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CHAPITRE IV

Le style sous la Révolution ; le style Messidor ou du Directoire.

Napoléon Bonaparte est nommé premier consul le il novembre 1799; empereur le 18 mai 1804; il abdique pour la seconde fois le 22 juin 1815. Or, c’est cette courte période de quinze années (de 1800 à 1815) qui nous vaut la manifestation artistique classée sous le nom de style Empire, où il nous fut donné d’applaudir à « autant d’hommes extraordinaires, à autant de génies, à autant de magnificences que durant le très long règne de Louis XIV ».

Cette dernière appréciation, empruntée à H. Bouchot (l'Empire), nous dispensera de revenir sur le mérite de l’une des plus intéressantes, sinon des plus fécondes périodes de notre art national.

Il faut songer, au surplus, que le style Empire, en attendant la mise au point d’un art nouveau florissant de nos jours, est le dernier style caractéristique de la France.

Bref, le premier grand succès de David est représenté par son Serment des Horaces. Le rêve esthétique du célèbre peintre est sanctifié par cette commande émanant du directeur des bâtiments du roi (nous touchons maintenant à la fin du règne de Louis XVI).

Dès lors, on brise les idoles d’hier; les paravents et les éventails sont tout au plus dignes d’être mis à la française.

C’est dans l’ordre des choses. David, lui-même, qui fut le peintre du roi Louis XVI et sera l’ami de Marat pour devenir ensuite le courtisan de Napoléon, après avoir siégé sur les bancs de la Convention, n’est-il pas un singulier modèle d’inconstance ?

« Il fallait aux ironies des circonstances que le peintre de Marat vécût, pour qu’il se laissât faire le peintre Ordinaire des couronnements futurs et le fournisseur des dessins du fauteuil d’un empereur. »

Tout autour de David, la note est identique. On ne puise les sujets que dans le grec ou le romain.

Pendant que le maître peint Hélène et Pâris et le fameux Léonidas aux Thermopyles, ses disciples représentent, Guérin: Sextus-Quintus , Ene'e et Bidon; Gérard : Psyché et V Amour; Girodet : Endymiony etc.

Et voyez jusqu’où s’étend le fanatisme !

Mme Lebrun et son père, M. Vigée, n’eurent-ils point l’idée de transformer un souper qui devait avoir lieu chez eux en un festin grec chez Asp asie?

On se mit à table en chantanten chœur le fameux air de Gluck : Le Dieu de Paphos et de Cnide au son de la lyre. Vêtues de longues tuniques, deux jeunes filles du monde, jouant pour la circonstance le rôle d’esclaves, versaient le vin dans des cratères d’Herculanum.

lœ décor en entier, d’ailleurs, était accommodé à la mode grecque, et les invités portaient la pourpre et les sandales avec un sérieux imperturbable ; jusqu’au souper, où, en outre des raisins, des figues, des olives, figuraient un paon, des anguilles à la sauce grecque , un gâteau de miel, etc.

Singulière époque, a-t-on dit, que celle où l’on ne veut vivre que dans le mobilier de Tarquin le Superbe et boire exclusivement dans les patères d’Herculanum 1

É} oque où les robes de femmes ont des airs de chlamydes, où les souliers ressemblent à des cothurnes i

Et le vent de folie qui précède la température assagie des conceptions mises au point, faisait rage.

A l’époque révolutionnaire, si nous ne distinguons rien de caractéristique dans l’architecture, plus préoccupée de réparer que de construire, de démarquer que

de créer, et si, dans le mobilier, la simplicité à l’ordre du jour paralyse l’essor de l’ébénisterie jusqua la négation, il n’en est pas moins vrai que cette « simplicité » est au moins fantastique.

Qu’on en jugel

« Plusieurs patriotes ont fait faire des lits à la fédération ainsi que des fauteuils et des chaises portés sur de vrais pieds antiques. »

Le lit à la fédération ( fig . 16) est composé de quatre colonnes en forme de faisceaux, cannelées et peintes en gris blanc verni.

Les liens des faisceaux sont dorés ainsi que les branches de fer et les haches qui soutiennent V impériale. Les pieds du lit sont antiques , de cuivre massif bien poli.

L’ impériale est en forme de bouclier couleur de bronze, ornée de franges d’or, et surmontée d’un panache blanc.

