I. ARCHITECTURE
Fig 5i. — Fauteuils et pendule à gaine (Petit Trianon).
Bref, nous nous inquiéterons moins dans notre résumé, de la chronologie, que du style typique des monuments.
Nous avons cité Ledoux, en débutant, nous reviendrons sur cet artiste, sans nous appesantir sur les mauvais côtés de son originalité. Ledoux n'est point, en effet, sous Louis XVI, quantité négligeable. Il a marqué son époque. On lui doit, entre autres œuvres, les anciennes barrières de Paris [celles de la porte Denfert, place Denfert-Rochereau, subsistent encore (fig. 27)] et, si les conceptions de cet architecte tinrent parfois de l'exaltation, elles ne manquaient pas, il faut l'avouer, d'un certain intérêt.
L'anecdote, naturellement, est impitoyable, et voici ce qu'elle propage : « Un jour, on proposait de construire une maison pour le poète-abbé Delille ■;" la façade à peine dessinée, Ledoux s'écrie : « Quoi! des croisées ! La maison de l'abbé Delille doit être éclairée par le haut; c'est un temple de gloire! »
Mais n'insistons pas, et on a rendu en partiejustice à Ledoux en constatant que si ses conceptions sont pour la plupart très incommodes au dedans, elles sont fort luxueuses à l'extérieur.
Au surplus, si l'on a critiqué la singulière idée que cet architecte avait eue de donner à ses barrières de Paris, en l'occurrence à un octroi, des colonnes, de lourds entablements et des coupoles, ne verrons-nous
L ARCHITECTURE
Fig. 55. — Canapé, fauteuils, lambris (Petit Trianon).
pasune aberration similaire dans l'École de médecine de Paris due à Gondoin?
Gondoin (1737-1818), a-t-on dit justement, a élevé un temple à Esculape plutôt qu'un bâtiment destiné à l'instruction médicale de lajeunesse française.
Mais c'est Terreur qui s'accusera, nous le savons, sous le premier Empire et, sans nous arrêter à Desmaisons, l'un des auteurs de la façade principale du Palais de justice, du côté de la cour de Mai, à Le Noir, à Jacques-Louis Antoine, architecte de l'Hôtel des Monnaies, et autres continuateurs d'un style plus uniforme que caractéristique, nous en arriverons à Victor Louis (1731-1802).
Louis, à qui l'on doit le Théâtre-Français, les galeries du Palais-Royal, l'ancien Opéra de la place Louvois, à Paris, et le célèbre théâtre de Bordeaux, dont l'escalier est particulièrement beau {fig. 28), demeure sans nul doute le plus grand architecte de l'époque.
On a justement vanté la grande unité de ces galeries du Palais-Royal, l'originalité môme de leur harmonie sobre et majestueuse encadrant le charme frais d'un jardin; et, d'une manière générale, les conceptions de Louis ont de l'autorité et de la force.
Glissons ensuite sur le nom de Chalgrin, auteur de la réfection du Collège de France, que le premier Empire semble revendiquer; mentionnons Bellanger, architecte du comte d'Artois, plutôt à cause du palais
L APCITITECTURE
Fig. 56. — Fauteuil, style de transition, début de Louis XIV
(musée des Arts décoratifs).
de Bagatelle (fig. 25et 26), aubois de Boulogne, œuvre typique, que pour les maisons destinées à de riches financiers, bâties alors par le même artiste, en compagnie de plusieurs de ses collègues, dans la Chaussée-d'Antin, principalement.
Fig. 57. — Canapé, style de transition, début de Louis XVI.
Parmi les exemples les plus complets du temps de Louis XVI, nous citerons enfin le Petit Trianon {fig. 21, construit cependant par Gabriel sous Louis XV) et le palais de la Légion d^onneur [fig. 31).
« Entre Versailles et Trianon, a écrit Vaudoyer, il y a la distance de Louis XIV à Louis XVI », et l'érudit
L ARCHITECTURE
architecte est surtout frappé dans son rapprochement entre les deux époques, parla différence des jardins, autrefois dans le goût français et maintenant ordonnés à l'anglaise.
Fio. 58. — Console, style de transition, début de Louis XVI.
Quant au palais de la Légion d'honneur, œuvre de Rousseau, il fût bâti de 1782 à 1789 pour le compte du prince Frédéric de Salm-Kyrbourg et, incendié en 1871 pendant la Commune, Mortier le reconstruisit sur les mêmes plans.
Cette dernière œuvre, conçue dans d'heureuses
proportions, délicatement ornée, demeure un des modèles les plus purs du temps. Au résumé, l'architecture sous Louis XVI se distingue par une coquetterie et un charme personnels, par unequasi-origina-
Fig. 59. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).
lité savoureuse que les lourds et prétentieux monuments gréco-romains issus du premier Empire feront particulièrement apprécier.
L'architecture sous Louis XVI ne vise pas au grandiose comme l'art antique ; plus vivante que lui, elle n'en reflète que la sérénité. Ses colonnes, pilastres,
L ARCHITECTURE
Fiii. GO. — Bureau à cylindre (musée des Arts décoratifs).
attiques, ses frontons et ses entablements, sont élégants ; si elle s'enveloppe de lignes calmes, sa sécheresse est plus apparente que réelle. Aristocratique, distinguée dans sa présentation, la sobriété de ses détails décoratifs ajoute à sa mesure, plus correcte en somme que froide.
