‹ Le stylet cristallin des lamellibranchesChapitre 21 sur 26 · AN VIEN · texte numérisé non relu

AN VIEN

saient avoir un peu souffert, et la tige, sans présenter toutelois aucune altération bien nette, n’avait plus son aspect normal.

Le 29, deux individus sont disséqués : le stylet est en excellent état (1).

Le 30, sur quatre Cardium que j'examine, trois possèdent un stylet entièrement intact; chez le quatrième, la tige est seulement très légérement diffluente à son extrémité inférieure, c’est-à-dire à son extrémité amincie.

Le 1er décembre, je sacrifie quatre autres Cardium, le stylet est entier, ne présentant aucune trace de diffluence; peut-être est-il un peu plus foncé de teinte, un peu moins élastique et moins ferme que d'habitude”?

Le 2, sur trois animaux examinés, deux ont leur stylet normal, à part une légère diffluence vers l’extrémité inférieure. La troisième Bucarde est presque morte ; c’est à peine si les muscles adducteurs offrent quelque résistance lorsque j'introduis mon scalpel entre les valves de la coquille : la tige est rompue en de nombreux fragments de consistance molle.

Le 3, deux Cardium sont ouverts ; le stylet est à peu près dans le même état que la veille, mou, crevassé.

Le 4, je dissèque deux Cardium : l'état de diffluence est plus accentué, la tige est notablement diminuée de volume, segmentée en un grand nombre de tronçons.

Le 5 Décembre, enfin, après un jeûne absolu de onze jours, j'examine les 4 dernières Bucardes ; trois d’entre elles étaient mortes, dégageant déjà une odeur désagréable, la quatrième, douée encore d’un reste de vie, possédait seule un stylet, en complète diffluence, d’ailleurs.

J'ai répété à plusieurs reprises cette expérience, qui m'a toujours donné des résultats identiques. En somme, ce n’est guère qu’à partir du huitième jour que le stylet commence réellement à s’altérer chez des Cardium placés dans d'aussi mauvaises conditions que possible; chez les Moules, d’après HaseLorr, la diffluence de la tige débute dès le deuxième jour, et, le huitième la résorption est complète. Est-il raisonnable d’admettre que des animaux ayant à

(1) Depuis quatre ou cinq ans, j'ai ouvert certainement plus de dix mille Cardium edule frais, à toutes les époques de l’année, et pas une seule fois, je n’ai manqué de rencontrer le stylet. Encore une fois, est-il admissible de croire que, sur ce nombre très considérable d'observations, je n’aie jamais eu la bonne fortune de rencontrer une fois le «“œcum vide, au

moment où l'animal venait d'utiliser ses réserves ? C'est donc qu'il n'en use jamais... Poser cette question, c’est la résoudre.

leur disposition d'abondants matériaux de réserve, attendent huit jours avant d'entamer leur provision, alors que, chez une espèce voisine, de mœurs analogues, le besoin s’en fait sentir dès le deuxième jour? Ce n’est point dans cette direction qu'il faut chercher la solution du problème; ce qui ressort des expériences précitées, c’est que la tige cristalline se détruit au fur et à mesure que l'animal souffre davantage : cette déchéance n’a rien qui doive étonner quand on songe à l’état d’extrème débilitation dans lequel se trouve l'organisme tout entier. Et si la diffluence est plus lente à se produire chez le Cardium que chez la Moule, cela tient tout simplement aux différences de constitution que nous avons énumérées dans le chapitre précédent. C’est la seule conclusion qu’une logique serrée permette de tirer des expériences d'HAseLorr et des miennes.

J'ai gardé pour la fin un argument plus topique encore peut-être que tous ceux que je viens d’accumuler; d’après Hasecorr, le stylet ne peut avoir une origine épithéliale, car, s’il en était ainsi, on devrait trouver deux espèces de cellules dans l’épithélium du tube digestif, les unes chargées de la sécrétion de la tige, les autres de l'absorption des matières alimentaires — ou bien les cellules devraient fonctionner différemment suivant les époques, et offrir alors des variations dans leur constitution. Or, jamais rien de semblable n’a été observé par l’auteur : CEs sind aber weder zweierlei Epithelzellen vorhanden, noch konnte ich derartige Veranderungen bemerken (1).» Tout en écrivant cette phrase nettement négative, HAseLorr a donné dans sa planche des dessins fort exactement faits qui démentent absolument sa manière de voir; il suflit de Jeter les yeux sur les figures 2, 3, 6 et 7 de son travail pour voir de suite qu'il à parfaitement représenté les différences profondes qui existent entre lépithélium intestinal d’une part, et l’épithélium cœcal de lautre, avec ses di-

mensions élevées, ses cils denses et son plateau cuticulaire très épais.

