Confession d'un enfant d'hier, p
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Abel Hermant ne l'a jamais perdue. Elle a été le principe de son activité et de sa carrière. Il a continué d'être le premier, de se complaire à l'être et, hier encore, il présidait la Société des Gens de Lettres, consacrait Balzac, Dumas, Zola, etc., dans des discours qui attestaient combien le maître nouveau était digne de l'ancien élève.
Abel Hermant est fortement convaincu de cette loi qui se retrouve souvent formulée dans ses derniers ouvrages, que « tout homme vit en raccourci l'histoire de l'humanité ». C'est la transposition psychologique d'une loi biologique bien connue, selon laquelle le développement de rindividii reproduit toutes les époques et parcourt toutes les phases de l'évolution spécifique. Auguste Comte en avait fait un bel usage et, lorsqu'ils vinrent à la découvrir, elle ne pouvait manquer de séduire et d'impressionner les plus avertis de nos littérateurs, toujours en ilirt avec la science. François de Gurel en a donné, un peu grossièrement, mais bien clairement, le symbole dans la Fille sauvage, et Abel Hermant l'a vérifiée sur lui-même; il en est un exemple d'autant plus frappant qu'il est plus conscient. La formation de son esprit fut comme une Légende des siècles, et si j'insiste sur ce trait, c'est justement parce qu'il est ce qu'il y a de plus caractéristique dans notre éducation universitaire.
Abel Hermant s'est d'abord épris d'antiquité, il a eu « son orgueilleuse civilisatien latine », puis il a traversé « une sorte de moyen âge ». Enfin il a découvert la philosophie, celle du xviii'' siècle; il a lu Voltaire, Taine, Renan. Et il se trompe sans doute lorsqu'il dit que tous les hommes, lui ressemblant à quelque degré, refont pour leur compte toute la marche humaine du passé. Ceux-là seulement procèdent ainsi, qui ont reçu une éducation critique et à qui fut donnée la culture de la pensée par les livres. C'est la marche exceptionnelle d'une éducation supérieure. Rapprochez Abel Hermant de quelques autres écrivains de sa génération que
je ne veux pas nommer. Vous verrez combien est spécial son tour d'esprit, rare son discernement des idées. Gomme il aime à raisonner, à construire, parfois à sophistiquer ! Il est, à la lettre, intelligent, par là même assez éloigné du public, comme on le voit aux meilleures scènes de son théâtre. Celui de ses maîtres qui, l'appelant un jour «petit normalien », décida de sa jeunesse, ne lui a peut-être pas rendu un si mauvais service, ne l'a pas écarté de sa destination naturelle. Et c'est dans ce sens, en vérité, qu'il peut dire de lui-même aujourd'hui : « Ce qui m'a frappé surtout, c'est la continuité de mon développement; ma destinée était fixée dès mon premier jour et je n'ai fait, depuis lors, que réaliser chaque jour un peu plus la formule que j'impliquais \ »
Quel est le professeur qui, de sa première rhétorique à l'Institut, n'en pourrait dire autant?
Par l'effet de cette culture, universitaire et normalienne, Abel Hermant se trouvait prédisposé à être, non pas un romancier, mais un Essayiste. Il s'est surtout complu dans l'analyse d'un personnage qui était son esprit, — et c'est bien de son esprit qu'il faut dire, car il n'est point de candidat à l'agrégation qui ait jamais dominé davantage sa sensibilité, ni qui ait été plus dénué de sensualité.
Abel Hermant n'aime pas l'amour ni l'amoureuse. La passion, le tempérament, lui paraissent volontiers c( agaçants ». De plus en plus, il s'est attaché à luimême; il a conscience de ce mouvement de son esprit et il l'a voulu. « Il me semble que maintenant je serais tout à fait incapable de raconter une histoire, » dit-il volontiers. 11 ne prétend plus qu'à dresser « un tableau de sa vie et un état de sa personne ». Ses personnages, comme lui-même, ont eu une enfance pensive, une jeunesse inquiète et philosophique {Serge, le Disciple aimé. Amour de tête). Ils sentent comme une « pléthore d'intellectualité » ; ils éprouvent tous la même mélan-
