CHAPITRE I II
Les promoteurs du style Empire i L. David, Percier et Fontaine.
Examinons maintenant l’état de l’art en général avant la tyrannie du peintre L. David.
L’orage de la Révolution gronde, et les moutons frisés, les blanches colombes, fuient devant les bergères éperdues et les amours gras et roses chers au délicieux xvm® siècle.
Cette grâce, cette fadeur, aujourd’hui incriminées, étaient de mode hier, succédant à l’école majestueuse et rigide prônée par Le Brun, peintre officiel de Louis XiV ; puis, après un aimable intermède, L. David, autre peintre officiel, ramenait la discipline dans l’art.
Si le roi Soleil s’était écrié : l’État, c’est moi I Le
Brun avait pu dire : l’Art c’est moi ! et maintenant L. David incarnait pareillement l’art aux côtés de Napoléon Ier.
L’austérité, farouche gardienne des altitudes, revint donc avec le peintre des Salines , qui venait de ramasser le sceptre de la Beauté antique, menu flambeau précédemment entre les mains des chérubins ailés.
Le règne de Louis XIII, attristé par les guerres de religion, avait engendré un style grave après le sourire de la Renaissance, en rupture de raideur antique, et l’influence de la littérature devait ramener le style Louis XVI à la sévérité, Jean-Jacques Rousseau, en tête du mouvement, imposant la vertu après la volupté précédente.
C’était l’heure de Greuze, « donnant des mœurs à la peinture », opposé à Watteau, à Boucher, délicatement pervers.
Mais l’idée du retour à l’antique remonte encore plus haut.
Entre le style rocaille et le style Louis XV, il y a place pour un style Pompadour, et il est piquant de constater que le rappel à l’art discipliné, au grand art comme aux grandes lignes et à leur pureté, est « battu » par une courtisane, par une « irrégulière ».
« Depuis quelques années, écrit Grimm en 1761, on a recherché les ornements et les formes antiques ;
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le goût y a gagné considérablement, et la mode en est devenue si générale que tout se fait aujourd'hui
Fig. 11. — Chapiteau.
à la grecque. La décoration intérieure et extérieure des bâtiments, les meubles, les étoffes, les bijoux de toute espèce, tout est à Paris à la grecque.
« Ce goût a passé de l’architecture dans les boutiques des marchands de modes... »
Et de fait, la marquise de Pompadour inaugure les meubles à la grecque pour réagir contre l’art convulsionné de la Régence.
Si Boucher, le peintre des amours, fut son peintre, elle apprend à dessiner avec le sculpteur Bouchardon, le moins maniéré des artistes de son temps, et c’est Gay enfin, qui lui montre à graver des camées dans la manière antique.
Il n’empêche que l’exclamation de Diderot est justifiée : « Les modernes n’ayant d’autres projets que d’imiter servilement les anciens, ont tout gâté, tout perdu. »
Lorsque l’imagination vient à faillir, on se tourne du côté des chefs-d’œuvre consacrés, que l’on pille, et la favorite de Louis XV rendit-elle un grand service à l’art de son temps, en lui conseillant un regard rétrograde?
Aussi bien, pour revenir au contraste offert par l’exemple de Mme de Pompadour avec l’austérité du style qu’elle préconisa, il ne faut pas exagérer la corrélation de l’art pur avec les mœurs rigides.
On a peine à croire, effectivement, que la naïveté très raffinée de Daphnis et Chloé, par exemple, soit à l’époque romaine, soit au xvie siècle, grâce à la traduction d’Amyot, soit au début du xixe siècle, grâce
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à la version de P.-L. Courier, ait été chastement envisagée.
Ce chef-d’œuvre était à la mode, simplement, et satisfaisait plutôt certaine hypocrisie vertueusement réactive.
N’allez pas croire non plus qu’à l’époque tourmentée de la Révolution, alors que chaque tête cependant tremblait sur ses épaules, la gravité de l’heure ait correspondu en quoi que ce soit à l’état d’âme. Bien au contraire, la romance est sur toutes les lèvres.
On chante avec une belle insouciance, par exemple la douleur de Némorin tirée du roman d 'Estelle de Florian, lors de sa rupture avec sa douce fiancée :
Vallon charmant où notre enfance, etc.,
ou bien, sur un air de Pénélope , on entonne désespérément : il est affreux... il est extrême, il n’est connu que de mon cœur, il n’est connu que de mon cœur, que de mon cœur, que de mon cœur!...
Puis David arrivera, débutant en sa réaction, par remplacer Vénus et ses colombes par la Minerve au hibou.