J'espère avoir clairement démontré, dans la seconde partie de ce travail, les relations étroites qui existent entre l’épithélium cœæcal et la tige cristalline; elles peuvent se résumer ainsi : chez tous les Lamellibranches qui possèdent un stylet, cet organe est logé dans un cœcum propre, tantôt libre, tantôt accolé à l'intestin et communiquant avec lui, revêtu d’un épithélium à caractères spéciaux qu'on ne retrouve en aucun autre point du tube digestif.

(1) HaseLorr : Loc. cit., p. 34.

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Je crois avoir victorieusement réfuté tous les arguments invoqués par Hazay et par Hasecorr en faveur de leur théorie, et le dernier paragraphe m’amène tout naturellement à parler de l’origine véritable du stylet. C’est, en effet, aux dépens de la sécrétion de l'épithélium en question que se forme la tige cristalline; par ses caractères chimiques, par son aspect extérieur, par ses zones stratifiées, la tige offré tous les caractères d’une production cuticulaire, et si je n’insiste pas davantage sur cette identité, c'est que je l'ai fait à maintes reprises déjà dans le courant de ce chapitre : je me bornerai seument à rappeler l’étroite ressemblance qui existe entre le stylet et la cuticule des kystes à échinocoques.

La tige cristalline est formée par la gélification d’une foule innombrable de corpuscules réfringents qu’on retrouve souvent entiers soit au centre du noyau, soit dans l'intimité même des couches (voir plus haut page 40 et PI. V, fig. 3 et 4), en certains points plus ou moins étendus où la cuticularisation n’a pas été complète, C’est pour cette raison que la surface externe du stylet est toujours revêtue d’une mince couche granuleuse, comme on peut le voir dans les figures 2 et 5 de la Planche V : ces granulations représentent les derniers produits de sécrétion qui ne se sont pas encore pris en gelée et dont l'aspect est tout à fait semblable à celui des corpuscules réfringents que j'ai signalé plus haut (1) dans l’intérieur même des cellules à longs cils denses qui revêtent le cœcum. Les caractères de cet épithélium sont aussi nets au point de vue physiologique qu’au point de vue histologique, ce qui faisait dire à SaBarier : « L’épithélium brun jaunâtre de la gouttière supérieure de l’estomac tubulaire appartient exclusivement à cette région de l'estomac... Quelque nombreuses qu'aient été les préparations que j'ai observées, je n’ai jamais rencontré dans cette couche d’épithélium la plus petite parcelle d'aliments solides. L'aspect particulier de ses cellules, leur richesse en protoplasme granuleux, me portent à la considérer surtout comme un épithélium de sécrétion destiné à fournir à l'estomac un liquide digestif (2)». Il est bien certain que cet épithélium à cils denses a tous les caractères d’un épithélium de sécrétion : c’est à lui qu'est

(1) Voir Revue Biolog. du Nord, T. 1, 1888-89. (2) SABATIER : loc. cit., p. 28-29,

dévolue la fonction de sécréter les fines granulations réfringentes aux dépens desquelles se constituera la tige cristalline (1).

L'anatomie comparée nous donne, au sujet de l’origine cuticulaire de la tige, des renseignements qui méritent quelque attention. En effet, le stylet cristallin n'existe pas seulement chez les Lamellibranches, comme on l'avait cru autrefois. Dès 1829, CoLLier, chirurgien à Ceylan, avait observé une production analogue dans « every species of Strombus, in Trochus turritus and a species (Vertaqus?) of Murex ». Ce « crystalline styllett » est enfermé dans une gaine spéciale, parallèle à l’æsophage, et s’ouvrant dans l'estomac. L’extrémité du stylet qui fait saillie dans le sac stomacal est obtuse, aplatie, et fixée en place par une sorte de crochet de même substance. La portion supérieure est arrondie, homogène, légèrement conique, transparente et de consistance gélatineuse (2).