1 Confession tVun homme d'aujourcVkui, p. 3.
colie de solitude supérieure et d'accablement cérébral; ils <( souffrent de penser trop et trop tôt ». Ils se complaisent dans une sorte de renanisme amoureux ; ils sont tout de suite convaincus que « c'est le cœur qui se met à créer de la légende à propos d'une inconnue ». Et lui-même est surtout curieux de leur complexion intellectuelle, du rapport de leurs facultés entre elles. C'est pourquoi le roman, oii il faut tout de même un semblant d'intrigue, devait bien vite lui répugner. Il n'a pas d'imagination. Les rares événements qui constituent l'affabulation de ses livres ne sont jamais que le « démarquage » de sa propre existence. Il conçoit que toute fiction est de rhétorique surannée. « La littérature, conclut-il, à moins d'être professionnelle ou géniale, ne peut être sincère qu'à la condition de prendre franchement pour étude le moi. »
Seulement, si l'Université a été le véritable milieu intellectuel d'Abel Hermant, elle ne pouvait rester son milieu social. Il n'aura fait qu'y passer, rare bonheur !
Beaucoup de jeunes gens, en effet, entraient à l'Ecole de la rue d'Ulm après de dures années d'internat et de surmenage dans les « rhétoriques supérieures». Venus de provinces lointaines et d'abord enfermés dans de petits lycées, issus de familles modestes, ils avaient à peine entrevu Paris dans leurs dimanches laborieux de Louis-le-Grand ou d'Henri-IV. Une fois à l'Ecole, ce n'était pas l'internat qu'ils trouvaient, mais la liberté.. Leur entrée était une initiation. Ils ne parvenaient pas seulement à un rare honneur, mais au confortable, aux belles relations, au bien-être quasi-élégant. Ils avaient de riches préceptorats et des fournisseurs distingués. Ils étaient invités comme danseurs, comme jeunes gens d'avenir. Quelques-uns restaient fidèles, malgré eux, à leurs mœurs provinciales, rurales. Presque tous s'épanouissaient dans
l'estime d'eux-mêmes et le sentiment de leur élévation. Ce fut le contraire pour Abel Hermant. Issu de la haute bourgeoisie de la fortune, il ne put se résigner à la seule bourgeoisie de l'esprit. L'internat subit, la promiscuité matérielle et morale, l'égalité forcée et à tout instant sentie, tout cela devait choquer sa susceptibilité nerveuse, affinée par la vie de famille, blesser son esprit naturellement aristocratique, exalté par sa préparation même dans le goût de prévaloir. Outre qu'il fut tout de suite offensé par la parcimonie naturelle des manières universitaires, Abel Hermant ne put se faire à l'idée d'habiter la rive gauche, au delà du Panthéon. Il fut tout de suite malheureux et insupportable. L'intelligence, môme dans la jeunesse, ne rapproche pas des hommes que leurs mœurs séparent, parce qu'elle ne leur fournit point de discipline. Pour Abel Hermant, — qui fut si souvent imité depuis, — la vérité sur sa jeunesse tapageuse est donc simplement qu'il a senti le premier l'obscur malaise d'une culture générale, qui n'avait plus d'objet et qui rassemblait au hasard, sans aulre principe d'union que leur vanité, trop de personnalités disparates. Et comme il eut plus d'orgueil que ses camarades qui en vivaient, il craignit que ces supériorités individuelles de normalien ne fussent des inutilités sociales. Il eut peur que son avenir et sa tâche, s'il persévérait dans cette voie, ne fussent un jour au-dessous de son mérite. Quelle différence faut-il voir entre cette retentissante démission du futur écrivain et le congé timide de tant de professeurs, qui finissent aujourd'hui par abandonner leur chaire, pour courir les aventures du journalisme et de la politique ?
Maintenant, nous tenons sans doute tous les éléments psychologiques et sociaux d'une personnalité tout à la fois si particulière et si significative.
