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CHAPITRE VI

Vue d'ensemble du style Louis XVI

Après la révélation des ruines d'Herculanum (1713), de Pompéi (1755) et de Velleia, près de Parme (1760- 1764), l'art se pencha, avec une curiosité de jour en jour plus ardente, vers le passé. On tenta la résurrection de la ligne antique dans le désir d'austérité que nous avons dit.

Toutefois, Pompéi conseilla à côté de la rigidité, ses fines ornementations, et le décor, d'une manière générale, ignora, dès lors, cette raideur qui caractérisera le style Empire.

Aussi bien l'esprit français préside à cette influence et, sans abdiquer les élégances précédentes, le Louis XVI, moins solennel, sera plus grave. Franc dans sa ligne, sans être compassé, c'est à-dire dédaigneux du galbe précédent sans être intransigeant

dans la grâce, un peu mièvre, un peu féminin, froid et distingué, le style qui nous occupe est au surplus d'un goût très fin et homogène.

L'intimité de l'intérieur s'accentue et l'éclat des ors a été jugé trop tapageur ; le plus souvent le décor sera blanc s'il n'est gris clair ou de quelque autre nuance effacée, et l'or souvent n'apparaîtra qu'à l'état de filet mince. Les étoffes seront parfaitement calmes, à bandes droites fréquemment, à semis de fleurs réguliers ; ces étoffes souples, d'un chatoiement discret aux motifs de couleur tendre, proviennent des manufactures de Lyon. Des sièges foncés, en tapisserie d'Aubusson, de Beauvais, alterneront encore avec ce léger sourire, dans cet ensemble d'où sont bannies les peintures éclatantes au profit des roses passés, des verts d'eau, des camaïeux.

C'est l'heure de la nudité de grand ton, du redressement des axes comme des caractères. Les lambris, autrefois contorsionnés, sont à angle droit et inscrits dans des lignes sèches, tandis que les profils rigides des moulures consacrées achèvent de redresser l'aplomb des panneaux. L'usage des parquets se généralise.

Néanmoins, le luxe du xvme siècle forme un tout inséparable de luxe et de galanterie et, si le Louis XVI morigène la Régence et le Louis XV, ce n'est guère que sur sa fin qu'il réussira dans sa réforme.

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Mais l'intention de gravité suffit, en somme, à cette réaction, qui s'annonce premièrement par la rigidité du meuble (à défaut de celle des mœurs, plus délicates à ordonner), par le calme de la décoration, sous l'empire d'un esprit plus sérieux.

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Fig. 81. — Commode (musée des Arts décoratifs).

L'accès de vertu ne va point alors jusqu'à condamner le boudoir, mais la grâce voluptueuse de celui-ci désirera seulement s'amender peu à peu, du moins dans l'honnête société.

On affectera de préférer au boudoir le petit salon de conversation, quelquefois ovale, pour que la transition du souple au rigide, soit moins brusque.

Or, si, le boudoir veut seulement se donner des airs prudes, il n'y atteint que grâce aux yeux plus indulgents, plus austères qui, en le regardant, ne veulent point y voir de malice.

Autrement, on a remarqué que, sous le règne du roi forgeron (Louis XVI), ces boudoirs — dans le monde équivoque, cependant — étaient particulièrement riches et voluptueux, et les hommes, en revenant à la simplicité du costume, semblent ainsi vouloir faire pardonner aux derniers écarts de Vénus.

Aussi bien, le luxe entraîne avec lui des débordements, et le règne de Louis XVI, malgré qu'il voit expirer les langueurs et les frivolités précédentes, malgré qu'il revienne à plus d'ordre et de réflexion, demeure fatalement inséparable de ce délicieux et fastueux xvme siècle.

