‹ Le style Louis XVIChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IX Le Costume sous Louis XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX Le Costume sous Louis XVI

Nous retrouvons dans le costume du règne de Louis XVI le souci de délicatesse qui nous avait précédemment charmés. Pourtant, nous verrons avec étonnement, dans cette époque de goût sobre, la caricature se mêler souvent au luxe de la toilette. Et ce luxe, dont Louis XVI et Marie-Antoinette donnent l'exemple, contredit non seulement à la simplicité prônée par les moeurs du jour, mais encore aux sentiments bourgeois d'un roi marié à une princesse « formée aux traditions de l'austère cour d'Autriche ». Aussi bien Mme de Campan, dans ses Mémoires, se fait l'écho du danger: « La dépense des jeunes femmes fut extrêmement augmentée ; les mères et les marisen murmu-

rèrent, et le bruit général fut que la reine ruinerait toutes les dames françaises. » Mais les timides protestations du faible et bon Louis XVI contre les entraînements de sa frivole épouse, pouvaient- elles dominer les clameurs de son peuple opprimé?

Et voici pourquoi ces délicieuses poupées inconséquentes, d'une coquetterie raffinée jusqu'à l'inconsistance, « dansant sur un volcan », nous apparaissent plus exquises, dans cette fin de printemps du xvme siècle, qu'un violent hiver, sans transition d'automne, couchera soudainement dans la boue et le sang.

Écoutez, d'ailleurs, avec quel symbolisme délicat on désigne les rubans, sous Louis XVI. Ils s'intitulent attentions marquées, desespoir, œil abattu, un instant, une conviction! Les nuances des couleurs ne suffisent plus, on les associe à des images sentimentales et, nous découpons cette description de toilette dans un livre du temps : « Mlle Duthé était dernièrement à Topera avec une robe de soupirs étouffés, ornée de regrets superflus, un point au milieu de candeur parfaite garnie en plaintes indiscrètes, de rubans en attentions marquées, de souliers cheveux de la reine, brodés en diamants en coups perfides, et les venez-y-voir en émeraudes; frisée en sentiments soutenus avec un bonnet de conquête assurée, garni de plumes volages et de rubans oVœil abattu, un chat sur le col couleur de gueux nouvellement arrivé, et, sur les épaules, une

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI

médicis montée en bienséance, et son manchon dC agitation momentanée, »

En revanche, parallèlement aux tons d'âme, et pour le contraste nécessaire, semble-t-il, au poème « déca-

Fig. 135.

Pendule.

dent » deTheure, les couleurs « naturalistes» jouissent aussi d'une grande vogue. Les teintes douteuses du brun, du jaune et du vert seraient encore fort subtiles néanmoins, si on ne les avait vulgairement baptisées de moutarde, boue de Paris, caca-dauphin, merdoie, etc. Cette dernière couleur cependant, fit scandale lors de

son apparition. Un extravagant ainsi habillé des pieds à la tête, alla se montrer dans l'allée la plus fréquentée des Tuileries, le 10 juin 1781 et il fut entouré et hué. Les suisses de garde, voyant l'émotion qu'il causait, le prièrent de sortir. Ce fut la répétition de ce qui était advenu au même lieu soixante-dix ans auparavant, lors de l'apparition de la première robe à paniers; la conséquence fut la même. Quand on sut la persécution qui avait accueilli la couleur merdoiey on voulut voir ce que c'était, et bientôt tout le monde en raffola.

Malgré l'élan de ce luxe contradictoire, l'esprit du « retour à la nature » ne fut pas néanmoins sans influence sur la mode. On attribue, eneffet, aux costumes que la reine Marie-Antoinette portait à Trianon, la disgrâce où tombèrent les garnitures et les paniers (il y eut des paniers qui mesurèrent jusqu'à cinq mètres de circonférence !) longtemps en faveur. Une majesté qui se mettait en fille de campagne tournait forcément au rustique le goût de ses sujettes. Les plus grandes dames affectèrent de paraître dans les réunions, sans falbalas ni volants. Au lieu de paniers, onne porta plus sous les robes que des coudes, pour accuser les hanches, et le postiche qui rejetait en arrière toute la proéminence des jupes. C'était là travestir les formes du corps, la vérité physique, d'une façon singulière, mais tous les costumes n'ont-ils pas leur ridi-

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI

cule à travers les époques? Et qui dira tout le charme de ce ridicule 7 Toutefois, les modes étrangères impressionnent

Fio. 136. — Biscuit de Sèvres.

plus généralement nos mondaines d'alors. C'est le costume « à l'anglaise » qui, adopté vers 1789, sera porté par la bourgeoisie jusqu'à la Révolution. Il comporte une longue redingote s'ouvrant sur un corsage uni et taillé en pointe, un fichu de linon et

une robe unie, longue, largement bouffante par derrière. C'est la « polonaise », jupe courte ouverte avec un corsage aux basques tuyautées sur la bordure et formant trois pans; c'est le « caraco », robe courte tendue sur les hanches par une sorte de vertugadin.