Par son origine de haute bourgeoisie, par ses goûts, par ses habitudes d'existence et ses besoins, Abel Hermant devait se plaire uniquement dans les milieux
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élevés, de même que Paul Bourget, et il a pu prétendre aussi à pénétrer dans les plus fermés, comme le Faubourg et les Ambassades. Il a des façons de snob et des allures de mondain. Mais, par suite de son éducation intellectuelle, il ne pouvait prendre au sérieux, comme Paul Bourget, de tels milieux. Il leur a fait application des façons de juger et de penser, dont il avait appris l'usage de l'autre côté de l'eau.
D'abord Abel Hermant a des yeux excellents : il voit môme <c ce qui n'affecte pas le sens de la vue » ; il voit surtout très vite; il lui suffit d'un après-midi pour démêler toute la psycho-physiologie du boulevard Saint- Germain; il note fidèlement le détail des personnes et des entours. Volontiers, il collectionnerait les documents comme on collectionne des « notes ». II est un (( exact», comme Maupassant, qu'il reconnaît pour son maître, et auquel il a consacré une pénétrante et même sympathique élude :
« L'école à laquelle j'appartiens se soucie uniquement de noter, de classer les faits et d'en tirer des conclusions scientifiques, sans les envisager au point de vue de la moralité. »
Monsieur Rabosson a été écrit au lendemain même de la rupture avec l'École normale. Babosson est un camarade et l'on sent dans son portrait toute la fraîcheur d'une rancune personnelle. Il en est de même encore pour le Cavalier Miserey. Sans doute la facture en est déjà plus haute, plus libre, d'une signification plus générale et plus psychologique. Miserey, d'abord cavalier modèle, amoureux de ses officiers, puis, glissant à l'ennui militaire, s'encanaillant avec une femme, fricoteur, voleur et déserteur, change tout le long du livre : c'est une évolution^ celle de l'homme en proie au régiment. Mais, pourtant, Tauteur ne s'est encore intéressé là qu'à son expérience personnelle. Il étudie encore un milieu spécial ; l'ensemble reste d'une observation si précise, qu'elle a en partie cessé d'être applicable aujourd'hui. Abel Hermant lui-même a eu le sentiment de la mobilité de
la vie militaire, lorsqu'il est revenu pour faire une « période ». Ce n'était plus cela : l'original ne ressemblait plus à sa photographie.
C'est qu'Abel Hermant, pour l'ordinaire, est en effet plus « exact » que véridique : « Mes décors sont faits avec des morceaux de réalité, dit-il, et mes types avec des bribes d'observations raccordées.» Des livres ainsi composés semblent, lorsqu'ils paraissent, des romans à clef ei, dix ans après, sont des documents. C'est tout d^abord de la littérature « piquante », volontiers scandaleuse, un peu méchante et môme vindicative : de là le succès; et on s'aperçoit dans la suite que ce sont vraiment des « mémoires»: de là l'intérêt. Ainsi, dans La Surintendarite, Abel Hermant, comme tous les peintres de mœurs, a fait, il y a une douzaine d années, le portrait du jeune homme qu'il avait connu, le petit bourgeois arriviste. C'est Emile Boucart . Ce Boucart explique fort clairement à une amie d'enfance, demeurée idéaliste, son idéal à lui, son idéal moderne : (( Se lever tous les matins à neuf heures et demie, déjeuner, aller au ministère à onze heures... » 11 a reçu, pense-t-il, une éducation positive, antisentimentale. Il n'a jamais été amoureux des petites filles, avec lesquelles il a joué; le hasard lui a donné le métier qu'il aurait choisi lui-même, à la réflexion. Il sait de naissance, que l'imprévu n'arrive jamais. Il est rond de cuir : par pose et devant le monde, il fait semblant de se bla-
i^O-Li-Q-SOTi- hojiJbi-eur.
