CHAPITRE VII Le meuble et les ébénistes
L’ « amusant » du style Empire est précisément son anachronisme qui lui tient lieu d’originalité. On n’aura point ce reproche à adresser à la Restauration.
Dans le style Empire, on est frappé par la multitude des petits meubles inutiles. Les maisons sont semées de bibelots, naturellement empruntés à l’antique; mais il n’empêche qu’entre les mains de nos Françaises, ces bibelots ne ressemblent pas à ceux que maniaient les anciennes Athéniennes.
Chaque génération a son parfum.
Voici du disparate qui conserve au moins son caractère. Osez donc comparer ce « beau désordre, effet de l’art », à l’ordre qui présidait aux « souvenirs » proprement alignés sur l’étagère de nos aïeules !
Notez que le type « garniture de cheminée » date de la Restauration, parodie de l’ordonnance, de l’uniformité de grand ton en faveur sous l’Empire.
Il fallait alors que tout fût de même style, et les cuivres (les chandeliers notamment) vont avec les meubles, non suivant la convenance et la routine bourgeoises, mais selon le caractère général.
La nudité de la cheminée Empire se choquerait du moindre bibelot étranger à cette nudité, tandis que nos jours sans personnalité empruntent à toutes les beautés et les mêlent.
Et cela nous rappelle qu’à l’époque du Directoire, dans l’indécision où l’on se trouvait de l’esprit et du goût avec lesquels les hôtels et palais dévastés devaient être remeublés, on s’inspira singulièrement du désordre de la nature. Désordre, d’ailleurs, plus apparent que réel.
Cette désorientation du goût nous vaut ces lignes de Mme de Genlis : « On plissa sur les murs les étoffes au lieu de les étendre, on calcula que, de cette manière, Youvrage étant infiniment plus considérable, cela serait plus magnifique. Afin d’éviter l’air mesquin qui aurait pu rappeler certaines origines, on
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Fig, 58. — Fauteuil (hôtel de Beauharnais).
donna à tous les meubles les formes les plus lourdes et les plus massives.
« Gomme on savait, en général, que la symétrie est bannie des jardins, on en conclut que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on posa toutes les drapëries au hasard. »
Il fautse souvenir que Napoléon détestaitles jardins anglais pour leur symétrie : « Ces petits lacs, la plupart du temps sans eau, ces petits rochers en miniature, ces petites rivières immobiles, toutes ces niaiseries sont des caprices de banquier. Mon jardin, à moi, c’est la forêt de Fontainebleau, et je n’en veux pas d’autres. »
Bref, ce désordre affecté donnait à tous les salons l’aspect le plus ridicule, on croyait être dans des pièces que les tapissiers n’avaient pas eu le temps d’arranger.
Et cependant les tapissiers s’en donnent à cœur joie! On met à une croisée quatre, quelquefois six rideaux et les draper est une grande affaire ; il faut entendre l’homme de l’art pérorer avant que de poser le thyrse ou la lance qui soutiendra tout cet édifice !
« Enfin, pour montrer que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes et les femmes rattachèrent les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’Amour, et transformèrent en autels leurs tables de nuit.
« On vit des conspirateurs qui s’étaient baignés
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dans le sang, se coucher sur des lits somptueux, ornés de camées peints représentant Vénus et les Grâces, et
Fig. 59. — Lavabo-saut-de-lit de l'impératrice (château de la Malmaison).
l’on vit suspendue sur leurs têtes, non l’épée de Damoclès, mais une flèche légère ou des couronnes de
roses. »
A bien réfléchir, cette exclusion de la symétrie dans l’ameublement à l’égal des jardins, n’était déjà point si sotte comparativement à la symétrie, d’un goût le plus souvent pitoyable, représentée par le tapissier.
Et l’on ne pourrait réclamer à ce modèle d’après la Nature — essentiellement harmonique — qu’une mise au point. Au surplus, le pessimisme de Mme de Genlis n’est point partagé par nombre d’écrivains de son temps, qui célèbrent, au contraire, le progrès des arts, l’activité de l’industrie, l’épuration du goût conduit on ne peut mieux par la mode.
Certes, si sous le Consulat on exagéra le fanatisme de l’antique, nous voyons le décor s’adapter de jour en jour davantage aux meubles et, en somme, le style Empire s’harmonise. tandis que nos intérieurs modernes sont contraints de cumuler toutes les beautés faute d’en pouvoir réunir une seule — tout au moins une beauté personnifiant leur temps, car il ne manque pas d’aménagements de style ancien.