Aussi bien le luxe qui encourage l’art, banni un instant des fêtes républicaines, ne devait reparaître progressivement que sous les fêtes du Directoire Les émigrés s’étaient décidés à rentrer à Pariset à y a un-
ner des réjouissances qu’imitèrent les banquiers de la Chaussée-d’Antin.
Avec le Consulat apparurent ces glorieux militaires à qui tout est permis, toujours vainqueurs, «àCythëre comme à la bataille ».
Le luxe renaissant est aussitôt adopté à l’unisson, par Bonaparte lui-même : c’est le style Empire dans tout son éclat.
Mais avant d’aborder le détail, examinons les principaux auteurs de cette manifestation, et tout d’abord, nommons les instigateurs du style Empire, avec L. David.
Ce sont les architectes Percier et Fontaine.
Louis David, le « Le Brun » de l’Empire, si l’on peut dire, élève et petit-neveu de François Boucher, après avoir déclaré : « N’est pas Boucher qui veut », s’était écrié, à la vue des chefs-d’œuvre de Rome: «Je suis opéré de la cataracte 1 »
Toute l’origine delà manifestation qui nous occupe, de cet art nouveau qui, adopté par Napoléon Ier, devait constituer par la suite le style Empire, tient en cette exclamation.
Si Vien, second maitre de David, ne l’avait pas emporté sur Boucher par ses directions classiques, plutôt que par l’exemple de son talent, secondaire ; si, d’autre part, le peintre de Mme de Pompadour avait conduit lui-même le futur traducteur des Ro-
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mains, dans l’atelier de Vien, sait-on jamais si le style qui nous occupe eût existé?
D’ailleurs, voici en quels termes de rare éclectisme Boucher se défendit d’influencer les dons de son jeune parent. « Il y a près d’ici un homme de talent (Yien) qui s’est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se levait par là : je pense que la lumière qui l’attire, c’est la lampe des morts; mais après tout il a peut-être raison. »
Et néanmoins, non, David ne pouvait être ensorcelé par les Cythéréennes au nez retroussé, chères à son grand-oncle 1
Non, le profil grec seul devait le séduire et, lorsqu’il s’écria à ses débuts, devant une toile séraphique de Boucher : « C’est là que je voudrais vivre ! » moins l’intonation convaincue de Mignon , il ne s’aperçut pas que déjà il avait chaussé le cothurne.
« On peut dire de Louis David qu’il fut révolutionnaire à son atelier comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention.
« C’était un Spartiate et un Romain à Pans.
« Il avait rapporté, en 1780, de son voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la semelle de ses souliers. Il n’a jamais compris ni l’art national ni le sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n’a jamais été Français, hormis dans son exil. »
Que venait faire, au surplus, le futur dictateur des Arts dans un nuage de poudre de riz ! Et combien se fussent effarouchées les brebis enrubannées, de la rude silhouette de Brutus !
En somme, L. David nous apparaît l’homme de cette réaction, par tempérament. Il veut qu’à son souffle les morts illustres sortent du tombeau. Sur son album s’inscrivent à nouveau le canon de la forme, la ligne, la synthèse.
Il a retrouvé dans ses compositions le balancement harmonique des Grecs, et la nudité reflète en son esprit le caractère divin que Phidias attachait à ses créations.
David ne travaillera que pour l’immortalité, aux sources de laquelle il veut uniquement boire, et nous allons maintenant voir Vien, le vieux maître, nommé directeur de l’Académie de France à Rome, agenouillé côte à côte avec son élève, devant les dieux de l’antiquité.
Aussi bien cette adoration de l’antique aurait pu se borner à une expression picturale. De tout temps, suivant leur genre, les artistes exhument des époques et font revivre des faits du passé, mais sans pour cela jouer les rôles de leurs reconstitutions ni se mouvoir dans le décor de ces reconstitutions.
Ces artistes s’entourent de documents, de modèles, réservés à leurs représentations et, en dehors de leur
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œuvre, au sortir de l’atelier, ils vivent de la vie moderne. Mais, au temps qui nous occupe, nous assistons à une manifestation opposée : c’est le genre d’un artiste qui dirigera l’esprit et « plantera » le décor d’une époque !
Jusqu’à David, effectivement, les meubles des maisons même les plus opulentes de Paris, étaient encore fabriqués dans le goût de ceux de Louis XV et de Marie-Antoinette et, chose singulière, ce furent les meubles d'atelier du peintre des Sabines, modèles exécutés seulement en vue de ses tableaux , que la mode adopta 1
Écoutons plutôt la description de l’atelier de David : « Leschaisescourantes en bois d’acajou sombre, et couvertes de coussins en laine rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées sur celles dont la représentation est sur les vases dits étrusques. Au lieu des deux bergères d’usage, on voyait d’un côté une chaise curule en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient en haut et en bas par des têtes et des pieds d’animaux, et de l’autre un grand siège à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni de coussins et de draperies rouges et noires; le tout avait été fidèlement imité de l’antique et exécuté par le plus habile ébéniste de ce temps, Jacob, d’après les dessins de David el de Moreau, son élève.