pend pas de lui qu'il soit aimé de quelques-unes. Il n'a pas non plus d'esprit, ni d'indulgence, ni d'inquiétude, ni d'ambition, ni de philosophie, ni de rien du tout; il est résolument et consciemment quelconque... Gomme ce type est vivant, et pourtant lointain déjà! Je n'irais pas jusqu'à demander à A bel Hermant, comme le lecteur imaginaire dont il se gausse dans la préface de La Carrière, d'écrire dans ses ouvrages, en regard des noms supposés, ceux des originaux qu'il a travestis. Il peint d'après nature, comme c'est son droit, mais de si près, comme c'est son goût, qu'il y a toujours quelque chose qui « date » dans sa peinture. Il a fini par s'en féliciter, le public aussi. Le goût de l'un, la curiosité de l'autre allaient dans le même sens. On ne relit guère un roman d'Abel Hermant; on l'achète toujours et on le garde. Peu à peu lui est donc venue l'ambition de « cuisiner une philosophie sociale» pour contribuer à l'histoire des mœurs. Et, en effet, il a fourni jusqu'ici deux des documents les plus curieux que nous possédions à cet égard, une peinture de milieu, une biographie intellectuelle, Les mémoires du vicomte de Courpiere. Les Confessions.
Pour nous conter l'histoire du vicomte de Gourpière, Abel Hermant s'y est pris à deux fois : Souvenirs du vicomte de Courpière\ M. de Courpière marié. Quand un auteur, dans un ouvrage nouveau, revient ainsi à un personnage ancien, c'est que ce personnage n'a point déplu au public. Le vicomte de Gourpière, dès son apparition, a fait son chemin par le monde. Il devait le faire : d'abord il était familier au lecteur. Nous Favions vu un peu partout, dans le roman et au théâtre, depuis Emile Augier jusqu'à Henri Lavedan. Et il avait pris pour s'exprimer l'aimable ton de certains
1. C'est aussi Tobservation du même milieu qui a inspiré la dernière pièce de l'auteur : La belle Madame Ileber.
mémoires (ceux de Gramont notamment), qui firent toujours fureur en France, et qui en avaient certainement suggéré la première idée à Abel Hermant.
Le vicoQitc de Courpicre est né ; il est pauvre, puisqu'il est né; il est beau, puisqu'il est né et pauvre. Sa voie est toute tracée. Sa pauvreté lui impose la recherche de l'argent, sa beauté lui en fournit le moyen, et sa naissance la manière. Il sera un parasite dans notre actuelle et bourgeoise société. Il ne pourra être que parasite. Comment le sera-t-il? Tout l'intérêt de son histoire est là.
C'est que le vicomte de Courpière n'a pas été élevé comme nous autres, petits bourgeois prétentieux, à tout apprendre pour ne rien savoir de positif ni d'applicable, et pour n'être que ce qu'on appelait jadis d'honnêtes gens. Il ne fut jamais un honnête homme dans ce sens-là. 11 soigna celles de ses facultés qui pouvaient le servir dans la lutte pour la vie, il ne se soucia point des autres. L'exemple, le conseil des siens l'encourageaient dans cette voie, d'ailleurs il n'en eût fait qu'à sa tête. Il ne perdit jamais de vue qu'il était né et qu'il n'avait rien. Bref, son éducation fut, comme on dit aujourd'hui, professionnelle.
En réalité, les classes sociales qui déclinent, aussi bien que celles qui s'élèvent, subissant plus âprement les nécessités de la lutte, mettent en lumière des individus plus harmonieux et mieux armés. Il ne leur est permis de dissiper aucune force, de négliger aucun élément de résistance. Courpière est un de ces individus privilégiés, chargés de couvrir la défaite, un de ces héros qui font figure à l'arrière-garde. Sa situation et sa bonne mine sont appropriées l'une à l'autre.
Le visage, qui est trop joli, a quelque parenté avec celui du roi de Uome peint par Lawrence... Le front est bombé, sinon comme un front de penseur, du moins comme un front d'enfant... 11 paraît frôle, et il est athlétique... N'importe quels vêtements lui vont... Je l'ai toujours vu plaire, et il n'a rien de l'homme sympathique. 11 séduit les gens d'autorité...
Donc Courpière séduira. Il ne fera jamais que séduire. C'est le séducteur moderne, mais le séducteur précis,.
