CHAPITRE V
La Peinture et la Sculpture
Si l'architecture a repris son empire sur le mobilier, au nom de l'esthétique, la peinture et la sculpture vont subir le joug de la morale.
L'histoire, en compagnie de la philosophie, inspire les artistes ; les scènes puisées dans la nature commencent à intéresser une société qui veut être contemplative, préoccupée de s'évader de son soi, sur les conseils de Jean-Jacques Rousseau. Le spectacle delà vie, enfin, subordonne l'admiration.
François Boucher avait été le peintre des frivolités, Greuze devait réagir au nom des bourgeois contre ces « fadaises », qui n'avaient sans doute d'aristocratique que leur luxueuse volupté et d'artistique que leur audace. Boucher, d'ailleurs, a maintenant lassé son public, et ses élèves commencent à se détacher
de lui, sur le conseil même du grand artiste (témoin David), aussi clairvoyant que les modes sont ingrates.
Voici donc venir l'heure de Jean-Baptiste Greuze. Mais comment eût fait Greuze pour s'imposer complètement à son époque de sensiblerie et de déclamation? Ce fut la vengeance de Boucher, de marquer de son empreinte l'œuvre de son antagoniste.
Aussi bien les réacteurs ne s'imposent qu'à la longue, et Greuze, pour avoir voulu effacer d'un seul coup l'école mythologique de Boucher, traînera le boulet d'une affectation théâtrale dans un coloris similaire à celui auquel il venait faire échec. Moins de légèreté et de fraîcheur cependant, dans ce coloris ; plus d'observation el de vérité humaines en revanche que chez Boucher mais, malicieusement, le peintre de Cupidon taquinera la vertu du moraliste de la Piété filiale en lui soufflant des sujets équivoques comme les Œufs cassés, la Fille confuse, la Cruche cassée, le Malheur imprévu.
« ... Battant, courant sur le boulevard des petits spectacles, ce visage émerillonné, cette coiffure ébouriffée, cette tournure burlesque, qu'est ce fou? — Greuze, le peintre de la vertu... prenant la Gosset jeune pour modèle de son Accordée de village (fig. 32), prenant peut-être modèle de sa dame de charité parmi les bacchantes de la Delaunay. »
C'est Greuze dégageant en somme la morale de la
LA PEINTURENT LA SCULPTURE
Fia. 66. — Commode-vitrine , chaises (musée des Arts décoratifs).
vérité, avec un sourire que la peinture religieuse, à laquelle le charmant artiste aspira parfois, ne lui pardonnera pas ; c'est Greuze n'aboutissant, dans une de ses rares concessions à la mythologie, qu'à faire regretter Boucher ; c'est Greuze enfin touchant sans conviction à l'histoire.
Il n'empêche que : le Père de famille expliquant la Bible à ses enfants, premier tableau de J.-B. Greuze, fut en revanche fort vanté pour Futilité de son enseignement moral et populaire, d'autant qu'il traduisait parfaitement par l'image les théories esthétiques de Diderot et répondait au besoin intellectuel du moment.
L'explication de l'enthousiasme du philosophe-critique, à l'égard du peintre réactionnaire, commence à se faire jour. Diderot dira bien, quelque part, pour excuser certaines faiblesses de son idole : « Nos qualités, certaines du moins, tiennent de près à nos défauts : la plupart des honnêtes femmes ont de l'humeur, les grands artistes ont un petit coup de hache sur la tête » ; et n'est-ce point préparer le terrain favorable aux représentations à double sens, aux écarts de Greuze ?
Au surplus, Greuze ne vise pas à la grandeur, il cherche l'intérêt du détail et ce souci plaît vivement à Diderot : « Dans le Père de famille expliquant la Bible à ses enfants, l'artiste a placé dans un coin à
LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
terre un petit enfant qui, pour se désennuyer, faisait les cornes à un chien. Dans son Accordée de village, il avait amené une poule avec sa couvée. Dans la Piété
Fio. 67. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).
filiale, il plaça à côté du garçon qui apporte à boire à son père infirme une grosse chienne debout qui a le nez en l'air et que ses petits tettent toute droite, etc.. »
Malgré et peut-être même à cause de ces puérilités,
la Laitière, le Départ delabarcelonnette, le Retour delà nourrice, notamment, sont des chefs-d'œuvre du genre.
