CHAPITRE VI
Des caractéristiques du style Empire dans le décor, en général.
Pendant que David et ses disciples s’expriment en d’immenses tableaux, nous ne voyons pas que l’on se soit occupé de peindre sur toile ou autrement, des compositions allégoriques destinées à la décoration des plafonds; les Tuileries, la Malmaison (où Girodet-Trioson se distingua), exceptées.
Et il est regrettable que cette école, qualifiée un peu plus tard, dédaigneusement, dV cole du poncif, sur laquelle une vulgaire insulte de pompier renchérit à la fin du xixe siècle, ne se soit point essayée dans la manière décorative.
On se borna à appliquer tout l’arsenal, bizarre au-
pl(tiôtel de Beauharnais).
jourd’hui, de l’ornementation antique, soit peint, soit en pâte rapportée.
On ne vit plus que figures de femmes aux ailes déployées et arrondies ( Victoires , Muses , Grâces , etc.), guirlandes de fleurs et de fruits, couronnes et palmettes , trépieds à encens, autels de sacrifice, huer ânes, rinceaux , thyrses, vases, médaillons peints en camaïeu ou en porcelaine, carquois, arcs, lyres, caducées, sphinx, oiseaux, cygnes, griffons, chimères, sirènes, aigles et N impériaux, foudres sous aigle impérial, abeilles, cornes d'abondance, étoiles, etc., le tout dans des cadres de bronze et de cuivre doré, appliqué en blanc sur bleu clair, sur jaune clair, sur jaune de Sienne avec des draperies imitant la soie, bleues, roses, jaunes, etc., une renaissance des arabesques de Raphaël revues et corrigées.
Percier et Fontaine néanmoins tentent, dans leur décoration, une curieuse application de la flore de nos pays, tentative reprise depuis, avec succès, par quelques écoles.
Si r.on n’imita pas réellement les peintures décoratives de l’antiquité, alors très peu connues à Paris, on se contenta de croire à leur imitation.
L’important était de rompre avec tout ce qui aurait pu rappeller les petits amours et les gracieuses mythologies des dessus de porte d’un Watteau ou d’un Boucher, et de les remplacer par une mythologie aussi
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Fig, 47, — Salon (détail de la gravure précédente) (hôtel de Beauharnais).
gracieuse, mais plus sévère, ayant plus de caractère , suivant l’expression qui s’est conservée depuis cette époque prétentieuse.
Songez qu’alors « les trumeaux de Y infâme Boucher »> s’exposaient à terre sur les quais; que les indécents Ciodion n’osaient se montrer que sur des socles pourvus d’un mouvement de Lepaute et que l’on trouvait honteux de laisser le Départ pour Cythère du galant Watteau dans 5a galerie du Louvre !
En revanche, sur les murs, l’économique papier peint qui vient de naître, alterne avec la peinture à la colle qui joue la fresque. Les sujets choisis sortent de l’arsenal antique : ils s’inspirent des anciennes poteries sur tons rouges ou bistres, aux mornes grisailles, et représentent des faunes, des grotesques, des draperies, etc.
La mythologie est le roman de l’époque, on y puise largement; son mensonge idéal plaît d’autant que l’on joue à l’héroïsme dans un décor olympien, avec des costumes de dieux et de déesses.
En dehors delà fresque, on emploie des tentures de drap rouge relevées de bordures noires, ornées de cariatides et de statues bronzées, et les rideaux encore sont en soie, bordés de larges ramages, de festons dont les motifs rappellent les ciselures qui courent sur les meubles. De larges embrasses les maintiennent, et ils roulent attachés à de grands an-
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neaux de cuivre sur de grosses tringles également en cuivre. « Les décorateurs à l’antique emploient continuellement la patère, que les tapissiers appellent des patères , les méandres se nomment des grecques, et les dessins noirs et blancs sont des camées , sans
Fig. 48. — Cheminée.
distinction. La draperie « jetée » et les « écharpes » sont à l’ordre du jour.
Les papiers de tentures sont tristes, ils répondent mal à notre climat, ou bien des étoffes de soie unie largement bordées comme les rideaux, chatoient légèrement, sourient à peine.