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qui plaît pour vivre; d'abord au hasard, dans l'amour, la galanterie toute simple et innombrable; puis, comme tout le monde, mais mieux, dans le mariage, le beau mariage. Pour combien d'hommes, en effet, leur mariage est-il leur chef-d'œuvre! Il a pu paraître un moment qu'il en serait de même pour Courpière. Quand il épouse M*'® Lambercier, il clôt la première phase de sa vie, étape, à vrai dire, tellement importante, qu'on avait pu la prendre pour un dénouement, qui était justement celui du premier volume, où sont écrits ses souvenirs.
Car le mariage, c'est incontestable^ a une vertu, et produit toujours, c'est évident, des effets très sensibles. Nul ne résiste à cette épreuve, môme M. de Courpière. Dès qu'il est marié, il n'est plus lui-même. D'abord, il est riche. Il ne sait pas l'usage des richesses. Et voici que lui, Courpière, devient une proie. Tout le petit monde de 1' « Appareilleuse » s'agite et mène Courpière. Il est tapé de la forte somme par cette M""^ de Passelieu, avec laquelle il file la parfaite haine. Courpière n'est plus Courpière. Il faut qu'il se ressaisisse, et c'est l'histoire de ce ressaisissement qui nous était due. Elle est complexe et amusante, et on y sent bien la nécessité qui est la loi de ce caractère. Pour Courpière, le mariage avait été profitable et dangereux. Il faut donc qu'il en sorte, mais avec bénéfice. Il avait réussi à épouser M"'' Lambercier magnifiquement, mais illusoirement, à cause du régime dotal. Il y a donc mieux, pour un homme de sa qualité, que le mariage, c'est le divorce réussi, qui rapporte un million. Il y a surtout mieux qu'une femme légitime, c'est une femme que Ton garde après le divorce, parce que le divorce où l'on reste, c'est l'amour, rien que l'amour. Il faut bien que M*^^ Lambercier finisse par être pour son mari, elle aussi, la simple maîtresse qui fait vivre. Tel est M. de Courpière, toujours d'accord avec lui-même.
Ces aventures, il faut bien le reconnaître, sont sca-
breuses, et elles ne sont pas pour le public le moindre attrait de ces deux ouvrages. De tels succès sont dangereux, et il y a moins à féliciter Abel Hermant de les avoir remportés, que de les avoir supportés. L'écueil du naturalisme avait été la grossièreté ; l'écueil pour Abel Hermant aurait pu être le cynisme. Il doit d'y avoir échappé à sa méthode de penser et d'écrire. Son art est de traiter sérieusement son sujet, de procéder, non pas par la description des choses, mais par l'analyse des sentiments. Les gestes de Tamourne sont désobligeants que si on les considère en eux-mêmes, pour eux-mêmes. Mais chez un écrivain qui s'affiche soucieux de vérité psychologique ou sociale, ils ne sont plus que des gestes quelconques, des événements et des attitudes, qui expriment comme les autres les caractères, ou qui les expriment avec plus de relief et de diversité, plus de naturel aussi. Bien plus, toute classe sociale a sa façon d'entendre l'amour : le chapitre de lamour n'est pas le moins important de Thistoire des mœurs ; la sociologie, en même temps que la grivoiserie, y peut trouver son compte. L'homme d'amour n'est pas seulement, pour un romancier, un héros préféré; il est le type nécessaire, représentatif, celui par lequel il faut commencer.
Abel Hermant a évoqué lui-même, à propos de Courpière, Don Juan. Courpière, comme Bel- Ami, comme le héros de Qui perd gagne, cet exquis et précieux Fargeolle de M. Capus, est en effet un Don Juan, mais qui se trouve aujourd'hui dans des conditions bien particulières.
Premièrement, Don Juan était « libertin », c'est-à-dire libre penseur : M. de Courpière fut toujours bien pensant. En second lieu, Don Juan était désintéressé : j'ai laissé à entendre que l'ordre actuel de la société, si défavorable à M. de Courpière, ne lui permettait point de maintenir une distinction trop scrupuleuse entre les fantaisies de son cœur et les considérations de son intérêt, ou même de sa subsistance.