Les pentes extérieures en taffetas ou damas blanc, avec des franges d’or. Les pentes intérieures d’une étoffe de soie en arabesque, dont le fond est violet et les dessins rouges.

Les rideaux de taffetas ou damas bleu de ciel, bordés d’une étoffe de soie en arabesque, dont le fond est brun étrusque et les rideaux rouges.

Rideaux intérieurs de taffetas rouge, servant de doublure à la housse. Les cordons qui attachent les

Fig. 16. — Lit « à la Fédération » (1791 )

rideaux aux faisceaux sont violets avec des glands d’or.

La courte-pointe en taffetas ou damas bleu de ciel, retroussée par des nœuds de cordon violet terminé par des glands d’or.

Sous la courte-pointe , une draperie d’étoffe de soie fond blanc, avec des ornements brun étrusque et une seconde draperie rouge avec des ornements blancs.

Écoutons maintenant la description d’un fauteuil antique :

Le bois du fauteuil antique [fig. 17) est peint en gris blanc verni ; ses pieds de cuivre massif sont très polis ; son dossier, plié en rouleau , est garni d’une étoffe de soie en arabesque dont le fond est bleu de ciel, avec une rosace au milieu, dont le fond est brun étrusque et les ornements rouges. Quant au coussin, il est pareil au dossier.

Passons ensuite à la chaise étrusque :

La chaise étrusque [fig. 18) est en bois d’acajou, son dossier est composé de deux trompettes et d’un thyrse liés ensemble ; son coussin en étoffe de soie brune avec une rosace au milieu et des ornements jaunes. Le siège repose sur des pieds antiques de cuivre massif très poli.

Il y a aussi des lits à la révolution « avec des franges étrusques ornées de jasmins et de torsades », et l’on trouve heureux le mélange de plusieurs couleurs

sur un brun très foncé qui, formant ce qu’on appelle le jaune étrusque, donne aux étoffes qui garnissent ce lit un relief « dont on n’avait pas encore eu l’idée jusqu’à présent ».

La forme de ces lits tient le milieu entre celle des

Fig. 17. — Fauteuil antique Fig. 18. — Chaise étrusque

lits à la polonaise et en chaires à prêcher ; ils sont drapés en canlonnières et en écharpes qui tombent sur les quatre côtés.

Voici des chaises étrusques en bois d’acajou aux pieds à l’antique, dont les dossiers sont en forme de pelle et ornés de camées.

Voici des feux de cheminée en forme de grils, à balustres de bronze doré d’or moulu.

Et puis des candélabres à la chinoise , avec des figures en bronze, des fauteuils à chapeau , à colonnes cannelées sur les côtés, à balustres torses sur le devant, richement sculptés et garnis à ï anglaise avec des agréments étrusques au lieu de clous dorés.

Et puis des pendules civiques, avec les attributs de £a liberté, à colonnes de marbre et de bronze doré, représentant Y autel fédératif du Champ de Mars.

Sans compter des lits patriotiques, avec également les attributs de la liberté, des bonnets figurant en place de plumets au bout des faisceaux de lances qui forment les colonnes du lit; ils représentent l’arc de triomphe élevé au Champ de Mars le jour de la Fédération.

Et encore des fauteuils et des lanternes d’appartement dans le même goût, des consoles en acajou échangées sur les coins, ornées de galeries à balustres à deux marbres blancs, et de bretés en bronze doré dans les têtes des pieds.

Aussi bien les draperies des lits et des croisées forment un champ de couleur opposée à celle du fond de l’étoffe sur laquelle on met deux franges étrusques, avec des glands chinois...

Grec, romain, chinois, étrusque, polonais, anglais, autant d’emprunts et de prétextes à des décorations

sans caractère, accouplées pêle-mêle, à tort et à travers, dans une originalité livrée à l’ingéniosité délirante des profanes. Il semble que le mot de France a été anéanti par celui de Révolution et, de fait, tout notre beau passé artistique vient alors de sombrer dans l’ingratitude.

Sans doute ces meubles sont d’une conception effarante, et nous y lisons le style Empire qui se prépare, mais la confusion est impossible ; nous verrons entrer plus d’ordre, plus de sagesse et de goût, davantage de recherches de proportion et de forme dans le style Empire qui, en somme, disciplinera cette divagation.