Les tosies de Jouy, répandues en France par Qber~ kampf, obtiennent aussi une grande vogue comme rideaux et tentures, et la bataille des Pyramides, qui
avait mis à la mode l’égyptien, conseille des impressions en couleurs où revivent à la fois la pacification de la Vendée, de l’Italie et de l’Égypte.
Ces tentures ont autant de finesse que les panneaux de toile peinte, « à la gloire de la Fédération et de la Constitution de 1791 », étaient grossiers, et les papiers peints qui garnissaient l’appartement de Louis XVI, au Temple, avec leur symbole d’Égalité et de Fraternité, ne valaient guère mieux.
D’après Y Arlequin, ou Tableau des modes et des goûts, an VII : «... Tout salon de bonne compagnie eut, dès lors, des tentures de drap ou de soie, attachées par un gland d’or et des clous de cuivre doré; son extrémité était enrichie d’une broderie étrusque. Les différents compartiments se formaient par des colonnes cannelées et sculptées en relief doré sur un fond clair » ; c’était là un louable souci d’harmonie.
La tradition du blanc et or, chère au style Louis XVI, ne s’est point perdue d’ailleurs, on la retrouve souvent au temps de Napoléon; mais alors les meubles en acajou sont remplacés, au mieux de l'effet général, par des meubles laqués de couleurs claires, souvent vert bronze, aux ornements peints ton sur ton ou bien dorés.
Ces meubles, qui ignorent le cannage (du moins, très rare) comme le capiton, auxquels ils préfèrent le bois plein en souvenir de la sella , de la cathedra
F io. 49. — Candélabre (hôtel de Beauharnais)
et autres chaires d’autrefois, sont tendus de cuir uni, de soie ou de drap grenat, bordés de larges motifs clairs, ton sur ton ou jaunes, de soie verte (vert empire , très en faveur, avec motifs jaunes, par exemple), de velours brodé, etc.
De grands ramages (rinceaux antiques), aussi, décorent ces tissus.
Point de tapis (le tapis turc est cependant admis), le sol est en marbre blanc ou en marqueterie de marbre ou en mosaïque, à moins encore qu’il soit parqueté, les lames du parquet simulant des dessins dans un même bois ou de bois différent.
Les décorations en pâte ou en plâtre s’appliquent sur les murs et sur les plafonds à la manière d’un gaufrage réédité de nos jours par le linoléum, mais avec des arêtes plus fines et plus vives.
C’est le commencement de la fortune des pâtissiers qui devait se continuer sous la Restauration, jusqu’à la fin du second Empire et même de nos jours où, au milieu des moulures banales delà corniche du plafond des maisons à loyer, s’épanouit l’éternelle rosace Louis XVI. . .
Où sont les poutres apparentes d’antan!
S’il faut, d’autre part, créer des décorations éphémères, construire des tribunes avec des poteaux soutenant les tentures, en dehors des lances, couronnes, aigles, etc., on voit des trophées d’angle typiques,
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Fig. 50. — Coin de petit salon (hôtel de Beauhamais).
formés de cuirasses et de casques empanachés. à
moins qu’on n’aperçoive encore un singulier mélange
de gothique — et quel gothique ! — d’aigles et du chiffre napoléonien, comme pour cette galerie du sacre, qui devait plutôt enlaidir la façade de Notre- Dame de Paris que l’embellir.
Quant à la sculpture décorative, puisqu'elle emprunte au même fond que la peinture décorative, nous n'y reviendrons pas.
«... L’architecture, qui, en général, donne le ton aux autres arts, et surtout à ceux de la décoration, écrivent Percieret Fontaine dans \em Recueil de décorations intérieures , se trouve ramenée à la simplicité du goût antique et même du plus antique, chez les Grecs. »
Nous connaissons l’antienne, et ce passage montre bien la haine vouée par ces deux champions fanatiques de l’antiquité, — Fontaine surtout, — à un siècle que, pour beaucoup de raisons, ils ne comprenaient pas.
Ce sont des ennemis farouches qui parlent ; et cependant, de bonne foi, supposons un amateur grec, du temps dePériclès, éclairé, c’est-à-dire indulgent, en présence d’un beau spécimen français de style Louis XV : serait-il beaucoup plus étonné que nous le fûmes, il y a quelques années, devant les beaux échantillons de l’art japonais ?