Courpière eût été Don Juan, tout bonnement, du
temps de Don Juan. Autres temps, autres amours, autres expédients. Et si, au fond, nous restons malgré nous indulgents à Courpière, c'est que le luxe est cher et qu'il faut vivre. Il subit, avec une élégance qui lui <îst propre, la nécessité économique qui pèse sur sa race. Il estle parasite insolent d'une bourgeoisie qu'il éblouit encore.
Parfois même ne sommes-nous pas avec lui contre ces Lambercier ou ces Maliulot qu'il exploite? Ceux-là, qui laissent vivre à leurs dépens les Courpière, n'ontils pas eux-mêmes vécu à d'autres dépens? A parasites, parasites et demi, et je ne puis fermer cette vive étude de mœurs sans une inquiétude pour cette haute bourgeoisie, proie si docile et si désarmée. Elle a peur du peuple et craint l'avenir. Abel Hermant nous montre comment elle est aussi menacée par les dernières forces du passé. Est-elle donc prise entre deux feux, entre deux convoitises, entre ceux qu'elle a dépossédés et €eux qu'elle dépossède, ceux qui commencent à s'élever et ceux qui achèvent de s'abaisser? Elle ne voit que les affamés de la rue. Qu'elle n'oublie pas ceux qui mangent à sa table!
Abel Hermant peut donc faire comprendre une certaine évolution de l'esprit public en France, dans les classes littéraires. Le naturalisme avait tenté d'appliquer les procédés scientifiques à l'observation de la nature et de la société. Abel Hermant, tout en restant fidèle à celte inspiration, du dehors s'est tourné vers le dedans: il a intériorisé son observation, il est allé du geste au sentiment, des autres à lui-même, de la peinture à l'analyse : au naturalisme, qui était un réalisme objectif, il a substitué le réalisme psychologique de l'autobiographie, ayant tracé, à côté du type social, que nous venons de voir un type intellectuel, Venfant d'hier, Vhomme d'aujourd'hui.
L'enfant d'hier a eu de bonne heure le sentiment d'une sorte « d'excommunication» sociale. Il s'est trop développé en lui-môme, par dédoublement. Il a été uniquement stimulé par l'émulation, par le succès. Il a peu connu la famille, il ne l'a pas appréciée. Il a à peine entrevu et pressenti, dans la crise de la guerre, la société, la solidarité. Il n'a pas aimé l'amour. Et il n'y a rien de plus attristant, de plus piteux que sa sécheresse à l'enterrement de la jeune femme qui fut sa maîtresse. — L'homme d'aujourd'hui n'esl pas fonctionnaire, mais il n'est rien qu'un personnage éminent qui se tient à l'écart des humbles dans une «doctrine éthique inégalitaire ». Il a vécu pour son compte toutes les religions et toutes les morales de l'humanité, mais (( par crises successives et chaque fois en y risquant sa raison et sa vie ». Il est curieux du progrès, soucieux de l'avenir, à l'affût de toute nouveauté, mais comme les antiquaires le sont du vieux bibelot, par divertissement, par art, dans le détail et l'accessoire de la vie. Il est un dilettante qui n'a pas voulu l'être. Il n'aime pas les idées dont sa tôte est remplie. Il n'est pas pessimiste, car personne de sa génération n'a eu le courage d'aller jusque-là. Mais il a le cœur amer, parce qu'il l'a glacé, glacé par la clairvoyance.
Par le ton oii elles sont écrites et les événements biographiques qu'elles rapportent, ces Confessions témoignent, de la part de l'auteur, d'une incroyable insensibilité. Il n'entre dans leur sincérité aucune affectation de coquetterie ou de bravade. Ce n'est même plus ce besoin de déconsidération qui tourmentait Benjamin Constant et qui s'exaspère encore chez Maurice Barres. Cela est froid, méthodique, exact. AbelHermant ne cherche pas non plus à se donner pour un grand homme, qui a inllué fortement sur les destinées de son pays ou sur la marche des affaires publiques. Il ne plaide pas sa cause comme J.-J. Rousseau. En vérité, le genre « confession » vient d'entrer là dans ce que les philosophes appelaient, il y a quelque dix ans, « l'ère positive ».