Terminons d’ailleurs notre aperçu des inventions de l’époque révolutionnaire.

Voici deux candélabres. Ils sont en porcelaine. L’un représente Apollon et Daphné au moment où Daphné, poursuivie par ce dieu, est changée en laurier.

Les nus des deux figures sont couleur chair. La cuisse, la jambe et le pied droit de Daphné sont déjà convertis en un tronc d’arbre d’où poussent des feuilles.

Le milieu du corps se couvre d’une écorce de laurier ; la tête est verdoyante et les deux mains sont changées en rameaux qui supportent deux bobèches.

La draperie d’Apollon est bleu de ciel, son carquois doré ainsi que le socle.

Le second candélabre représente une bacchante

portant un vase de porphyre dont les anses servent de support à deux bobèches dorées.

La draperie est bleu de ciel, le tambour de basque tenu par la bacchante ainsi que le socle sont dorés.

Ces deux candélabres sont de la hauteur de 28 pouces et les mêmes sujets sont aussi exécutés en bronze antique, avec les draperies, le socle et les ornements dorés en or moulu.

Voici enfin la description d’un salon « nouveau » (fig. 19).

La rosace en forme de parasol est détachée du fond par un ton brun rougeâtre. La guirlande, ainsi que les ornements, sont blancs, verts et rouges; les deux filets ainsi que les perles sont également rouges. Les camées sur fond blanc, sont bleus et leur bordure orange, les petits parasols verts.

Le premier ornement est doré ; les oves sont vio^ lettes et les denticules dorés.

Le fond de la frise est bleu de ciel, les cornes d’abondance blanches, la bordure des camées rouge.

La bordure de la glace est dorée, ainsi que celles des dessus de portes; les angles ont des fonds blancs et les petits parasols sont verts.

Les deux pilastres de chaque côté de la glace ont les bordures violettes et le fond bleu de ciel. Les feuilles de vigne qui forment les ornements, sont blanches.

La cheminée est de marbre blanc. La pendule en

forme de lyre est de bronze doré ainsi que les feux.

Les fonds des grands et petits panneaux sont d’un brun clair ; les bordures violettes et les petits para-

Fio. 19. — Décoration d'un salon (1791).

CO

sols verts ; la bordure des camées ainsi que des ornements orange ; les fonds des camées bleus et les figures blanches; les ornements bruns et rouges.

« ... Et, dans ce tapage de chocolatoù détonnent le rouge et le vert, écrivent les Goncourt, essayez de vous rappeler les nuances rompues de jadis, les dégradations rose, amarante, lilas, gris, vert d’émeraude, vert de mousse, aventurine, citron, paille, soufre, douce gamme qui chantait moelleusement sur les meubles, sur les murs du temps passé ! Douce gamme que les maîtres de l’heure oublieront pour Les étoffes tricolores, pour les papiers peints avec les signes dis tinctifs de l’égalité et de la liberté de la fabrique républicaine de Dugoure, place du Carrousel, au cidevant hôtel de Longueville.

« Puis le goût révolutionnaire ira se fournir à la manufacture de la rue Saint-Nicaise, place de la Réunion, « de tableaux avec l’inscription civique prêts à être placés au-dessus des portes de chaque citoyen et portant ces mots: unité, indivisibilité delà république , liberté , fraternité ou la mort. »

« Puis au bout de ces barbaries des tapissiers de la République, il y aura un petit almanach qui prédira : « Nous avons tant épluché les modes, tant raffiné sur les goûts, tant retourné les meubles et les ajustements, que, rassasiés, épuisés, excédés de jolies choses, nous redemanderons le gothique comme quel-

que chose de neuf, nous l’adopterons ; et nous voilà revenus tout naturellement au xive siècle. » ( Histoire de la société française.)

Hélas ! ce retour au gothique ne devait pas tarder, puisque l’on vit des meubles empruntant à ce style,

Fig. 20. — X Directoire,

tant en Angleterre qu’en France, déjà sous le premier Empire, et que la Restauration devait l’affectionner. Il est vrai que, sous le premier Empire, ces essais furent plutôt isolés avant d’être écrasés définitivement par le gréco-romain, tandis qu’il était réservé à la Restauration, époque plate et bourgeoise, de se rattacher aux branches du gothique pour tâcher d’être originale, entre deux piètres pastiches du style Empire.