Certainement, il trouverait que cela manque de science, mais que d’imagination!
Il faut l'avouer, les artistes qui se distinguèrent dans
STYLE EMPIRE DANS LE DÉCOR
Fig. 51. — Cheminée (détail de la gravure précédente) (hôtel de Beauharnais).
l’exécution des projets de Percier et Fontaine, en orfèvrerie, notamment, avaient été formés sous la Monarchie, et c’est là leur mérite.
Ceux qui furent apprentis sous l’Empire devinrent généralement la médiocrité de la Restauration.
Or, dans l’art actuel, point d’imagination, l’interprétation même est interdite, et l’on ne s’aperçoit pas que l’esprit d’adaptation ne répond pas aux nécessités modernes. « Sous l’influence de ces idées déprimantes, note H. Havard ( les Styles), l’archéologie, insuffisamment renseignée, égare les constructeurs », et voici pourquoi « nombre de logis bourgeois, de villas, de maisons de plaisance, affectent les allures d’un temple ou d’un tombeau : étalant sur des pilastres inutiles un classique fronton que crève un œilde-bœuf ; développant de chaque côté un entablement qui jure avec le comble mansardé du toit et les cheminées qui le percent; alignant des murs accouplés qui privent d’air et de jour les habitants infortunés d’un pareil édifice ».
Cependant, malgré l’indigence inventive de l’architecture après Louis XVI, indigence basée surtout sur la fascination des chefs-d’œuvre séculaires, il ne faut pas nier nombre de progrès d’adaptation, presque instinctifs il est vrai, que nos édifices ont subis, et est-on bien sûr, après tout, que Napoléon n’était point dans *on cadre dans le temple d’Auguste ?
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Évidemment nous retrouvons dans le style Empire la plupart des ornements antiques: rais de cœun trèfles et palmettes, godrons, entrelacs, denticules, grecques, etc., et la feuille d'acanthe qui donne la clé des styles à travers les âges, s’est figée maintenant en
Fig. 52. — Cheminée (la galerie est de style Louis XIII).
souvenir des Grecs. Plus tard, dès la Restauration, cette palmette s’étiolera, s’évanouira. Pour l’instant, la voici schématique et raide (dorique), mais aussi elle alterne dans des bordures avec des motifs plus amènes, Empire ceux-là; et même le masque Empire est arrangé à la française ainsi que le chapiteau, le motif des panneaux, la guirlande, les trophées, etc.
N’insistons pas sur la froideur qui se dégage de ces
ornements, mais rendons justice à leur insensible personnalité si Ton veut, et au rare mérite de la sculpture de ces ornements en bronze doré alternant avec des porphyres.
D’ailleurs, le luxe renaissant de jour en jour davantage, depuis les fêtes du Directoire, est adopté partout, c’est le retour de l’art et de la fantaisie richement adaptés.
Bonaparte lui-même, tout en maugréant, répétons-le, contre les cent trente mille francs demandés par Percier et Fontaine pour la décoration du salon de Mme Bonaparte, dans son hôtel de la rue Chantereine, est obligé de s’exécuter : il paye, mais si Bonaparte suit le mouvement, à peine sacré empereur, Napoléon voudra le conduire.
Rien de trop beau alors, pour la Malmaison1, pour Saint-Cloud, pour les Tuileries surtout, où les N couronnées et les abeilles impériales vont remplacer les fleurs de lys et les emblèmes d’une royauté « à jamais disparue » !
Les Gobelins reçoivent la commande d’une copie du Sacre de David, en 1808 ; les glaces coulées à Saint-Gobain sont débruties, polies et coupees aux
1. L’histoire nous apprend que l’empereur inspectait lui-même plusieurs fois dans l’année les comptes de la cour. « On a trouvé tous ses châteaux réparés et embellis ; ils renfermaient près de quarante millions de mobilier et de quatre millions devaiss^lle. »
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magasins du faubourg Saint-Antoine, qui en ren-
Fig. 53. — Pendule.
ferment pour des millions ; les plus belles et les plus grandes orneront les palais impériaux.