Enfin le complément de ce mobilier était un lit également à l’antique...
« Au surplus, poursuit J. Delécluze à qui nous empruntons ces lignes {Louis David), tous ces objets exécutés d’après le goût et sur les ordres de David, étaient, à proprement parler, des meubles d'atelier , puisqu’en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C’est ce dont on pourra s’assurer en confrontant la description précédente avec les meubles qui se trouvent dans les tableaux de Socrate , de Brutus , à' Hélène et Pâris , et dans le portrait ébauché de Mme Récamier » [fig. 12).
Plus loin, le même auteur écrit : « On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d’après l’antique ; Quinquet était peut-être moins fier de l’invention de ses lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient sur leurs montures, et l’on surprenait souvent les coiffeurs dans le fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à perruque, pour imiter la coiffure des sœurs des Horaces ou de la femme et des filles de Brutus, des tableaux de David. »
Ainsi donc, ce fut le genre de David, sa manière d’artiste qui dicta l’esprit du moment; son génie seul fut la cause du style Empire!
Aussi bien David avait trouvé en Percier et Fontaine l’écho de son enthousiasme.
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Fto. Î2. — Portrait de Mm° Récamier (musée du Louvre), par L. David
.Charles Percier, prix de Rome, dépeindra en ces termes son admiration éperdue au seuil de la Ville éternelle : « J’éprouvais, dans mon saisissement, ce tourment de Tantale, qui cherche vainement à se satisfaire au milieu de tout ce qu’il convoite.
« J’allais de l’antiquité au moyen âge, du moyen âge à la Renaissance, sans pouvoir me fixer nulle part. J’étais partagé entre Vitruve et Vignole, entre le Panthéon et le palais Farnèse, voulant tout voir, tout apprendre, dévorant tout, et ne pouvant me résoudre à rien étudier. »
De son côté, P.-F.-L. Fontaine partageait exclusivement la ferveur antique de Percier, au point que ces deux noms sont inséparables.
Et ces frères siamois de l’architecture impériale ne rêvent rien moins que d’ « épurer le goût avec des monuments dignes de l’ancienne Rome, élevés dans le sein de la capitale », tandis que L. David s’écrie, illuminé : « Nous cherchons à imiter les anciens dans les arts, etc., ne pourrions-nous pas faire un pas de plus et les imiter aussi dans leurs mœurs et les institutions qui s’étaient établies chez eux pour porter les arts à leur perfection ? »
Et voici enfin comment Percier et Fontaine jugent l’état de l’architecture en 1798 :
« On dirait à voir la plupart de nos ouvrages modernes, nos appartements ingénieusement rétrécis,
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nos petites distributions, nos colonnes de plâtre, nos
bronzes dorés, nos marbres peints ; on dirait qu’en
Fig. 43. — Chambre, époque de la Constituante.
cela, plus enfants que tous les autres, nous jouons à l’imitation en nous contentant de l’apparence.
« Nous ne chercherons pas à dévoiler les véritables causes de cette dégradation dans l’art. Nous ne pouvons croire qu’elle ait été motivée par des raisons d’économie, car il serait facile de prouver que ces fausses imitations, loin d’être moins dispendieuses, occasionnent, au contraire, des dépenses continuelles tant par leur peu de durée que par le prix excessif que les ouvriers habiles exigent pour ces sortes d’ouvrages.
« Nous pourrions peut-être prononcer, avec regret, qu’elle est la preuve certaine que jamais chez nous l’architecture n’a été en grande faveur. »
Suit un éloge de l’Italie dont les deux architectes publient les monuments et les maisons.
Cet extrait permet de se rendre compte de l’état d’abandon dans lequel étaient, à ce moment, tombées les études d’architecture.
On saisit, dès lors, l’importance dont étaient pénétrés ces réformateurs en tête desquels, le glaive en main, le casque en tête, marchait David.
En vérité, plus nous y réfléchissons, plus se fortifie en nous la conviction que David était bien l’homme de son temps aux aspirations desquelles il répondait parfaitement.
A toutes époques, alternativement, une certaine
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beauté doit s’imposer; elle succède, automatiquement presque, à l’originalité ; nous en avons donné la preuve en récapitulant quelques styles, et la grandeur classique est réellement hallucinante, on pourrait même dire fatigante, tant les conceptions personnelles sont paralysées par l’exemple.
Aussi bien, à propos du style Empire, il ne s’agil pas de personnalité, mais d’adaptation originale.