Quelles odieuses combinaisons germèrent dans Tindigence imaginative de ce dernier temps ! Quels singuliers accouplements, quelles puérilités, quelles bêtises, tentèrent de rabaisser la grandeur du gothique !

Quelle intensité du mauvais goût présida à la construction de ces chaises, de ces lits, de ces berceaux, de ces crédences, aux découpures de cathédrales honteusement appauvries, tronquées, caricaturées 1

Et, pour en revenir à 1a. description de notre salon, il ne faudrait pas croire que nos exemples choisis exprès, exagèrent; non point, nous les avons cherchés typiques et plutôt raisonnables parmi le plus grand nombre d’excentricités.

Comme l’on sent bien qu’à cette heure les architectes sont désemparés et que la politique se mêle aux moindres choses, abolissant les compétences artistiques, livrant tout à la passion au détriment du bon goût !

Voyez, d’autre part, la toilette des « dames » s’improvise « patriote », en adoptant la couleur de la nation, et les patriotes, de leur côté, signalent leur zèle par des costumes avantageux. Ils ont arboré la grenade, le bonnet de poil et l’épaulette rouge.

L’habit des chasseurs, dit-on, offre un champ vaste aux jeunes « élégants » et, d’autre part, les vétérans (bataillon de vieillards dont le moins âgé doit avoir

soixante ans accomplis) auront un uniforme particulier.

Fig 21. — Tête de lit Directoire.

La fureur du costume, l’audace décorative basée

uniquement sur le sentiment de l’heure, en dehors des conseils de l’art, ne devait engendrer que ce chaos d’initiatives.

Les architectes, pour vivre, répétons-le, avaient en partie émigré à l’étranger, et ceux qui demeuraient à Paris, centre directeur de la France, assistaient impuissants à un débordement dont ils n’étaient point la cause, n’ayant point été consultés pour apporter le remède.

Le grand peintre David, d’autre part, s’apprêtait à décréter le style de Napoléon à travers de singulières hésitations d’opinion. N’avait-il pas osé proclamer, dans sa jeunesse incertaine: « L’antique ne me séduira pas ; l’antique manque d’action et ne remue pas, » lui qui, plus tard, devait se disputer l’honneur avec Yien, son maître, d’établir l’art d’Athènes et de Rome à Paris, lui à qui il incomba de préparer le décor de tragédie en lequel la France allait vivre, lui qui devait porter le coup fatal à l’Académie de peinture î

N’oublions pas encore que le tribun David, peintre de Louis XVI, votera la mort de ce roi et que, sous la Terreur, l’artiste refusera à Carie Vernet d’intervenir pour sauver la tête de sa sœur mariée à l’architecte Ghalgrin, en ces termes : « J’ai peint Brutus, je ne solliciterai pas Robespierre 1 »

Tant d’incohérence peut expliquer en quelque sorte la

l.E STYLE SOUS LA REVOLUTION, ETC.

Fig. 22. — Bergère Directoire.

difficulté, pour David et son école, de rassembler des idées esthétiques avant l’Empire qui mettait enfin un chef et une direction à la tête de la nation.

Il faut savoir gré, d’autre part, à Napoléon Ier d’avoir su discerner et encourager les meilleurs artistes de son époque, mais n’anticipons pas.

Quant aux sculpteurs qui, au point de vue de la forme, eussent pu être fructueusement consultés, sous la Révolution, vouiez-vous connaître une des propositions parmi les moins saugrenues qui leur furent faites alors? On leur offrit de faire des encriers avec des pierres de la Bastille !

Hélas ne verrons-nous pas plus loin ces mêmes pierres servir de joyaux?

Mais passons et abordons l’époque du Directoire.

Ici la contrefaçon de l’anlique est à son comble, on avait juré de faire revivre sparte et ses lieux austères, l’art pictural exaltait l’héroïsme, l’esprit de sacrifice, la grandeur et la simplicité, la noblesse de la nudité chers à Rome et à Athènes, en des sujets palpitants où le mélodrame, le plus souvent, régnait sn place de sincérité dramatique.