C'est ainsi que le boudoir — pour en revenir à cette pièce typique — de la marquise de Serilly, une des dames d'honneur de Marie-Antoinette — avec sa cheminée en marbre bleu turquoise, décorée de cariatides sculptées par Clodion, avec son plafond dû au pinceau de Natoire, avec ses fins panneaux peints ; c'est ainsi que le boudoir delà reine, à Trianon, si élégant, si distingué, comptent parmi les exemples d'une préciosité, qui, pour s'être mise dans un décor autre, n'en demeure pas moins riche.

Une belle estampe de Moreau le Jeune nous montre

vue d'ensemble 125

bien la modestie de la chambre de Jean- Jacques Rousseau, mais écoutons, en revanche, la description de la chambre de Marie-Antoinette.

Certes, il va s'agir de la chambre d'une reine, mais

Fig. 82. — Petite table.

ne goûterons-nous pas d autant le piquant du contraste, entre la sévérité de Fauteur de la Nouvelle Héloïse mettant son cadre en rapport avec ses théories, et Marie-Antoinette représentant la cour, avec un reste de somptueuse frivolité?

Au fait, Jean-Jacques Rousseau, l'un des apôtres du retour à la vertu, ne visait qu'à convertir les humbles et n'inaugura-t-il pas la Révolution française en touchant d'abord le peuple ?

D'autre part, il eût été dommage que Part, esclave du luxe, s'effondrât dans l'irrespect de la beauté passée et que la cour, bien qu'attentive au mouvement esthétique, bien qu'elle sacrifiât à moins d'aristocratie, renonçât subitement à cette grandeur à laquelle on est redevable, au résumé, d'un style d'une franchise remarquable.

La cour seule, d'autre part, centre rayonnant du luxe, conservatoire des élégances, devait donner la note exacte du style nouveau et, fort heureusement aussi, l'art veillait sur la qualité de la simplicité à Tordre du jour.

Le style Louis XVI ne représeaite-t-il point, en somme, une aristocratique sobriété? Et tout aussi aristocratique était ce défilé de grandes dames, Marie-Antoinette en tête, jouant à la paysanne, en robes de soie, dans les jardins au coûteux pittoresque de Trianon.

Artistique sobriété est bien le mot qui convient à caractériser la fragilité délicieuse du sentiment de cette époque au faste discret, entre une époque tapageuse et une ère sanglante.

N'oublions pas que, depuis la Révolution, après un

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style d'improvisation (premier Empire) nous ne pos-

Fio. 83. — Étoffe d'ameublement.

sédons pas de style propre, et la eour de Louis XVI

nous apparaît, en l'occurrence, comme la dernière serre où l'on ait cultivé une fleur typique. D'où notre reconnaissance artistique.

Après cette longue digression, nous reviendrons à la description de la chambre de Marie-Antoinette, par H. Havard [Dictionnaire de V ameublement et de la décoration) : « Qu'on imagine une immense pièce lambrissée en bas et décorée au plafond d'admirables boiseries dorées, la muraille garnie d'un splendide brocart à fond rouge, avec de grands cartouches larges d'une aune, de broderie d'or et d'argent, encadrée de pilastres à colonnes torses. Le lit à l'impériale en voussure, qui est drapé de même étoffe, n'a pas moins de quatorze pieds et demi de haut. Il est surmonté d'un couronnement richement sculpté, ornéd'une corniche à contours, fleurons et guirlandes, qui porte de jeunes enfants tenant des branches de lis et se couronnant de fleurs. Pour atteindre à cet autel (style du temps) qui n'est pas estimé, à Y Inventaire de 1792, moins de 135.000 livres, la reine gravit un marchepied de deux marches couvert de satin. Un grand canapé, deux grands fauteuils, douze pliants, un paravent et un écran, tous couverts de ce magnifique brocart à cartouches d'or et d'argent, sont disposés en bel ordre autour de cette chambre merveilleuse. Deux lustres de cristal de roche descendent du plafond, soutenus par deux cordons à glands, que l'inventaire

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estime 3.000 livres. Une pendule rocaille, un feu représentant des sphinx dorés, et de chaque côté de la cheminée, deux paires de bras ornés de guirlandes de laurier, achèvent la parure de cette pièce somptueuse, dont l'ameublement, sans les lustres, monte, au prix

Fig. 84. — Commode.

d'estimation de Y Inventaire (inférieur certainement au prix d'achat), à plus de 286.000 livres, un demi-million de notre monnaie.