Oi LA BOURGEOISIE INDIFFÉRENTE ET LE ROMAN D'AMATEUR
Abel Hermant, qui est tout jeune, va-t-il se i^enouveler? Sa clientèle actuelle, qui doit lui valoir de 25 à 30.000 francs par an en moyenne, va-t-elle s'accroître ou diminuer? Il semble qu'aux environs de 1905 le type intellectuel exprimé par Abel Hermant tend à disparaître. La jeune génération n'y correspond plus du tout. Le réalisme psychologique ne lui plaît pas davantage que le naturalisme. Un peu plus de science et de méthode l'a ramenée à la naïveté. Elle a cessé de se dénigrer et de dénigrer la vie. Elle Taime et veut l'aimer; une certaine forme d'intellectualisme, proprement universitaire et bourgeois, décline. Abel Hermant a donné les raisons de ce déclin : ça été son rôle, cela restera sa gloire.
Tristan Bernard a été une de mes inquiétudes littéraires. Je n'ai jamais pu le lire sans plaisir; mais je n'étais pas sûr de mon plaisir. Sait-on jamais de quoi l'on s'amuse? Quand on rit, on est désarmé; donc, on se méfie. Et comme Tristan Bernard m'amusait beaucoup, je me suis longtemps et beaucoup méfié. J'étais séduit, mais anxieux.
Aujourd'hui, je suis fixé. Ayant mis à part le vaudevilliste, j'ai médité le plus gravement du monde sur le romancier. J'ai lu de suite son œuvre entière, déjà considérable, en y comprenant toutefois des comédies comme Le Captif, et Daisy. J'ai relu plusieurs fois et annoté les Mémoires ctun jeune homme rangé, Un Mari pacifique^ Amants et Voleurs; j'ai fait usage de la méthode comparative en rapprochant ce que Tristan Bernard avait écrit tout seul de ce qu'il avait produit avec Pierre Veber, comme Vous m'e?i direz tant!; en
1. Mémoires d'un jeune homme rangé. Un Main pacifique, Les Contes de Pantruche et d'ailleurs, Amants et Voleurs.
tenant compte anssi de ce que Pierre Veber avait composé de mieux sans Tristan Bernard, comme A)nour... Amour,.. Et j'ai décidé de le placer très haut, non seulement parmi les « auteurs gais », mais parmi les écrivains proprement dits, ceux qu'il faut prendre au sérieux.
Car Tristan Bernard est d'abord et avant tout un très bon écrivain. Sa langue est simple, souple, alerte, précise, très nette, infiniment nuancée, et Ton ne saurait croire combien il est habile à diversifier les tournures, le mouvement, la cadence et comme la sonorité de ses petites phrases. Il a surtout un mérite excessivement rare, l'unité et la continuité du ton. Quand il fait parler des voleurs, tout de suite, en deux ou trois phrases, il leur donne une note, un accent, et c'est ainsi qu'il exécute le tour de force de ces Nouvelles en dialogue, sans aucune indication de personnages ou de décor. Au théâtre, les acteurs ont chacun leur voix. Dans les dialogues de Tristan Bernard, les interlocuteurs ont chacun la leur aussi, semble-t-il. On pourrait supprimer les signes typographiques du tiret et de l'alinéa, un lecteur attentif entendrait les changements de personnages. En vérité, il n'y a personne de sa génération pour qui la langue usuelle, la franche langue courante et vivante, offre plus de ressources. Et si nous ajoutons que de tels écrits ont d'abord et pour la plupart paru dans des quotidiens, que par leur forme rapide, leur brièveté journalistique, ils sont particulièrement bien adaptés à la faculté d'attention dont dispose un lecteur moyen, nous pouvons considérer Tristan Bernard comme la réalisation la plus heureuse, la plus brillante et la plus sympathique d'un genre d'écrivain, à qui le succès a souri soudain, et qui est bien l'un des spécimens littéraires les plus curieux de ce temps, Vhumoriste.
