PREMIÈRE PARTIE HISTORIQUE
C'est ANTOINE von HEIDE qui le premier, je pense, découvrit, dans l’appareil digestif des Acéphales, le singulier corps qu'il appela stylet cristallin, nom qui lui est resté. J'ai parcouru avec soin les auteurs anciens, Aristote, Rondelet, Belon, etc.…., sans pouvoir rien trouver à ce sujet. Dans son excellent mémoire sur l'anatomie de la Moule, VON Heibe à décrit en détail l’aspect extérieur, la forme du stylet cristallin et sa situation dans l'intestin : « Porro in ventriculo protuberet capitulum T. styli IK. ob diaphaneitatem crystallini dicti latentis in ductù LM. quem ductum pro Intestino habeo, tum quia nundum alia via, qua via contenta (exceptis hepaticis) deferuntur, mihi hactenus occurit; tum quia ductus continuus est ductui N. qua excrementa alvi limosa continentur et per anum 0. excernuntur. (1) »
La figure 7, à laquelle se rapportent les lettres ci-dessus indiquées, représente assez grossièrement la disposition du système digestif de la Moule; le stylet cristallin est toutefois dessiné d’une manière très exacte. Vox HEIDE en compare la substance à la gélatine qu’on retire par coction de la corne de cerf, si homogène que le microscope n'y peut décéler aucune trace d'organisation : « Stylus cristallinus KI. ejus longitudinis est ut occupet spatium ab I. ad M. Capitulum IT. crassius est, sensin gracilescens usque ad K. superficies valde lœævis, substantia glutinosa similis gelatinæ densiori e cornu Cervi excoctæ : in tantum homogenea, ut microscopio diversitatem particularium detergere haud datum sit. (2) »
Quant à la fonction dévolue à ce stylet cristallin, von Heibe avoue avec naïveté qu'il ignore absolument, bien qu’il ait pensé tout d’abord que cet organe pouvait représenter quelque ferment alimentaire ou remplir quelque rôle dans l'acte de la génération : « Usum hujus styli me ignorare candide profiteor : rationem non video, quare is,
(1) A von Hewe: Experimenta circa sanguinis missionem, fibras motrices, urticam marinam, etc..., accedunt ejusdem Auctoris observationes medicæ nec non Anatome Mytuli. Editio nova, Amstelodami, 1686, p. 35-36 (L'édition princeps est de 1684).
(2) Von HEIpE : Loc. cit., p. 38.
uti conjectat Willis in Ostreis, pro spinali medulla esset habendus ; quippe vicinis partibus tantum contiguus nullo modo continuus conspicitur ; hoc tamen emissi nervi eflicerent. Aliquando cogitavi hune stylum suppeditare alimini fermentum quin et dubitavi, an non esset intrumentum generationis ? quia aliæ partes, quibus hoc munus competit haud occurrunt. (1) »
D'après ce qu'on vient de lire ci-dessus, il semblerait que Wizuis eût déjà reconnu l'existence du stylet cristallin chez lHuître, stylet cristallin qu'il comparait à la moelle épinière des Vertébrés. Il suflit de se reporter aux sources pour voir que von HEIDE, d'ordinaire si sagace, a mal interprété le texte de son contemporain : ce que WiLuis compare à la moelle épinière, c’est cette épaisse bandelette qui, chez l’'Huitre comme chez la plupart des Lamellibranches, court d’un bout à l’autre de l'intestin, depuis l'estomac jusqu'aux environs de l'anus, et rappelle par son aspect le curieux organe (fyphlosolis) qu’on rencontre dans le tube digestif du Lombric (2). Il est bon de rectifier cette erreur qui, comme nous le verrons plus tard, à été plusieurs fois reproduite.
Lister (3) a figuré dans ses planches les stylets cristallins de deux Lamellibranches, celui du Pectunculus vulgaris (4) et celui du Mytilus marinus (5), sans donner d’ailleurs quelque appréciation au sujet de leur structure, de leur situation ou de leur usage.
C'est probablement à l'organe qui nous occupe que SWAMMERDAM fait allusion lorsqu'il dit en parlant du foie (qui fait corps pour ainsi dire, avec l'estomac, aussi SWAMMERDAM déclare n'avoir pu trouver ce dernier) du Mytulus belgicus, espèce commune dans les rivières
(4) Vox He : Loc. cit., p. 38.