« Ceci était la chambre d'hiver ; la chambre d'été, pour être moins coûteuse, n'en était pas moins fort belle encore. Cette autre chambre était tendue de gros de Tours, broché sur fond blanc, avec dessin formé de fleurs, plumes de paon, rubans noués et en-

cadré de bordures à fond violet également broché de fleiirs. Le lit à la duchesse, tendu de pareille étoffe, était surmonté d'un couronnement fait de guirlandes

et festons, avec des coqs et des aigles.

Les sièges, tous à bois dorés, se composaient d'un canapé, de deux fauteuils, de douze pliants couverts de môme étoffe. L'écran, le paravent, les portières et les rideaux étaient également de ce même gros de Tours. Cette seconde chambre , relativement modeste, ne fut estimée que 135.000 livres. »

D'autre part, la chambre à coucher « du modeste » Louis XVI est garnie d'un meuble de brocart « or frisé et or filé, liseré, broché vert sur fond cramoisi, orné de riches franges de cartisanes et torsades, or

Fig. 85,

Chaise.

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brillant et molet idem, avec tête et paillette, le

Fio. 86. — É/o/fe (V ameublement.

tout en or fin » et valant la somme de 238.579 francs !

Et les philosophes tonnent contre « cet amas de mille superfluités qui prouvent que la philosophie moderne n'est pas celle des anciens ». « Tout ce qui sert aux besoins et à la décoration d'une maison,, constatent-ils avec éclat, est ce qui est maintenant le plus grand objet de luxe et de dépense. On ne peut plus dormir que dans des lits superbes, et habiter un appartement s'il n'est magnifiquement boisé, avec un vernis et des baguettes en or, ou s'il n'est tapissé d'un damas à trois couleurs... »

C'est Mercier, enfin, qui écrira dans son Tableau de Paris : « On a donné aux ameublements une magnificence surabondante et déplacée. Un lit superbe qui a l'air d'un trône, une salle à manger ciselée, des chenets travaillés comme un bijou, une toilette d'or et de dentelles, sont assurément d'une ostentation puérile. Un palais où l'on ne voit que glaces, or et azur, m'attriste puissamment. »

Après cet éblouissement si injustement flétri, nous reviendrons à notre description d'ensemble.

Meubles légers et volants, guéridons, tables à ouvrage, à coiffer, en forme de « rognon », enboisiareset précieux de nuance claire, en érable, en if, en amarante ou en acajou, souvent en marqueterie; bureaux,, secrétaires, tables, etc., rehaussés de légers bronzes admirablement ciselés et dorés, de baguettes et moulures, de bagues, de chutes, de pieds ou sabots et de

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chapiteaux également dorés. Et ces ornements sont symétriques et rectilignes, et ces baguettes et moulures, très fréquentes, encadrent la construction générale du meuble.

Les plateaux des tables, des secrétaires, enfin, afTer-

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Fig. 81. — Commode (musée des Arts décoratifs).

tionnent certaine petite galerie ou balustrade de cuivre ajouré qui joue la bordure, et les chaises sont légères, les canapés étroits. Lits à baldaquin, à rideaux de soie tombant en chute, en bois peint ou aux panneaux recouverts de tapisserie. Commodes en acajou, dont les pieds sont de fines serres d'aigles ; des commodes à côtés arrondis, décorées de fines ciselures,

aux montants à pilastres rectangulaires et enrubannés, soutenant des attributs allégoriques, surmontés de chapiteaux corinthiens entre lesquels pendent des guirlandes, etc.