Bref, la maison d’aujourd’hui est la tour de Babel des styles, et s’il lui convient parfois d’être un musée, elle est plus fréquemment un capharnaüm.
Mais retournons aux meubles Empire.
Meubles romains, certes, mais en acajou, de telle sorte qu’ils ne sont plus romains; et voyez encore la perfection des ciselures de leurs appliques métalliques.
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Fig. 60. — Chambre à coucher (hôtel de Beauharnais).
Nous ne reviendrons pas sur le décor de ces ciselures énumérées à la page 112, à propos de l’ornementation en général ; nous dirons simplement que la plupart de ces motifs, — qui forment en somme la base du style en question — reparaissent fondus ou ciselés en bronze doré, en forme de bas-relief comme appliques ou plaques, ou en ronde-bosse comme supports et pour tous autres ornements libres, c’est-àdire affranchis, saillants du bois (à l’extrémité du bras du fauteuil, au pied des meubles, etc.).
Voici au surplus, pour ajouter aux ornements typiques, la feuille de fougère qui, de même que la palme ou feuille d' acanthe grecque , s’étire ou se réduit selon les besoins de la forme sur les montants et bras d’acajou, — cette dernière feuille, motif ornemental particulièrement caractéristique, — le lambrequin dont la chute pare les galeries, en général (flambeaux, candélabres, etc.), la couronne de roses aux entrées de serrures, etc.
Sans oublier, — lorsque les montants en bois simulent la colonne antique, c’est-à-dire le plus souvent, — la base et le chapiteau en métal, tous deux dorés.
On rencontre souvent aussi dans les bracelets qui ornent les montants d’acajou et dans nombre d’autres pièces métalliques (dans les bougeoirs, notamment) un motif ciselé formé de petits o minuscules (voir la gra-
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vure page 87), symétriquement rangés, dans le milieu desquels s’insère une rosace exiguë. A la place de
Fio. 61. — Lit « en bateau », fragment (hôtel de Beauharnais).
la rosace, on aperçoit souvent un trèfle à quatre feuilles inscrit dans un losange, et puis voici des tores accompagnés de points, des cannelures, des
méandres, etc., dont, répétons-le, la finesse est telle qu’ils font l’effet, de loin, d’un simple guillochis.
Sur le bois, d’autre part, sont sculptés : des marguerites, des losanges, des étoiles (ces deux motifs plus particulièrement chers au Directoire), des ornements à facettes, la sempiternelle acanthe grecque accompagnée de singuliers feuillages en rapport avec la sécheresse de sa feuille schématique.
En dehors de l’acajou parfois incrusté d’ébène et d’acier (ou de bois peint de couleurs claires), examinez l’orme noueux (si recherché alors), l’érable ou le citronnier avec incrustations brunes, la marqueterie de bois de rapport, qui présentent ces formes solennelles, rigides, mais spéciales , et si vous évoquez un instant la grâce d’une muse de l’époque servant le thé, ou... l’hydromel, sur cette table massive, vous verrez un instant sourire cette lourdeur.
Meubles en bois précieux ornés de marqueteries, meubles romains apprivoisés à nos mœurs d’un instant. Guéridons légers, paravents, écrans, coiffeuses, bonheurs du jour (fig. 65), athéniennes (meuble servant de cassolette, de console, de vase à fleurs), videpoches, tables à ouvrage, chiffonniers, consoles, buffets bas, armoires à bijoux, commodes avec plateaux de marbre, secrétaires, canapés étroits ou lits de repos droits, recouverts d’étoffes drapées à l’antique, dits paphos , fauteuils gondoles , méridiennes , chaises
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Fig. 62. — Bergère (hôtel de Beauharnais),
à dossier rond et bas, fauteuils à joue pleine, à dossier légèrement enroulé (plutôt Directoire), psychés, « chauffe-dos, X, etc., sans oublier tant d’objets en bronze ciselé comme des torchères, des trépieds surmontés de victoires ailées, des candélabres, des supports de vases, des appliques, des brûle-parfums, des feux, etc.
En réalité nous aperçûmes la plupart de ces meubles et ustensiles sous Louis XVI, mais ils se sont alourdis, « romanisés » au point que l’on ne peut les confondre.