Tout à l’entour, l’artifice s’en mêla : les tribuns firent résonner la place publique de harangues plus ou moins lycurguiennes ; les vêtements se transformèrent petit à petit à leurs accents, et l’on put, un instant, assister à Paris à des théories de courtisanes

franco-athéniennes à peine vêtues imitées de Lucien, se déroulant à travers des architectures plus ou moins

Fig. 23. — Bois d'une bergère Directoire.

romaines, dans des mobiliers plus ou moins grecs.

L’horreur de l’individualité était typique à cette heure, et il sera piquant de constater la quasi-originalité d’un style d’importation, lorsque ^elui-ci, tem-

péré dans ses excès, méritera le nom de style Empire.

En attendant, l'imitation bat son plein et combien elle est volage !

On délaisse subitement les Grecs et les Romains à la suite de l’expédition d’Égypte ; et c’est l’architecture qui contribue le plus, cette fois, à propager le nouveau caprice.

Somme toute la gloire ressemble à la gloire, et Napoléon, alors, vaut bien César ou Thémistocle. Et voici qu’on en est arrivé à imiter les documents égyptiens ou asiatiques 1

On s’engoue des obélisques et des pyramides, on bâtit à Paris la rue des Colonnes près de la Bourse, et le passage du Caire inspirés par les antiquités de Pæstum qui viennent de paraître, et même, les Bains chinois , si parfaitement harmonisés (?) avec les Temples turcs , les Salles de danse égyptiennes, construites à Soisy-sous-Étiolles ; on élève la Fontaine au Palmier (Châtelet) et le monument à Desaix aujourd’hui disparu, etc.

Quelques projets, qui n’ont été transmis que par la gravure, peuvent donner une idée de ces élucubrations fantastiques qui n’ont jamais existé que sur le papier ; on y trouve des édifices dont la construction est exprimée par des figures symboliques, mais dont l’exécution matérielle eût été tout à fait impossible.

De ces moments de délire, — non indifférents néan-

Fig. 24. — Intérieur Directoire.

moins à l’étude de l’évolution, — date ce style indécis que l’on a qualifié de Messidor et qui eut de la vogue pendant le Directoire et jusqu’à la fin du Consulat.

Le style Messidor ou du Directoire n’est point, en vérité, sans charme. Outre l’attrait de sa curiosité, il porte en lui le germe de l’individualité qui nous séduira plus tard. Son allure est vieillotte comme toute expression transitoire, le décor semble mal à l’aise sur sa forme un peu sèche; toujours est-il que l’œil averti le reconnaît, c’est là la preuve de son évidence.

La mode, aussi bien « serait au Directoire », que l’amateur se ruerait sur le Directoire, et il faut impartialement accorder à cette époque si éphémère le mérite de n’être point passée inaperçue.

Les exemples que nous donnons justifient en somme notre bienveillance.

On y observe , naturellement, des traces du Louis XVI, la cannelure et la colonne à mollet entre autres (cette dernière aux bras et aux pieds) : sa moulure est volontiers plate et son décor affectionne la dorure sur bois clair, soit blanc, soit gris ou soufre, rehaussé de couleurs plus foncées, en camaïeu. Pourtant l’acajou commence à être en faveur sous le Directoire qui, à côté de quelques exagérations, nous offre les lignes du Louis XVI savoureusement « dérangées ». Les ornements typiques de ce moment sont la marguerite , le

losange et lo. petite palmette (cette dernière située, dans

Fig. 25. — Fauteuil Empire.

un fauteuil par exemple, au départ du bras et à son

extrémité). Le dossier du siège est le plus souvent enroulé légèrement dans le haut, et on rencontre fréquemment l’extrémité du bras des fauteuils carrée et sans palmette.

Nous remarquerons aussi, à la figure 24, des chaises et fauteuils en bois découpé, fort appréciés sous le Directoire.

Il est piquant de remarquer que ces sièges imités de l’antique ressemblent singulièrement à nos sièges anglais modernes. Sous le Directoire, ces sièges que ica Anglais vouent au style de leur célèbre ébéniste Chippendale, étaient le plus souvent revêtus de couleurs claires ou en bois d’acajou verni.

Les fauteuils que représente notre gravure sont « en gondole » et, chaises comme fauteuils, ont leur dossier enroulé.

L’X du premier plan n’est pas moins typique.

Quant aux lits, en dehors des colonnettes héritées de Louis XVI, ils sont ornés d’un faîtage caractéristique, déjà frappant sous Louis XVI, mais ici plus accusé et, d’une manière générale, le style Directoire affecte des formes carrées, moins de grâce que le style dont il procède, tout en conservant un caractère spécial.