Des consoles-buffets en acajou, à gradins, dont les sujets ciselés sont appliqués sur bois d'ébène, et des girandoles, des pendules (plutôt pendulettes), des baromètres, des vases en matières précieuses ; des tables en acajou massif dont les pieds ronds, bagués de cuivre, sont reliés par une tablette d'entre-jambes ; des étagères en ébène ornementé de cuivre ciselé, surmontées d'une plaque de marbre ; des petits secrétaires en bois d'amarante avec plaques de Sèvres ; des tables de déjeuner à deux plateaux superposés, etc. Et tout cela fin et élégant.

Si le style Louis XVI a fait siens les ornements antiques : oves, imbrications, rais de cœur, feuilles de laurier, etc., qui viennent remplacer les jets de fleurs improvisés, les palmes contournées, précédents, il insiste, d'une manière typique, sur les rubans, les perles, les guirlandes, les médaillons et le motif draperie.

Mais revisons les ornements du Louis XVI, en leurs principaux aspects :

Moulures aux rinceaux alternants, parallèles et de volumes égaux, très souvent unies aussi ; palmette calme, plutôt étroite et allongée; chapiteau à volutes,

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type ionique, agrémci té do chnles de feuillnge em-

Fio. 88. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).

prunté de préférence au laurier et au chêne ; panneaux aux rinceaux symétriques; palmes placidement placées, au vohjme nettement équilibré ; angles droits

encadrant de lignes intransigeantes lambris et trumeaux ; rosaces singulièrement... carrées, ovales, triangulaires, etc., où le feuillage est symétriquement dénaturé; guirlandes, comme les chutes de feuillage,

Fig. 89. — Encoignure.

traitées au naturel ; guirlandes de fleurs moins désordonnées que sous Louis XV.

Nous retrouvons le carquois Louis XV, dans les trophées Louis XVI, mais Tare de Cupidon, auparavant mêlé avec une torche à une ornementa-

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tioa de feuillage et de fleurs, tend à représenter plutôt l'arc du guerrier, et la torche voudrait n'être plus

Fig. 90. — Ecran.

celle du frêle Amour, mais celle des héros antiques. Pourtant, houlettes et pipeaux enrubannés, bergères et moutons, chalumeaux, cornemuses, tambourins, paniers de fleurs, nids d'oiseaux, etc., le motif pastoral enfin, persiste, seulement tempéré en son es-

prit jugé frivole, par des lyres ou des palmettes antiques.

Tous ces ornements Louis XVI sont en vérité d'une légèreté rappelant plutôt l'esprit de la Renaissance (arabesques, panneaux décorés de rinceaux, de médaillons, de plaquettes, de figures humaines, etc.) que celui de l'antique, malgré encore le souvenir du trépied, du camée, du bouclier romain, des thyrses, de l'urne, etc., qui figurent là sans doute pour calmer l'envol de la fantaisie, de même que les « grotesques » reviennent à la pureté et à la délicatesse.

Au reste, l'emblème rustique à l'ordre du jour — rappelons-nous le culte du jardin anglais en guise de vraie nature — prétend ne rien devoir qu'à la Vie, c'est le mot de passe de l'art qui s'efforce de nier aux précurseurs toute expression véritable; mais, en fait, il n'y a que le mot qui change, du moins en matière d'inspiration.

Aussi bien les siècles profitent les uns des autres, ils mêlent la beauté, qu'ils distribuent et répartissent avec plus ou moins d'enthousiasme selon leur caprice; mais sans se débarrasser complètement des précédents héritages.

Ainsi verrons-nous le Louis XVI demeurer fidèle aux fantaisies décoratives de l'Extrême-Orient qui, sous Louis XV et même sous Louis XIV, avaient été en faveur. Ainsi coi; tinueront à fleurir les laques sur les

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Fig. 91 , — Bergère (musée <}es Arts décoratifs).

cendres du vernis Martin: mais d'autre part, comme le goût de la mosaïque, de retour sous Louis XVI, est d'importation italienne, des décorations de porcelaine de Sèvres viendront, en revanche, donner une note bien nationale aux meubles qui nous occupent.