Car l'humoriste est un homme tout neuf, encore un peu spécial, déjà célèbre et qui mène grand train. Il a marché très vite dans toutes les directions. Indifféremment, tour à tour ou tout ensemble, il est dessinateur,
Rageot. 5
poète, romancier, auteur dramatique, très souvent journaliste et toujours chroniqueur. Il travaille au jour le jour, à la petite semaine et à la grosse paye. S'il dessine, — le dessin, qui est plus nouveau, se payant mieux, — il a pour atelier un hôtel, dans le quartier du bois, rue de la Faisanderie ou rue Spontini; s'il ne fait qu'écrire, il se résigne à un bel appartement, dans quelque région plus centrale, du côté de l'Europe, à moins qu'il ne préfère s'en tenir à un pied-à-terre, et demeurer à la campagne, oii il est conseiller municipal.
L'humoriste, à l'ordinaire, n'est pas un fils de famille ; il est le fils de ses petites œuvres. Il n'a pas de fortune, il gagne son argent, qui lui vient du Courrier français^ de La me parisie7ine^ du Figaro^ du Gaulois, môme du Temps, de toutes les maisons qui, pour soutenir leur réputation de drôlerie ou pour résister à leur renom d'ennui, payent chèrement la caricature ou le calembour. Dans le monde, il est aussi recherché que dans la presse, parce qu'il remplit de mots tous les vides de la conversation. Au théâtre, pai' Je vaudeville et la comédie vaudevillesque, il règne en maître. Il a presque le monopole des colonnes Morris, sur le boulevard, et du Chat-Noir où il fit ses premiers à peu près; il a, en quelque vingt ans, conquis Paris.
Ce n'est pas que soit nouvelle en France la gaieté, — la vieille gaieté gauloise.
De tout temps, nous avons aimé la moquerie. De tout temps même nous avons raillé ce qui nous touche le plus. Déjà Rutebœuf se gaussait mélancoliquement de la femme qu'il était obligé d'épouser :
Elle était pauvre et besogneuse
Quand je la pris.
Et le mariage à ce prix Qu'or je suis pauvre et besogneux
Aussi comme elle.
Elle n'est ni gente ni belle.
A cinquante ans dans son écuelle.
Est maigre et sèche:
Je n'ai pas peur qu'elle me triche.
C'est la bonne tradition, cela, par Villon, par Marol, qui s'égaie de ne pouvoir nourrir ni M"'° Marotton ni les petits Marotteaux, par la Menippée, première forme de la satire politique, par Scarron et Boileau, par Voltaire enfin, Paul-Louis Courrier, Renan et Anatole France. Le Français a le « don du sourire», sous toutes ses formes, parfois du ricanement. La blague, chez nous, c'est nerveux. C'est un tic. La satire et la parodie sont également nationales. On parodiait Corneille comme on travestissait Virgile, et Boileau ridiculisait les mauvais poètes bien autrement que les Revues d'aujourd'hui ne bernent les autorités. Le procédé de Scarron ne différait en rien de celui du Chat-Noir^ avec Maurice Donnay, ni des Variétés, avec Meilhac et Halévy. Pourtant n'y a-t-il pas des espèces bien diverses de blague? En gros, sans doute, l'attitude d'esprit est toujours la même : c'est l'irrespect à l'égard de ce qui est respectable, le rappetissement de ce qui est grand, plus rarement l'agrandissement de ce qui est petit. Peut-être y a-t-il pourtant une manière propre aux frondeurs d'aujourd'hui, qui leur est venue d'un aspect nouveau de la vie. Les satiristes et les parodistes furent surtout des ironistes. Aujourd'hui les auteurs gais sont plutôt humoristes. Ils sont plus proches de Dickens que de Voltaire. Ironie et humour? Il faut s'expliquer, car on ne saurait se résoudre à parler légèrement d'un sujet aussi grave que le talent de Tristan Bernard et de ses pareils.
Dans le Rire de M. Bergson \ je trouve une définition bien précise de ces deux termes si souvent pris l'un pour l'autre : tous deux signifient une même opposition, celle du réel à l'idéal, de ce qui est à ce qui devrait être. Tous deux sont des espèces d'un même genre. Seulement la transposition pourra se faire ici dans les deux directions inverses. «Tantôt on énoncera ce qui devrait être en feignant de croire que c'est précisément