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Par ordre du ministre de l’Intérieur, en 1801, un atelier de mosaïque avait été établi à l’Institution des sourds-muets. Dix apprentis, sous la direction de l’Italien Belloni, y exécuteront les morceaux envoyés à l’Exposition de 1810 : le Génie de V empereur maintenant la Victoire, sans oublier les compositions de la salle Melpomène au Louvre, et celles du salon circulaire qui précède la galerie d’Apollon, d’après les dessins du baron Gérard, etc.
C’est pour Marie-Louise que Percier et Fontaine prépareront d’abord une chambre aux Tuileries, dont il nous ont conservé le dessin. C’est là que seront placés les cadeaux de la ville de Paris, la Toilette et la Psyché en argent massif, à côté d’un lit merveilleux couronné par un ciel dont les nuages sont en plumes rares, les rideaux dus au fameux Camille Pernon, de Lyon. Et, dans un décor de couleur tendre, sous un plafond en pâtes et en peinture d’une finesse exquise, sur un tapis de la Savonnerie à bordure de palmettes, du style grec le plus pur ou d’un modèle acheté chez le tapissier de basse lice Robert Desrolée, d’immenses lampadaires se dressent majestueusement, des fauteuils étirent ieurs courbes gracieuses et légères. Quelque vase de Sèvres enfin, épanouit sa forme classique au bout d’une colonne, le maître du lieu daignant encourager la manufacture, pour obéir à ses principes.
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Fig. 54. — Urnes (hôtel de Beauharnais).
Nous allions oublier de noter une harpe ou bien une guitare (voire un tambour de basque), instruments de musique d’une grâce typique, dernier souvenir de l’époque de Louis XVI, inséparable du salon ou du boudoir.
La robe Empire a laissé les bras nus pour le geste de la harpe, et les femmes chantent, en s’accompagnant, des chansons langoureuses.
Un piano, souvent même — le clavecin a été détrôné par la Révolution — tente les doigts gantés de mitaines des élégantes.
La petite lampe Empire ou flambeau-bouillotte, sous son abat-jour opaque, manquerait encore sur la table de travail, et surtout sur la table où l’on jouait à la bouillotte (d’où le nom de cette lampe-flambeau), avec un entrain que n'égale que notre enthousiasme actuel pour le bridge.
Voici maintenant, d’après Frédéric Masson ( Napo lëon chez lui), la description de la chambre de Napoléon aux Tuileries : « ... Le travail fut poussé avec activité par Percier et Fontaine, architectes du Palais : ils revêtirent les murs d’une riche tenture de brocart de Lyon, appuyée sur des lambris enrichis d’ornements dorés; des pilastres sculptés encadrèrent les ouvertures et recouvrirent les angles. Le plafond, peint et doré, présenta dans des caissons les figures de Jupiter, de Mars, de Minerve et d’Apollon, peintes
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en grisaille avec des rehauts en or sur des fonds de lapis-îazuli ; les armoiries et le chiffre de l’empereur
Fig. 55. — Candélabre-applique.
avec des trophées militaires et des guirlandes soutenues par des génies ailés composèrent les ornements
d’entourage. Le lit, élevé sur une estrade recouverte
en velours, occupa le fond de la chambre en face des
croisées.
« Presque pas de meubles : des fauteuils en bois doré recouverts de tapisseries des Gobelins, une sorte de grande commode anglaise ornée de cuivres, et c’est tout. »
Après avoir pris soin de décorer son intérieur, Napoléon songe maintenant à costumer les personnages qui vont l’animer, et c’est David qui sera officiellement chargé de cette tâche, tandis qu’Isabey s’emploiera à dessiner des modèles de broderie. Mais le chapitre du costume étant en ifrarge de notre travail, nous n’en toucherons quelques mots qu’en terminant.
Pour l’instant, nous cherchons à tracer l’ensemble des caractéristiques du style Empire, dont la manifestation la plus esthétique est le plus sensible, répétons-le, entre 1800 et 1815.
Au fur et à mesure de notre étude, les détails viendront habiller la masse et nos gravures feront le reste pour éclairer la religion du lecteur.