En un mot, l'esprit de Louis XVI demeure fidèle à la tradition française que le style Empire travestira à la manière grecque, et il se contente de revenir à plus de rectitude et de cohésion que sous Louis XV, simplement.

Voyez le cartouche Louis XVI, charmant, à côté du cartouche Empire, maussade. Le premier souple, sobre mais vivant; le second plat et sec, mort enfin.

Voyez la console Louis XVI aussi fuselée et gracieuse que celle du style de Napoléon Ier est trapue et ingrate. Cette console Louis XVI qui souvent s'enguirlande, lorsque la chute du feuillage ne lui suffit plus.

Voyez le balustre Louis XVI, bien galbé et tout nu, sa forme suffisant à sa beauté.

Et cette nudité du décor en général, aura sa séduction, elle correspondra à cette stricte politesse, à ce scepticisme, à cet esprit, à cette réserve, qui animent la société actuelle.

Cheminées de marbre blanc, petites, à linteaux étroits — remarquez le goût pour ce qui est étroit — ornés de feuilles de chêne, de laurier, d'imbrications et autres ornements antiques, soutenus par de

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menues cariatides, mais plus généralement appuyés sur des jambages droits bordés de discrets ornements.

Ornements souvent en cuivre, de même que les chenets et les pare-étincelles.

Dans la cheminée réduite qui motive des écrans moins vastes, au profit d'écrans à main fort goûtés,

Fig. "92. — Petite table, avec pieds-lyres (Petit Trïanon).

les petits chenets ont succédé aux lourds landiers et la garniture de cheminée est de dimension mesurée, en bronze doré, en marbre. Les fleurs artificielles sont très à la mode, on voit sur les cheminées « des vases garnis de fleurs artificielles, accompagnées de plusieurs minéraux, le tout sous cage de verre » ou des rameaux en métal ciselé, ou des fleurs en porcelaine. Petites pendules, chandeliers fluets, leurs finesse trouvant sa compensation dans l'ampleur abandonnée.

Et les bois, à l'entour, sont laqués en gris lorsqu'ils ne sont pas sobrement dorés, achevant de donner aux pièces un aspect froid, correct et agréablement monotone.

Tout ce style est d'ailleurs dans l'aspect qu'il recherche, dans la rigidité du cadre qu'il donne à toutes ses expressions. Hormis le bureau à cylindre nécessairement ventru, le meuble se permet à peine quelque sinuosité, ses pieds sont droits et il veut être droit.

Cependant, bien des torchères, bien des consoles et certaines bases de pendules ont sous Louis XVI des faux airs de Louis XV et même de Louis XIV; soit par le galbe des pieds, soit par la lourdeur et l'abondance des détails. Mais outre que cela est l'exception, n'avons-nous pas parlé des sublimes contagions qui sont comme la solidarité de l'art à travers les siècles?

Ne confondons pas, néanmoins, l'avantage de ce trésor, de cette expérience de beauté latente dans les grands styles de la Renaissance et de ceux qui suivirent jusqu'au nôtre, excepté, avec la quasi-impureté qui frappe dans les meubles de fin ou de début de style. Une phase de transformation ne saurait, en effet, être comparée à un résultat, à un acquis et, les styles de transition n'ont qu'un intérêt relatif, ils font patienter.

Bref, le style Louis XVI est rigide et droit. La pastorale inscrite dans un médaillon qui figure dans

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tel écran, par exemple, est dans un cadre droit, selon l'époque. Qu'importe que des torches, que des carquois servent démontants à ce cadre, en souvenir de

Fio. 93. — Fauteuil (musée des Arts décoratifs).

Boucher! Ne sont-ils pas maintenant enguirlandés, que dis-je, prisonniers sous des chaînes de fleurs?

Et puis, ne voyez-vous pas que les moulures étroites, inscrites à Tentour de ce cadre droit, sont pure-

ment antiques? Reste le motif arc disséminé dans le feuillage, qui couronne cet écran. D'abord, contesterez-vous à ce feuillage sa liberté naturelle? Et voyez enfin le nœud de ruban qui ponctue ce tout, à la manière de Louis XVI !