C'est avec les plus grandes réserves que Je cite le rapprochement fait par Moquin-Tanxpox entre le stylet cristallin des Lamellibranches et le « corps cartilagineux, allongé, cylindrique, un peu obtus, à peine arqué, blanchâtre, comme nacré », qu'il à décrit dans l'estomac des Bythinies, à la paroi duquel était fixé ce singulier appendice (3).

Il n'en est pas de même au sujet de la remarquable observation faite par Huzrtey sur le Pteroceras. Chez ce Mollusque, le cœcum pylorique contient un véritable stylet qui, à sa partie inférieure, fait saillie dans l’estomac; il semble qu’on rencontre également ici quelque chose de comparable à la flèche tricuspide, car le savant naturaliste anglais ajoute : « The end of the style..... is opposed by one or two cartilaginons plates upon the principal elevation. » Pour Huxley, « il semble probable que le stylet est sécrété par la paroi du cœcum polyrique et qu’il joue le rôle d’une plaque gastrique destinée à aider la trituration des aliments, bien que sa struc-

(1) Je ne puis me rendre aucun compte du rôle physiologique que peut être appelé à jouer l'épithélium de cette singulière gouttière que j'ai signalée dans le cœcum des Donax, } I 8 8 8

Solen, Pholas, ete. et que je crois avoir retrouvée chez le Cardium edule, dans l'épais- |

seur de l’un des deux gros bourrelets qui, en se réunissant Sur la ligne médiane, séparent le tube digestif proprement dit du cœcum.

(2) Cozuer : General observations on Univalres. The Edimburgh new Phil. Journal, t. VI, p. 225, 1829.

(3) Moquix-Taxpon : Hist.nat. des Mollusques terr.et fluviat. de France, LT, p. 44, PI. xxxviu, fig. 21 et PI. xxxix, fig. 30, 1855.

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ture transparente et délicate ne paraisse point le prédestiner à cet usage (1). »

Chez l’Escargot (Hélix pomatia), il n’y a point de cœcum proprement dit, mais, d’après YunG, la cuticule qui tapisse toute l’étendue du tube intestinal atteint parfois, après la période d’hibernation, une épaisseur et une consistance considérables : « Dans les mois de Février et de Mars, on trouve fréquemment l'intestin obstrué par une sorte de bouchon composé de cellules endothéliales enveloppées dans des écailles cuticulaires, détachées de la paroi à la suite d’une véritable mue. Ces paquets de cellules abondent surtout dans l'intestin proprement dit, en arrière du cœæcum, mais on en rencontre également dans l'estomac. Le bouchon est quelquefois si volumineux et si compact qu'il est moulé sur la lumière de l'intestin, ressemblant à la tige cristalline des Lamellibranches. Nous en avons mesuré un de 15 millimètres de long dans une des anses intestinales comprises dans le foie. La transparence de cet exsudat n’est jamais parfaite, et en le délayant dans l'eau on y constate toujours des débris de cellulles et de nombreux noyaux. Durci dans l'alcool et coupé transversalement en tranches minces, on y voit des couches concentriques, ainsi que dans la cuticule adhérente, lorsque celle-ci atteint une certaine épaisseur. Ces couches ou strates correspondent sans doute aux périodes de plus grande activité des cellules sécrétoires (2). »

Il y aurait, on le voit, un grand intérêt à étudier la structure de l’épithélium du cœcum qui, chez les espèces indiquées par COLLIER et par HuxLey, renferme un stylet cristallin : c'est ce que je me propose de faire dès que l’occasion s’en présentera. Bien que d’un ordre moins important, les faits observés par YUNG sur l’Escargot n'en comportent pas moins un enseignement, car ils confirment les faits que nous avons avancés plus haut; la formation du bouchon euticulaire nous montre bien quelle est l’origine du stylet. Mais, chez les Lamellibranches, l'appareil producteur s’est extrèmement différencié, les cellules sécrétrices ont pris des caractères spéciaux en

“rapport avec leur plus grande activité fonctionnelle, et le produit

final est bien plus homogène.

(1) Huxzey : Morphology of the Cephalous Mollusca. Philos. Transact., p. 60, pl. V, fig. 16-17, 1853.

(2) YuwG : loc. cit., p. 34, 35.

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