Après avoir parlé sans générosité des médaillons sur fond bleu, des panneaux en bois jaune, des ornements en argent du salon de concert du duc de Laval,

du « mariage des stucs multicolores avec l’acajou »,

du petit hôtel de Soubise ; des corniches de stuc blanc, des frises en bas-relief blanc sur fond puce,

Fio. 26. — Cabinet de travail de Napoléon /" (palais du Grand Trianon).

des panneaux encadrés d’argent, aux figures blanches sur médaillon de granit bleu encore à la mode après la Révolution, les Concourt s’écrient : « Qui croirait qu’en l’an 1798 ce bel art d’enluminer les salons et de les ornementer à la règle ait encore empiré, et que les décorateurs aient trouvé moyen de compliquer et d’aggraver encore les ornements sur champ, les têtes en coloris sur fond, les filets, les rosaces, les attributs; cette discorde combinée de tons inharmoniques, ce pêle-mêle laborieux et abominablement prémédité au compas, de stucs, de marbres, de granit, d’acajou ; ce honteux tapage de lignes droites et d’arabesques maigres, et de camées de Durolin, toute cette tapisserie pédante? »

N’y a-t-il point quelque exagération chez ces auteurs qui manifestent d’autre part un enthousiasme excessif pour « la magnifique architecture rocaille » ?

Ecoutez, au surplus, la description de cette chambre Directoire, empruntée à la même source ( Histoire de la société française)', elle compte parmi les « affreuses merveilles »> reprochées à cette époque : « Vous êtes au numéro 7 de la rue du Mont-Blanc. L’acajou sévit dans cette chambre: pilastres en bois d’acajou, chambranles et portes en bois d’acajou, fenêtres en bois d’acajou. Deux cygnes de bronze doré bordent le lit d’une guirlande de fleurs échappée de leurs becs; le lit se confesse à une glace de ruelle encadrée d’un

Fig. 21. — Candélabre-applique .

acajou à filets d’or. Et qui demeure, s’il vous plaît, en ce gynécée d’acajou ? Qui vit dans la compagnie de ces draperies de soie chamois, ornementées d’or, relevées sur des rideaux de soie violette ornementés de noir? Qui s’est résigné à dormir entre cette table de nuit en acajou surmontée d’une corbeille de fleurs en tôle et cette autre table de nuit en acajou où pose une lampe antique en or? Quelle femme peut rêver dans ce Pompéi, borné à gauche par une statue de marbre, à droite par un candélabre de bronze? Qui? La femme qui est la raison de la mode et la grâce du goût : Mme Récamier 1 »

En vérité, hormis son austérité, comment ne pas souscrire à la majesté de cette chambre signée Percier où respirait, somme toute, si harmonieusement, n’endéplaise à MM. de Goncourt, le beau modèle de Louis David?

Passe encore pour les exagérations antiques de l’atelier du peintre Isabey, des appartements du banquier Bertaud et de Vivant-Benon, aménagements qui tournaient au burlesque ; mais encore ne faut-il pas dédaigner le luxe et la noble préoccupation de ces fantaisies.

Avant d’aborder l’Empire proprement dit, car on confond volontiers la belle période qui va nous occuper avec les erreurs ou les exagérations qui la précédèrent et celles qui la suivirent, nous retournerons à l’architecture, d’où éclosent les styles.

Fig. 28. — Fauteuils , canapé , tabourets (château de Compiè^ne).

En mourant, l'architecte de Wailly s’écria : « Je ne vois dans tous les modernes salons de Pans que les tombeaux des anciens Romains ou les nouvelles boutiques des rues de Londres ; bientôt l’architecture sera dirigée en France d’après le goût des limonadiers et des marchands de modes. »

C’était, de la part de l’architecte de l’Odéon (avec Peyre, 1782), une parole au moins téméraire. L’idée de donner à une salle de spectacles l’aspect extérieur d’un temple antique n’était déjà point si judicieuse, si toutefois elle était « originale ».

D’ailleurs, nous avons indiqué les tendances dePercier et de Fontaine, nous avons conté leurs jugements tout aussi sévères sur le passé, nous verrons maintenant ces deux maîtres, particulièrement, à l’œuvre.

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