Aussi bien, les amours potelés, les nuages roses, les

Fig. 94.

Tabouret.

bergers et les bergères d'opéra-comique, chers à Boucher, chassés de la peinture et de la sculpture, ne revivent guère maintenant que dans la tapisserie, et encore préfère-t-on à ces « fadaises », des bouquets de fleurs, des compositions décoratives sans sujet précis, des ornements empruntés, comme toujours, à la nature.

D'ailleurs, la peinture décorative malgré les délicatesses de Salembier, de Rançon, de Delalande, de

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Delafosse*, de Prieur, entre autres, s'efface pour dis-

Fig. 95. — Coiffeuse.

paraître presque, devant les glaces dont cependant le perfectionnement ne permet pas encore les grandes

1. Delafosse mérite une mention spéciale. Ses créations décoratives, notamment dans le meuble, sont d'une fantaisie typique, au point que les connaisseurs distinguent un « style » Delafosse. Les œuvres de cet artiste se remarquent au luxe et à l'abondance de leur ornementation bien Louis XVI, mais affranchie

dimensions. Les glaces voudraient remplacer les trumeaux comme les peintures et, par nécessité cependant, on adopte de petits carreaux pour les fenêtres, et, pour les impostes, les croisillons qui encadrent les vitres, sont disposés en éventail. La difficulté de fabriquer de grandes vitres, à cette heure, conseille, en effet, les châssis à carreaux garnis de croisillons de bois qui permettent l'emploi des verres de petile dimension. Et comme, d'autre part, la mode est aux grandes glaces, les « cheminées de glace » qui sont aujourd'hui nos glaces de cheminées, étaient prolongées soit au moyen d'autres morceaux de glaces tant bien que mal rajustés, soit par des peintures ou des bas-reliefs de sculpture.

Si, sur le mur, on ne dédaigne pas la tapisserie, les boiseries unies, les lambris peints ou sculptés, brodés même, singulièrement rénovés, avons-nous dit, de la Renaissance, sont particulièrement en faveur, et les niches décorées de vases remontent encore à ce style.

Le papier peint est aussi en vogue et il alterne avec des pékins, perses, soies, velours, taffetas à bandes moirées et brochées, brocatelles (étoffes brochées de fleurs et de figures) ; les dessus de portes d'autre part,

de la rectitude constructive que Ton est habitué de rencontrer à cette époque. Delafosse s'évertue à un joli désordre de lignes, très caractéristique, à un style Louis XVI composite du meilleur aloi.

VUE D'ENSEMBLE 147

et les meubles, aflectionnent les tapisseries de Beauvais tout comme les montants et les murs aiment à se parer d'Aubusson.

Chassée du mur, la peinture décorative se réfugiera dans l'industrie où elle se développera; nous la verrons florissante dans le mobilier. Ainsi la suite de Boucher trou vera-t-elle à faire accepter son talent que l'esprit nouveau répudie. Des peintures en camaïeu, de pelits bas-reliefs, des porcelaines de Sèvres, des plaquettes s'encastreront dans le meuble; toute une révolution, par ce fait, va naître. Et, tandis que l'on innovera aussi des figures cariatides dans les angles du meuble, des griffons et des sphinx apparaîtront dans les supports.

Si, d'une manière générale, on a banni dans le meuble, la grâce des courbes, si on n'y succombe

Fig. 96. — Écran.

que contraint et forcé, dans quelques baldaquins de lils (celui de la reine Marie-Antoinette, au palais de Fontainebleau, notamment), dans quelques retours d'ébénisterie lorsque les pans coupés ne suffisent pas, il n'en est pas de même de l'orfèvrerie. Pour atteindre à cette élégance qui la caractérise alors, nous verrons l'orfèvrerie, en effet, fidèle aux lignes souples ; elle sera plus symétrique, mais elle demeurera aussi précieuse que sous Louis XV. Toutefois, les ciselures seront moins saillantes qu'à cette dernière époque.