Il y a des « caracos » à la pierrot, des déshabillés « à la Suzanne », etc. Et l'hiver, on porte des sortes de mantes garnies de fourrure assortie aux manchons qui sont très amples.

Quant au costume de cour, il consiste en un corselet en pointe, décolleté au col et à mi-bras, et en une jupe à paniers largement évasée, sur le devant de laquelle une sous-jupe ou une manière de large tablier blanc orné de guirlandes, de nœuds etc., tranchait. Un nœud de lingerie comme ceux du tablier à la naissance de la gorge et des chutes de dentelles à la saignée des bras, égayaient d'autre part la majesté singulière de cette toilette, d'où le chef couronné d'une perruque vaste, elle-même surmontée d'une toque de plumesnon moins imposante, «à la Victoire », dominait.

Vainement ôli cherchera, dans cet apparat extravagant, dans cet abus des falbalas (des nœuds et des guirlandes, surtout, ceux-là même qui caractérisent le décor de l'époque) l'excuse sincère d'encourager les industries de luxe; malgré pourtant que l'industrie rubannière, pour ne citer que celle-là, d'une fri-

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI

volité très typique, ait beaucoup prospéré. (En 1786, il y avait à Saint-Étienne et à Saint-Chamond quinze mille deux cent cinquante fabricants qui produisaient pour 17 millions de rubans dont 8 millions pour l'exportation). Les riches étoffes de soie, de satin, de velours, alternent bien avec les tissus économiques :

Fig. 137. — Boîte à musique.

toiles de Jouy et indiennes imprimées, mais combien leur signification relève davantage du désir de coquetterie renouvelée, que de tout autre souci !

Néanmoins, ces costumes tâchentde faire absoudre l'excentricité de leur silhouette par la tendresse de leur couleur et, cette concession à l'ostentation est toute une pudeur.

Mais, puisque nous avons prononcé le mot excen-

tricité, voyez combien il va se justifier à propos de la perruque ! « On ne se bornait pas à faire des pyramides de cheveux pour les femmes; on jetait encore par-dessus tous ces crochets, ces poufs, ces chignons et ces tapis, des rubans en quantité, des fleurs, des fichus, des chapeaux, des bonnets, qui étaient construits en même temps que la chevelure, et qui avaient l'air d'un véritable étalage de marchandises de toute espèce. La Révolution, qui déracina les tours de la Bastille, fit crouler aussi celles qu'on avait amoncelées sur la tête des femmes. » En attendant, tantôt le pouf (pièce de gaze qui atteignit jusqu'à 15 mètres) augmente — agrémenté de cimiers de plumes d'autruche — le volume de la coiffure en se mêlant aux cheveux; tantôt des corbeilles de fleurs ou de fruits remplissent le même office, lorsque ce ne sont pas des vaisseaux en miniature avec mâts, voiles et agrès! Et cet échafaudage s'intitule « à la Minerve », « en parc anglais », « à la Belle-Poule », « à la frégate de Junon » ! En revanche, lorsqu'à la suite d'une grossesse, Marie-Antoinette perdant une partie de ses cheveux, adoptera une coiffure basse, tout le monde s'y conformera. Cette coiffure consistait en frisures accompagnées d'un chignon, qui retombait sur le dos, on l'appela coiffure à V enfant et elle devint le type de toutes les inventions ultérieures qui se succédèrent sous divers noms jusqu'au Directoire.

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI

Pour clore enfin le chapitre de l'excentricité, il nous faut citer la mode des hauts talons, des échasses presque , dont les femmes s'enorgueillirent , tandis

Fig. 138. — Urne-vase.

que les hommes tombant dans l'excès contraire, portaient des chaussures sans talons.

Au résumé, avant d'aborder le costume masculin, on ne peut se défendre, au souvenir de ces parures féminines plutôt fâcheuses, d'un certain mouvement en leur faveur. Elles sont sinon pratiques, du moins pittoresques, et l'on aime à évoquer ces délicieuses créa-

tures dans leur accoutrement si Ton veut, paroi leur décor rédempteur. Froufroutantes en leurs tissus vaporeux, comme instinctivement frissonnantes aux approches de la Révolution où coulera leur sang « bleu », leur grâce de femmes se béatifie dans notre pensée qui les associe à un nuage de pastel et de poudre de riz.

Aussi bien il ne nous déplaît pas qu'à ce dernier palpitement de la noblesse, de l'aristocratie, un peu de démence se mêle.

Mais passons au costume masculin.

Ici, point d'excentricité. Les hommes portent l'habit « à la française » ou le frac. Le second de ces vêtements, plus usité vers la finduxvin® siècle, diffère du premier par l'échancrure plus accusée sur le devant. Echancrure qui, rendant les boutons et les boutonnières inutiles, permit à leur place des ganses et autres garnitures de broderie. Si le frac était moins ample que l'habit à la française, il était aussi pourvu d'un collet rabattu et ses manches s'ornaient d'un parement descendant jusqu'au poignet.