Et pareillement, la Malédiction paternelle et le Fils puni demeurent des pages éternelles, à cause de leur emphase sans grande conviction et sans prud'homie, qui les rend accessibles à tous les systèmes et acceptions de vertu. Quant à leur vérité technique, elle est aussi fallacieuse, fort heureusement encore pour leur idéal, qui eût certainement fléchi à travers les années sans cette fiction.
Les tons argentés de Greuze, enfin, qui voudraient contrarier les roses de sa palette, par désir de réalité, ne sont là que pour rire; même, certaines tendances au noir de cette palette n'ajoutent point à la gravité du sujet, et peintre génial de la jeunesse et de la candeur (plus apparentes que sincères), Greuze n'a pas su peindre les rides ma\gré qu'il s'y employât.
Hélas ! vers la fin de sa carrière, l'exquis peintre de la Cruche cassée partagera les déboires de F. Boucher. A son tour, il pâtira de la fatale réaction, emporté dans le tourbillon qui acheva de briser les tiges frêles de l'art du xviii* siècle.
Vien, David et son école brandissent maintenant le glaive antique. L'art, autrefois essentiellement français, va se naturaliser grec et romain aux accents de l'héroïsme et de la majesté.
Greuze force son génie avec les Reproches de Sévère
LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
à Caracalla, il entre à l'Académie sous les auspices d'une toile d'histoire ! C'est le signal de la débâcle, c'est l'oubli, la misère...
Bref, à côté de Greuze en plein triomphe, nous
Fio. 68. — Bergère (musée des Arts décoratifs).
voyons notamment Joseph Vernet, peintre de marines en présence desquelles on frémit, comme devant de véritables flots réellement courroucés (fîg. 33.).
Vernet de même que Boilly — autre artiste de cette période — réussit à convaincre par un spectacle qui répond au réalisme de l'heure. Sa nature ne fait pas
rêver, elle apparaît précise, tout comme les scènes de la vie signées Boilly semblent vraies, et cette précision et cette vérité arrêtent les regards d'une foule qui auparavant se fût détournée d'elles.
Lépicié, pareillement, satisfait à l'admiration bourgeoise du moment, il ne déconcerte pas avec ses pauvres intérieurs, bien au contraire, il attache, et ses
Fig. 69. — Canapé de Marie- Antoinette (musée des Arts décoratifs).
tableaux de genre volent bas volontiers, pour captiver davantage.
Voici Chardin (1699-1779), auteur du Bénédicité (fîg. 34), de la Mère laborieuse et autres poèmes naïfs, traduits avec un parfait scrupule; Chardin dont aussi les natures mortes sont tellement vraies qu'elles émeuvent !
On dit « bête comme un chou, qui oserait dire bête comme un chou peint par Chardin? »
LA peinture et la sculpture
Fia. 10. — Cheminée, cliaises, etc. (musée des Arts décoratifs).
Voici l'admirable pastelliste La Tour (1704-1788), dont les pastels sont vivants, et tant d'autres maîtres convertis à ridée nouvelle, à moins que ces maîtres ne
soient nés pour faire triompher cette idée.
Bref, les devoirs de l'art sont maintenant devenus autres, son rôle est de parler à l'âme et d'exalter les sentiments ; il est objectif au lieu d'être subjectif, les sujets traités doivent valoir d'avantage par l'idée que par le sujet, et le mouvement, en s'accentuant, nous vaudra Louis David, apôtre de la Révolution et de l'Empire, révolutionnaire et empereur des arts, après avoir vécu plutôt en conspirateur sous Louis XVI. Aussi bien L. David est inséparable du premier Empire* et nous ne le citons qu'en passant.
Fig. 71. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).