Mais, pour en revenir au meuble dont nous n'esquissons encore que l'aspect d'ensemble, quand les pieds ne sont pas tout droits, on les incurve, on les cintre légèrement mais sans jamais tomber dans la torsion du Louis XV; encore, ces pieds incurvés, cintrés, à peine — relevant plutôt du style de transition — sont-ils souvent accompagnés rigidement en leur timide inflexion, par un galon ciselé de motifs antiques.

Le triomphe du Louis XVI est la cannelure, et les pieds de fauteuils fuselés, en forme de carquois, de flambeaux ou à toupie, ronds ou carrés, souvent à sabots de cuivre, sont volontiers aussi cannelés.

On a dit justement que le xvme siècle était le siècle des tapissiers, cela nous dispensera d'insister sur le goût de ladraperie qui, cependant, tendsous LouisXVI à moins de frivolité ; c'est-à-dire que la frivolité du Louis XVI, chassée du meuble de fond, se réfugiera

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dans une foule de petits objets, plus ou moins utiles, d'une invention et d'une préciosité où la ciselure, comme l'orfèvrerie, communieront de beauté.

L'esprit français du xvme siècle n'est qu'un bloc, en somme ; il manifeste seulement, sur sa fin, un caprice boudeur, et, les colombes se becquetant , les bergers et les bergères enrubannés qui régnèrent sous Louis XVI, n'était l'auguste attirail antique refrénant leur fantaisie, n'était leur discipline, leur rôle maintenant secondaire, ne sont pas éloignés de ceux de la Régence et de Louis XV.

Mais, bannies de la grande peinture et de la grande sculpture, répétons-le, nous verrons seulement revivre ces délicieuses légèretés, dans les statuettes de terre

Fig. 97. — Thermomètre.

cuite, en biscuit de Sèvres, dans les pendules, sur maints bibelots et menus ornements, sur des boiseries et des panneaux, en arabesques.

Selon le goût champêtre et sentimental de l'heure, cœurs, arcs et carquois, flambeaux d'hyménée, paniers et houlettes fleuris, chapeaux de paille de bergères, rubansflottants, outils de jardinage, trophées de chasse, tous ces emprunts gracieux, mêlés à des feuillages grêles doivent, à des sphinx, à des thyrses, à des trépieds classiques, leur quasi-transformation, leur caractère de soi-disante épuration.

Combien la tenture du boudoir de Marie-Antoinette, à Trianon, avec son motif de paniers alternant avec des chalumeaux, des oiseaux et des nids, reflète bien le style du temps ! Combien aussi, les Amours de Clodion apparaissent se réclamer de l'antique, ainsi que tous ces petits bas-reliefs de nudités voluptueuses dues au maître décorateur, à côté des Amours d'un Boucher ! Ce n'est point la même esthétique qui guida les deux artistes — leur légèreté n'est qu'analogue. Boucher reflète l'esprit de la Régence et de Louis XV; Clodion, malgré néanmoins qu'il retarde comme genre sur son époque, a bien travaillé dans le style de Louis XVI.

L'idylle chez Boucher est mythologique, la facilité de l'expression chez le peintre de la Pompadour n'oserait se réclamer de l'esprit antique comme l'idylle,

VUE I) ENSEMBLE

Fig.98. —Cartel.

LE STYLE LOUIS XVl

même risquée, de Clodion, ciseleur de formes, sculpteur classique.

Aussi bien, le carquois de Cupidon relégué maintenant au pied des meubles, tient à personnifier jusqu'à la fin l'esprit du xvme siècle. David n'a point encore fait les gros yeux. Mais nous n'aborderons le détail du meuble qu'au chapitre suivant; cet exposé général de l'esprit du décor et du mobilier sous Louis XVI suffisante dépeindre son atmosphère d'ensemble.

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