Le grand art de l’ébénisterie est dérouté, non détruit, il ne faillira qu’après, sous la Restauration, dégénérant dans la pacotille.
On réclame exclusivement pour l’instant, aux moindres meubles, l’aspect d’autels antiques ; les grandes tables et les chaises sont terminées par des griffes de lion. Le fauteuil est une chaise curule, et « il lui faut remplacer chaque bras par le col ondoyant d’un cygne, à moins qu’il ne le fasse porter par des Amours... » « Pour support de la table, l’ébéniste réunira un quatuor de sphinx décevants... » « On fera reposer des sièges sur des cornes d’abondance. » Le guéridon avec sa tablette de marbre est soutenu par des pégases de bronze.
Le montant des psychés, ou les pieds des bergères sont ornés de torches enflammées ou bien de lyres.
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Que de lyres! Les voici en guise de dossier à des
Fig. 63. — Flambeau-bouillotte (château de Compiègne).
chaises, en appliques métalliques, voire en manière de supports !
Une chaise longue s’appelle un otio, une table de nuit un somno, un nécessaire de toilette un lavabo .
Quant aux lits — ne craignons pas de répéter Mme de Genlis — ils ont des airs de tentes guerrières ; leurs rideaux sont retenus par des trophées belliqueux ou par des attributs de l’amour, — antithèse caractéristique, Mars aux pieds de Vénus, — lorsqu’ils ne sont pas couronnés d’une guirlande de roses.
On les orne de camées, ces lits somptueux, qui, souvent aussi, ressemblent à des bateaux, tandis que la table de nuit est transformée en autel 1...
Ces lits encore, sont garnis d’un second traversin ou rondin imprévu aux pieds ; ainsi le veut la symétrie impitoyable de l’heure, qui exagère l’harmonie et les pondérations consacrées.
Lits « en bateau », lits « à flasques », c’est-à-dire à dossiers renversés. La mode de couvrir d’une peau d’ours à griffes d’argent, le siège des cochers, a conduit à faire des couvertures de lit en peau de lion ornée de griffes d’or.
Entre le meuble en acajou bagué, ciselé, incrusté, bordé d’ornements de cuivre, et le meuble tout en métal, il n’y a guère de milieu, et des lances, des caducées, des boucliers imprévus, viennent, à tout bout de champ, étonner de leur fantaisie cocasse.
L’acajou n’est point ici du vil placage, l’acajou
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Fig. 64. — Écran (château de Compiègne).
plein sied seul à tant de majesté qui veut joindre l’effet de lourdeur à une pesanteur véritable.
Le placage, lui, sera assez bon pour la Restauration, contrefaçon de l’Empire.
Et cependant, en contraste, des victoires fuselées, aux bras tendus, sur la pointe de leurs pieds posés sur des sphères d’or, soulèvent les branches des girandoles.
Ce sont maintenant : les cheminées de marbre plaquées de bronze ciselé, les lustres trapus, sorte d’agglomération de petites lampes romaines, ou bien simulant des faisceaux de flèches ou bien en cristal dans le goût du dernier siècle, mais toujours antiques dans les ornements métalliques; ce sont : les pendules si caractéristiques, soit complètement en bronze doré, soit alternant le bronze doré avec le bronze noir, le marbre blanc, ou de couleur, etc.
Et quels sujets servent à embellir ces pendules! Scènes puériles, allégories sentimentales subordonnant l’heure qu’elles doivent montrer, à leur importance décorative. Il est vrai qu’il est des pendules Empire de toute beauté, tant dans l’harmonie que dans l’habileté de la ciselure.
Retenons pourtant, qu’après Louis XVI, montrer l’heure, pour une pendule, est devenu accessoire, et nous ne verrons les pendules revenir à leur but pratique qu’à l'époque de la Restauration qui, par un souci de propreté exclusif, les placera sous globe!
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Aussi bien il est piquant de constater que l’on a fait sous le premier Empire un grand nombre de pendules Louis XVI préoccupées, comme il sied, de l’heure
Fig. 65.— << Bonheur du Jour » (œuvre de Jacob Desmalter) et veilleuse de l’impératrice Joséphine (château de la Malmaison).
objective, mais en revanche fort déroutantes pour l’amateur.
