrai, emprunté à Louis XVI (style de prédilection de cette souveraine, alors que la royale épouse de

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Fig. 130. — Chambre époque Louis-Philippe.

Louis-Philippe préférait les atours pimpants de la Régence), et l’on regrette que tant de luxe ait été répandu en pure perte.

Pourtant Charles Garnier, archilecte de l’Opéra de Paris, lance si Ton peut dire : le style Garnier dont la quasi-originalité et la grandeur frappent parmi tant de pauvretés constructives. Un arcliitecte « français » est enfin nél

Puis, entre temps, c’est la guerre de 1870.

Nous arrivons à nos jours, qui semblent préparer la renaissance attendue.

Une particularité de la tendance moderne, tant dans le meuble que dans le bijou et que dans l'objet en général, c’est la recherche de la beauté dans la forme, dans la couleur, sans souci de la valeur pécuniaire de la matière employée. C’est-à-dire que ni l’or, ni l’argent, ni les pierres précieuses, ni le bois rare, ne sont indispensables à sa manifestation plus essentiellement pittoresque.

La création artistique moderne, en un mot, désire valoir par elle-même, et c’est là une de ses originalités sur laquelle un esprit nouveau de la forme renchérit.

Le « modern-style », style impromptu, certes, est cependant loin d’être quelconque et, lorsque ses essais auront été mis au point, il y a lieu de croire à une réussite qui marquera notre époque.

LES STYLES APRÈS LE PREMIER EMPIRE

Dans le meuble comme dans son décor, la sensation d’un inédit séduit, mais encore faut-il que l’architecture emboîte le pas pour accentuer l’harmonie.

El l’architecture a fait dans ce sens des progrès considérables où commencent à s’engager les pontifes.

Laissons s’écouler les stocks de fonte désuète, les matrices et les clichés s’user, et l’effort de nouveaux modèles imprimera, sous l’impulsion d’artistes novateurs, un mouvement typique dont nous saluons l’augure.

Des décors, des formes, des tons empruntés à la nature marquent un retour à l’inspiration initiale des styles, mais pour tendre à un idéal différent.

La délicatesse des nuances, leur mélange, leur juxtaposition hardie, créent déjà des ambiances nouvelles qui sont autant de surprises.

Il faut oser en somme, à rebours des traditions hallucinantes, et le génie, aidé par la volonté, est seul capable de ce miracle.

Restent à vaincre les habitudes et les admirations exclusives du passé; la routine doit être enfin convaincue de mensonge et les vrais artistes n’y failliront pas.

Page 1