(2) Ta. Wizuis : Opera omnia, t. II, De anima brutorum, pars prima, caput III, p. 15, Genève, 1680.
Voici le passage auquel Von Hene fait allusion :
« Inteslino hoc per longum dissecto, et aperto, in fundo ejus corpus subdurum, et fere rotundum emisset, quod ab ano ad ventriculum ascendens, ibidem emergit, et sub œsophago versus caput protunditur : Simile huic in lumbrico reperitur, quod eo in cavum, mesenterii et vasorum lacteorum loco esse putamus : Secus vero in Ostreo, hoc corpus durum, et compactum, tali muneri minus aptum, spinali medullæ non absimile videtur. »
(3) M. Lisrer : Conchyliorum bivalvium utriusque aquæ exercilatio anatomica, cum 10 tabul., London, 1696.
(4) Communément Cockles, dit Lisrer : c’est sans doute le Cardium edule.
5) Mytilus edulis.
des environs d'Amsterdam : « Subruffus ei color est, cœruleo tantillum accedens ; et qua vas ejus crassissimum est, ibi gelatinosa quasi materies in hoc continetur. (1) »
Je ne mentionne LESSsER (2) que pour mémoire ; il ne parle même point du stylet cristallin, bien qu'il cite souvent le travail de von HEIpE ; le savant pasteur se borne à rééditer les théories de Wizzis au sujet de la moelle épinière de l'Huiître. Nous avons montré plus haut qu'il faut voir dans cette prétendue moelle épinière non pas le stylet cristallin, mais tout simplement la bandelette épaisse, dure, d’aspect blanchàâtre qu'on rencontre d'ordinaire dans l'intestin des Lamellibranches, sur un parcours plus ou moins long.
Avec Por s'ouvre une ère nouvelle ; les dissections sont conduites avec une rigoureuse précision, et les figures qui les représentent sont d’une exactitude remarquable : tous les zoologistes qui se sont occupés de Mollusques savent que le grand travail du naturaliste italien est une mine inépuisable de renseignements.
En dehors des mérites reconnus de l’auteur, les recherches de Por empruntent une valeur toute particulière à ce fait que ses observations ont été répétées sur une nombreuse série de types différents : Pholas dactylus. Solen strigilatus, Tellina planata, Cardium rusticum, Mactra Neapolitana, Donax trunculus, Venus chione, Arca Noae; etc. et que ses conclusions sont le fruit de sérieuses comparaisons.
Voici les différentes parties que Pozr reconnait dans le sac abdominal des Lamellibranches : « Quæ in abdomine continentur sunt : 1° os, etc...; 20 æsophagus, etc.….; 3 ventriculus, etc...; 4° intestina, etc….: 50 stilus cristallinus, teres, limpidissimus, ex alterà parte plerumque clavatus, ex alterà vero subulatus ; illine in ventriculum sese insinuans ; in theca peculiari inclusus ; 60 Hepar, etc...; T° viscus spongiosum, etc; denique ovarium. (3) »
(1) SwammEerDaM : Biblia naturæ, p. 191, pl. VL fig. 13 et 14, Leyde, 1737.
Le Mollusque qui a été l’objet des études de SWAMMERDAM est désigné par l’auteur sous e nom de Mytulus belgicus. Désireux de savoir exactement quelle était cette espèce, jeme suis adressé au Dr PAUL FiscHER ; voici ce que l'habile conchyliologiste, si compétent en ces matières, à bien voulu me répondre : « Il est fort dificile de savoir au point de vue spécifique ce que SWAMMERDAM a représenté sons le nom de Hytulus belgicus : sa figure est très mauvaise. Cependant, on peut circonscrire le débat entre 3 espèces d’Unio des Pays- Bas : Unio tumidus, U. piclorum et U. balavus. J'incline vers cette dernière interprétation..... »
(2) Lesser : Testaceo-Theologia, p. 580, Leipzig, 1744.
(3) Pozr : Testacea utriusque Siciliæ, t. TI, p. 40, Parmae, 1791-1827.