La Restauration, encore, à défaut d’imagination, détruira la naïveté du sujet de pendule en la para-
phrasant, et elle dégénérera dans la sottise. Cette époque sans idéal méconnaîtra l’enthousiasme au moins, de l’Empire aux coûteuses fantaisies artistiques, aux mâles reconstitutions, et sa pendule en marbre noir ou bien en dorure imitation ne méritera pas même un regard.
Où l’on goûte judicieusement le style qui nous occupe, c’est en le comparant précisément à sa décadence.
Voyez les meubles en acajou des deux Restaurations et du second Empire, et vous apprécierez le charme exact du premier Empire.
Le premier Empire visait à l’éclat, son art était cher, il n’employait que des matériaux de premier ordre (bois, soie, velours, cuir, dorure, etc.), et les époques suivantes ne visèrent qu’à l’illusion à l’aide du faux.
Autant les meubles Empire sont martiaux, autant les meubles de la Restauration et du second Empire sont veules.
On a exagéré, certes, la tristesse du style de Napoléon Ier lorsque l’on regarde celle des styles de Louis- Philippe et de Napoléon III.
Ici du galon, là rien, et l’acajou se morfondit.
Mais disons maintenant quelques mots des artistes et artisans du meuble.
Nous avons indiqué les raisons pour lesquelles l’in-
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Fio. 66. — Étoffe.
dustrie du meuble périclita après Louis XVI : l’industrie se séparant de l’art, le mépris de la tradition, les ouvriers n’étant plus soutenus par les maîtres, l’abolition des corporations, etc., et, en conséquence, la faillite du goût et de l’habileté individuelle, la monotonie des copies.
Le seul survivant alors, de ces grands artistes qui, comme l’Allemand David Roëntgen, de Neuwied, ou Joubert, de la butte Saint-Roch, avaient fabriqué les derniers spécimens du style Louis XVI, était l’auteur du bureau-secrétaire de Louis XV (que l’on peut admirer au Louvre) : Oëben. Oëben avait exécuté ce chef-d’œuvre en collaboration avec son élève Riesener.
Riesener, né en 1734, mourut en 1806, ne laissant aucun souvenir de sa fabrication de l’Empire, qui, malheureusement le laissa dans l’inaction, du moins officiellement, et on sait seulement que l’artiste racheta quelques meubles aux ventes ordonnées sous la Révolution.
Lorsque l’on examine le bureau-secrétaire dû à Oëben et à Riesener, on y distingue l’influence de deux époques parfaitement harmonisées (Louis XV et Louis XVI), et l’on regrette d’autant que les belles facultés d’assimilation de Riesener, du moins, car Oëben mourut vers 1665, n’aient point été mises à contribution pour préparer l'avènement d’un pur style
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Fio. 67. — Guéridon-trépied
Mais un de ses collègues, un fabricant également, qui était mort en 1789, avait laissé deux fils qui demeuraient rue Meslée. Il se nommait Jacob.
L’un de ses fils prit le nom de Jacob Desmalter et, quittant la rue Meslée, alla s’établir rue des Vinaigriers, où il travailla sous la direction de Percier et de Fontaine.
C’est là qu’il exécuta ces meubles en acajou et en bois précieux décorés de cariatides et de figures de sphinx en bronze, revêtues d’une patine verte qui firent sa réputation.
Fournisseur de l’impératrice Marie-Louise, à laquelle il vendit pour cinquante-cinq mille francs une armoire à bijoux (autrefois au mobilier national) [flg. 87); Jacob Desmalter travailla aussi pour le directeur des Musées impériaux, dessinateur à ses heures : Vivant- Denon, pour les frères de l’empereur, pour l’empereur de Russie, pour l’Espagne, pour l’Angleterre, etc.
Un autre ébéniste célèbre de l’époque Empire fut Lignereux, il s’inscrit à côté de Jacob.
A l’Exposition de l’an IX, ce dernier artiste obtint la médaille d’or, et en l’an X (1802), nous le voyons encore exposer, — mais hors concours cette fois, — avec Burette, Papst, Neckel, Baudon-Goubaud et A. Rascalon, ébénistes et fabricants de meubles tous inconnus aujourd’hui.
Pour en revenir à l’armoire à bijoux de Marie-
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Fig. 68. — Lustre en cristal.