Elle aime les coupoles basses et les toits plats, les terrasses bordées de balustres; la pierre, à l'extérieur, convient essentiellement à sa dignité qui sourira volontiers, grâce à des frises de bas-reliefs. Pour contredire encore à la nudité de la pierre, des œils-de-bœuf souvent, encadrent des bustes, des médaillons ovales sollicitent des guirlandes, des guirlandes ceignent aussi des consoles, des statues garnissent, au sommet, des rotondes (comme celle du temple de l'Amour dans les jardins de Trianon)que Ton affectionne alors, parce qu'elles viennent varier, à souhait, de leur circonférence aux colonnes libres ou engagées, la raideur de la ligne droite ; rotondes comme celles du parc Monceau, du Palais-Royal, aujourd'hui détruite, comme celle de la barrière de Reuilly, due àLedoux.
Monuments plutôt peu élevés, monuments que des entrelacs, des guirlandes, des cannelures et autres motifs empruntés à l'antiquité, dont nous parlerons en détail lorsque nous aborderons le meuble, garnissent discrètement. Petits châteaux, seulement en apparence, où le désir d'intimité s'est maintenant ré-
L ARCHITECTURE
fugié. Certes, le cintre romain détrônera ici la courbe excentrique, mais il semble que ce cintre n'aura pas
Fio. 61. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).
la morgue de l'antique, on le verra plus souple, et pour ne parler que des guirlandes, celles-ci seront tressées de fleurs et de fruits de France. De même le ruban, cher à l'époque qui nous occupe, semblera inédit ; il offrira des rosettes nouvelles.
Aussi bien il serait injuste de déclarer que l'architecture, sous Louis XVI, comme trop souvent la tragédie du temps, devint quelque chose d'aveugle, de routinier et de fatal, qui eut des règles immuables. Le retour à l'antique, souvenons-nous-en, fut prêché parallèlement au retour à la nature, et l'artifice de cette nature coïncide parfaitement avec cette traduction de l'antique.
Si Marie-Antoinette joua à la fermière au Petit Trianon, avec la princesse de Lamballe et Mme de Polignac (tandis que Louis XVI faisait le meunier), cela nous vaut une laiterie d'apparat qui, pour avoir été renouvelée de celles du xvne siècle, n'en est pas moins charmante. On a vanté la richesse de ces laiteries garnies de marbre blanc, ornées de délicats bas-reliefs qui, plus tard, seront décorées à l'antique, témoin la laiterie bâtie par Bellanger pour la belle propriété de Neuilly de M. de Castellane.
Le goût des paysanneries dictées par ce sempiternel désir de retour à la nature nous vaut, en somme, des thèmes architecturaux typiques et variés.
De quelle indulgence, d'ailleurs, ne se sent-on pas animé, lorsque l'on compare les monuments du xvme siècle à ceux du xixe!
Voyez le parfum discret du Louis XVI opposé à l'odeur un peu lourde du règne de Napoléon Ier, jusqu'à la senteur équivoque qui suivit !
L ARCHITECTURE
Fio. 62. — Cheminée, panneaux, etc. (musée des Arts décoratifs).
En plus de la ligne, sous Louis XVI, il y a l'harmonie du ton. Ligne et ton sont parfaitement assortis II appartiendra au premier Empire de copier des fresques antiques, tandis que l'heure de Marie-Antoinette réclamera des fonds tendres et vagues, représentés par des lambris et des tentures clairs ou voilés de gris mélancoliques.
Mais nous n'aborderons point encore le chapitre de la décoration intérieure et, pour conclure, nous dirons que si l'architecture de Louis XVI profita de l'antiquité, le style de Napoléon Ier en abusa. Question de nuance fort importante, question de gamme aussi, parce que, comme nous le verrons plus loin, la couleur sous Louis XVI est vaporeuse et troublante ; point vaporeuse ni troublante comme sous Louis XV, à la manière capiteuse, mais à la façon du jour, sensible, pensive et inquiète. La couleur rouge de la Révolution violera ensuite ce ciel gris, puis avec Napoléon, cette couleur disparaîtra sous l'aile de l'aigle ou sous l'envol des abeilles pour se perdre enfin dans l'impersonnalité des tons mêlés.
Au résumé, on goûtera dans l'art qui nous occupe la beauté véritable d'une architecture encore française d'esprit et de délicatesse. Alors que l'Italie, que nous avions prise pour guide, voit maintenant ses arts tomber en décadence, alors que le modèle classique, hallucinant et exclusif, voudrait endormir notre génie,
L ARCHITECTURE
comme fatigué d'avoir sinon toujours enfanté des
Fio. 63. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).
chefs-d'œuvre, du moins d'avoir toujours « nationalisé » l'inspiration d'autrui, nous régissons encore l'esthétique à l'étranger. Jusqu'au moment où, après
une révolution purement politique, après un style Empire intéressant, après deux Restaurations et un second Empire plats et stériles, notre heure enfin tiendra cependant encore le sceptre de la beauté, mais davantage peut-être dans l'intention que dans la réalisation. Pourtant, il faut lui savoir gré à notre époque, de n'avoir point été exclusivement éblouie par les rayons du passé comme d'avoir maintenu sa propre gloire.