C'était là l'habit de ville que l'on rencontra le plus souvent moucheté ou rayé de bandes parallèles, tandis que î'habit de cour se distinguait du précédent, par une broderie mélangée de paillettes.

Quant au gilet, il naquit du raccourcissement des basques de la veste et, du gilet, tranchant toujours

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI 219

sur la couleur du frac ou de l'habit, s'échappaient des breloques dont le cliquetis durant la marche, séduisit aussi la mode féminine. Le gilet que Ton boutonnait jusqu'au milieu de la poitrine, s'évasait pour laisser

h'iG. 139. — Biscuit de Sèvres.

passer le jabot delà chemise et, une cravate de mousseline attachée par derrière, enserrait le cou.

En dehors de ces vêtements, il y avait la redingote, pourvue d'un petit collet rabattu, la lévite « à l'anglaise », sorte de frac étroit et allongé en forme de redingote, réservée au costume de cheval.

« Des acteurs qui parurent dans l'opéra d'Amadis avec des vestes munies de manches plates et sans

parements, mirent un moment à la mode ce vêtement, qui reçut le nom cTAmadis, mais qui ne dura pas longtemps et qui ne fut jamais porté que par un petit nombre de gens de la ville. » (René Ménard.)

La culotte, sous Louis XVI, descend au-dessous du genou où. elle s'attache avec des jarretières. Culotte « à pont » munie de quatre poches, deux grandes et deux petites.

Les bas sont blancs, bien tirés sur les mollets, selon la coquetterie du jour et, les souliers d'abord à boucles d'or et d'argent, furent vers la fin duxyin'siècle, démocratiquement ornés de cordons ou de rosettes. Pour arrivera cesacrifice, il ne fallut rienmoinsque l'émulationdes citoyensà se dessaisirdeleursbijouxen vue de la souscription qui avait été ouverte pour liquider la dette publique. « Ce changement fut une des choses qui révoltèrent le plus les personnes entichées des anciens usages. Le pauvre Louis XVI ne put jamais en prendre son parti. En 1792, lorsqu'il vit Roland, qu'il venait de nommer ministre, se présenter à lui avec des souliers à cordons, il tint cela pour une insulte à sa personne. Qu'on imagine la stupeur du maître des cérémonies introduisant pour la première fois un ministre ainsi chaussé ! Tout ce qu'il put faire fut de montrer du geste à Dumouriez, qui était là, ces souliers'abominables et en même temps il étouffait un soupir. Dumouriez, pour se moquer de lui, prit un

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI 221

air de consternation et lui dit : « Hélas ! oui, Monsieur, tout est perdu ! »

Mais poursuivons notre résumé du costume.

Voici le chapeau «jockey ou jacquet», à bord étroit rabaissé en visière sur le front; voilà le tricorne; voilà le chapeau « à la Suisse », sorte de chapeau de

Fig. 140. — Bonbonnière.

gendarme, et le chapeau à grands bords relevés sur les côtés, légèrement en tromblon, à boucle, qui accompagne le costume de cheval.

Il est à noter qu'en hiver les vêtements de dessus sous Louis XVI, étaient toujours en drap —en drap de Hollande principalement, et qu'en été ils étaient de soie ou de nankin.

Nous en arrivons à la perruque. Celle-ci, si monumentale sous Louis XIV, revient a des dimensions

normales dès Louis XV. Poudrée de blanc, un ruban noir noue sa queue par derrière et, sur le devant, cette perruque s'orne le plus souvent d'un toupet élevé. Aussi bien, ce toupet était fort incommode pour porter le chapeau et, peu à peu, il s'abaissa, et, la perruque ainsi améliorée, fut dite de chasse ou négligée.

N'oublions pas enfin, aux côtés du gentilhomme, l'épée et, en son absence, la haute canne sur laquelle s'appuyait plutôt la marche altière de la jeune noblesse que les pas chancelants du vieillard.

Dans la troupe enfin, les gardes-françaises, la garde suisse, montrent les costumes les plus caractéristiques.

On remarquera la réserve du costume masculin à côté de l'excentricité des atours féminins. Depuis le xvne siècle d'ailleurs, les hommes ont des vêtements plus mâles, s'ils n'ont pas renoncé, cependant, aux tendres tissus qu'ils partagent avec leurs compagnes et, pourrait-on dire, avec leurs tentures d'ameublement.

Après Louis XVI, chez les hommes, les étoffes deviendront moins délicates, les bottes apparaîtront, en même temps que la culotte tendra à céder le pas au pantalon, mais, les femmes, en revanche, sous le premier Empire, à l'exemple de Vénus, inclineront à des dévêtissements osés qui s'accorderont favorablement en somme, avec le contraste de l'heure. Il fallait à

LE COSTUME SOUS LOUIS XVI

Mars un délassement et, maintenant, les yeux du guerrier se posent sur de la beauté, sur de la vie, après avoir vu le carnage et la mort.

Page 1