Louise, qui aurait été, croit-on, préférée par l’Empereur à un chef-d’œuvre de Riesener, on aurait tort de comparer ce meuble à celui du même genre, qui est conservé à Trianon. De même, on en critique exagérément les panneaux plats, d’une ordonnance droite et carrée, sur lesquels s’appliquent des ornements de cuivre monotones.
Si le style Empire ignore les bosses et les rondeurs en général, il n’en est pas moins vrai que sa conception simple et sévère en impose. Quant à la qualité du travail d’ébénisterie qui préside au précédent exemple, elle est parfaite, et les bas-reliefs de cuivre réprouvés de prime abord, sont d’un grand charme quand on les examine de près, inspirés qu’ils sont des compositions de Prud’hon (ils représentent la naissance de Vénus Anadyomène).
De Desmalter encore, ce curieux lit, exécuté pour Vivant-Denon, dont nous citons le nom plus haut : sa forme est antique, ses trois côtés sont incrustés de bas-reliefs d’argent représentant à gauche la figure d’Isis, au-dessus d’un hémicycle dentelé, sur le devant des figures agenouillées et, sur le troisième côté et aux angles, des têtes d’uræusen acajou avec des appliques en argent. Le lit repose sur quatre pattes de lion.
Deux fauteuils d’acajou incrusté d’argent accompagnent ce lit; ce sont des copies de meubles dessinés k Thèbes par V. Denon.
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Fia. 69. — Panneaux de portes (château de Compïègne).
Avant de quitter Jacob Desmalter, disons que Ton peut voir de ses œuvres à Versailles, au gardemeuble, au cabinet des médailles (grande vitrine), et à Saint-Nicolas-des-Champs (banc d’œuvre, 1806).
Si aux époques Louis XV et Louis XVI, le fauteuil est moelleux, confortable, alors que sous Louis XIII et Louis XIV on s’asseyait « à la dure », il faut avouer que le fauteuil Empire, au début, manque aussi de capiton, et pourtant la chaise curule en ivoire, puis en métal, se permit, sur la fin, quelque douceur.
Roederer, dans une lettre à l’éloge des meubles à la mode , adressée à un ami, reçoit de son correspondant une réponse intéressante au point de vue du confort incriminé :
L’ami ayant voulu se débarrasser de ses antiquités, se voit arrêté dans son geste : « ... Tu ignores, écrit Roederer, que tu possèdes la collection la plus complète qui ait encore été faite d’un mobilier à l’antique et que tous les meubles ont été faits d’après les dessins les plus purs ; que leur ensemble, leur accord, est le fruit de recherches, d’examens et de comparaisons faits dans les plus rares monuments de l’antiquité : Plus de dix mille estampes , de cinq cents médailles, de deux cents camées, ont été mis à contribution pour ce beau tout.
« Chacun de tes appartements est meublé de pièces qui appartiennent justement au même temps, à la
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même anne'e, au même peuple ; car les Grecs avaient aussi des modes changeantes et diverses comme nous. « Pas un seul anachronisme j pas une seule erreur de
Fig. 10. — Harpe de Vimpératrice JosépJùne (château de la Malmaison).
géographie dans plus de sept cents articles qui composent ton mobilier.
« Point de mélange de l'athénien avec le lacédémonien , point de confusion entre les meubles d'une olympiade et ceux d'une autre. Prends garde, encore une fois, à ce que tu vas faire. »>
Et voici en quels termes l’ami de Rœderer motive son désir de retourner aux bons meubles bien français :
« Convenez-en, mon cher, on n’est plus assis, on n’est plus reposé. Pas un siège, chaise, fauteuil ou canapé dont le bois ne soit à nu et à vive arête.
« Si je m’appuie, je presse un dos de bois; si je veux m’accouder, je rencontre deux bras de bois ; si je me remue, je rencontre des angles qui me coupent les bras et les hanches.
« Il faut mille précautions pour ne pas être meurtri par le plus tranquille usage de vos meubles. Dieu préserve aujourd’hui de la tentation de se jeter dans un fauteuil ! on risquerait de s’y briser... »
Il est vrai, qu’à côté de cette critique nous apprenons avec quel souci artistique les beaux meubles de l’Empire étaient reconstitués, il y a dédommagement. D’autant que si la copie en art est un défaut, un aveu de faiblesse, nos gravures prouvent amplement qu’instinctivement ou non, les adaptations du meuble à cette époque ne manquaient pas d’originalité.
La variété délicate de ces modèles suffit à leur personnalité.
Voici enfin, pour clore ce chapitre, un couplet ironique qui garde bien le parfum du temps : « Julie, avez-vous des meubles faits d’après des dessins de la Bibliothèque, des vases d’albâtre sur votre cheminée,
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une pendule en bronze doré, une tapisserie de drap
relevée par des franges en or et des rideaux de soie ?
Fia. 71. — Çhambre de Napoléon /"(château de Compiègne).
Votre tapis est-il turc? votre toilette a-t-elle été faite par Jacob? Une lampe antique brûle-t-elle auprès de vous toute la nuit? et avez-vous dans votre lit des conduits où circulent les parfums les plus exquis? Est-ce Harmand qui vous coiffe ? Leroy est-il votre marchand de modes ? Procurez-vous toutes ces choses indispensables et appelez-vous Julia, ou vous ne serez jamais, malgré votre beauté, une femme à la mode. » Nous glanerons, au surplus, dans des documents d’époque, ces détails et aperçus complémentaires du mobilier et de l’ameublement. « Le goût des formes antiques s’est étendu jusqu’aux meubles les plus fragiles de l’appartement d’une élégante. Son pot-à-l’eau, son sucrier, doivent avoir la forme d’un vase romain; sa soupière doit être grecque et elle renoncerait à prendre du sel à table, si la coupe qui le contient n’était étrusque ou attique.
« Ainsi, nos dames usent du sel attique til ne faut pas désespérer de voir, par amour des anciens, le \rouet Spartiate devenir à la mode. »
Outre sa lampe antique, souvent remplacée par la louce clarté que versent des bougies du Mans brûlant dans l’intérieur de vases d’albâtre, une femme élégante a sur sa table de nuit ou somno un sphinx en bronze sur lequel reposent les journaux à charades et à logogryphes; un autel ou trépied grec dans lequel brûlent des parfums et le roman ou le
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Fig. "2. — Lit de Napoléon I*r (château de Compïègne).
poème le plus nouveau. Sa beauté, enfin, se réfléchit dans le plus grand nombre possible de glaces, et son odorat est flatté par le parfum des fleurs rares qui s’échappe de sa serre chaude où des jasmins d’Arabie, des lauriers-roses, des cyprès dans des vases de tôle
Fig. 73. — Écritoire.
« à vernis antique », côtoient des hortensias et des malucas.
Une alcôve moderne ressemble à une niche pour une statue de sainte ou à un trône sur lequel doit se placer une reine, plutôt qu’à toute autre chose ; la tenture n’en est plus de papier, mais de riche étoffe de soie ou de percale brodée ; elle n’est plus appliquée sur le mur, mais drapée largement et relevée par des patères en or mat, fixées à des colonnes d’albatre ou de granit oriental. Le lit est toujours sur une estrade; mais, au lieu d’un tapis, on a imaginé, pour
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réchauffer les pieds de la petite maîtresse, ou peut- *»re « pour produire un contraste entre ce qu'il y a de plus doux et ce qu'il y a de plus féroce », on a imaginé de recouvrir le piédestal d’une peau de tigre dont
Fig. 14. — Fauteuil-bergère de Napoléon (château de Compïègne).
les pattes sont en or et dont la tête, bien conservée, semble être écrasée par un des supports antiques du lit moderne. Le ciel, les ornements sur acajou et la broderie de la courte pointe doivent être analogues et ne représenter que des pavots tombant en pluie tout autour de la petite maîtresse qui, pour cela, n’en dort
Fia. 75. — Psyché (château de Gompiègne),
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pas mieux... Et puis, en dehors de la couleur de bois et de bronze qui pare les apparlemenls, on voit des fonds unis gris clair ou d’un blanc mat, rechampis en rose, en lilas, en citron ou en or, ou bien encore des imitations de granit fin, des jaspés d’albâtre, d’agathes d'Orient ou d'Allemagne ondées ou rubanées. Quant aux pilastres, ils sont étroits et les moulures des chapiteaux deviennent de plus en plus délicates. En revanche, les meubles s’accusent si massifs et si lourds que « lorsqu’une dame entre dans un salon moderne, il faut se mettre à deux pour lui apporter un siège antique ».