Bergson : Le Rire. (Paris, F. Alcan, éditeur
ce qui est : en cela consiste Yironic. Tantôt au contraire on décrira minutieusement et méticuleusement ce qui est, en aiïectant de croire que c'est bien ainsi que les choses devraient être : ainsi procède souvent rhumour. L'humour, ainsi définie, est l'inverse de l'ironie. Elles sont Tune et l'autre des formes de la satire, mais l'ironie est de nature oratoire, tandis queFliumour a un air scientifique. On accentue l'ironie en se laissant soulever de plus en plus haut par l'idée du bien qui devrait être. On accentue l'humour, au contraire, en descendant de plus en plus bas à l'intérieur du mal qui est, pour en noter les particularités avec une plus froide indifférence... L'humoriste est un moraliste qui se déguise en savant, quelque chose comme un anatomiste qui ne ferait de la dissection que pour nous dégoûter... »
Je ne sais si Tironie et Fhumour peuvent supporter une opposition aussi symétrique que celle qui est marquée ici par M. Bergson; sans doute sont-elles siaiplement des espèces voisines d'un genre qui en comporte un assez grand nombre, et qui exigerait une étude particulière. Ce qui me paraît surtout distinctif de rhumour, par rapport soit à l'ironie, soit à toute autre forme de moquerie, c'est l'état de sensibilité qu'elle suppose. L'ironiste fait semblant de rire et de s'amuser, mais il souffre en réalité, il s'indigne et poursuit à son insu un but pratique, qui est le châtiment ou la vengeance, et qui est toujours un remède au mal présent. Il est un révolté ou un croyant, qui garde encore l'espoir secret, comme le chirurgien en présence du mourant, que son intervention réussira. C'est l'arme de Socrate contre les Sophistes, celle de Pascal contre les Jésuites, celle de Voltaire contre tout le monde, c'est le fouet de la satire dont le moraliste flagelle les mœurs. Elle correspond à une sensibilité encore tumultueuse, véhémente, passionnelle, et dont l'expression peut s'élever, en effet, par le mouvement et par le ton, jusqu'à l'éloquence. Il y a même un ricanement tra-
gique. Don Juan fait de l'ironie avec la statue du Commandeur, Méphistophélès ne manque pas d'esprit et le héros cornélien, Nicomède, est un ironiste.
L'humoriste, lui, n'a dans le cœur aucune arrièretristesse. Il est plus que consolé ou résigné, il n'a jamais été ni triste, ni indigné. Son intelligence lui représente sans doute que ce qu'il voit est un mal, mais sa sensibilité n'est nullement offensée de ce mal. Rien ne le choque ni ne l'alarme; il ne prétend à rien modifier par son intervention. Il n'est pas unanatomisle qui dissèque pour nous dégoûter, mais qui dissèque pour regarder et qui se dit simplement : « Ce li'est pas du tout ce que j'aurais cru!» Et c'est justement cette surprise qui l'égaie, ce pittoresque qui l'enchante. Il ne fait pas de gestes, ne prend pas d'attitudes, sourit seulement toujours du même sourire , qui signifie : a Voilà ce qui se passe, comment trouvez-vous cela? » 11 est surtout anglais, c'est-à-dire flegmatique, froid, indifférent : c'est Swift. Ajouterai-je qu'il n'est pas étonnant qu'il puisse être sémite? Suivant les occasions et les dispositions affectives, on peut être ironiste ou humoriste, comme Voltaire, Heine, et ce mélange est à peu près constant chez Anatole France, dont le tour de cœur est si mystérieux. L'humour peut aussi devenir tragique, mais très rarement, parce qu'elle suppose alors que le détachement soit poussé si loin qu'il exprime le plus haut degré du désespoir. C'est le sourire d'une figure glacée; il y a sans doute de l'humour dans Hamlet.
Au fond, de l'ironie à l'humour, il n'y aurait donc qu'une différence de réalisme. De là la drôlerie de riiumour.
Car, pour être drôle, il faut toujours être réaliste, et l'on est toujours d'autant plus drôle que l'on est plus réaliste. Dès que vous intervenez, vous, auteur, dans la peinture d'un personnage, l'intérêt se déplace et dévie; il va du personnage à l'auteur. Votre impression s'interpose entre la mienne et l'objet. Il suffit que vous me parliez, pour faire du sentiment ou de l'ironie,
c'est-à-dire deux fois du sentiment, l'ironie n'étant que la forme la plus aiguë et la plus véhémente du ressentiment. L'auteur comique est toujours objectif; l'auteur sérieux est presque toujours subjectif, et voilà pourquoi il est tout de môme plus facile de chiquer du tragique que du comique. Il suffira toujours qu'un auteur nous dise avec adresse qu'il est ému, pour que nous en éprouvions quelque émotion à notre tour. Il aura beau nous répéter sur tous les tons qu'il s'amuse de tout son cœur, il nous agacera seulement. On joue les larmes, non le rire. Je pleure de ce qu'on me dit. Je ris de ce que je vois. Dans Madame Bovary, Flaubert n'est réaliste qu^à demi : il y reste du lyrisme. Il Test davantage dans Bouvard et Pécuchet. Tristan Bernard, lui, l'est tout à fait, lorsqu'il nous décrit les premières difficultés que rencontre un honnête jeune homme à embrasser comme il faut sa fiancée :
Il ne l'embrassait plus que sur les lèvres. Parfois, cependant, comme il avait le souffle court, et comme, ainsi que beaucoup de jeunes gens, il ne savait pas respirer en embrassant les dames, il relevait la tête dans un transport d'extase et posait ensuite les lèvres sur le cou de sa bien-aimée, très doucement, pour reprendre haleine.
Supposez que l'auteur se fût un instant troublé luimême à la pensée du baiser de ces deux jeune gens. Aurait-il observé ce qu'il vient de nous dire? Cet homme est absolument indifTérent au geste qu'il décrit. Il le regarde comme une autre chose, comme tout. Il y applique le simple bon sens, alors que, pour l'ordinaire, ce n'est point le bon sens que l'on applique à la tendresse. Tristan Bernard est un amateur qui considère par plaisir, c'est-à-dire de manière à s'en ficher complètement, les situations réputées les plus troublantes, ou les plus graves, ou les plus solennelles. Il est certain que l'auteur qui, décrivant un mari trompé, prendra parti pour ou contre ce mari, et fera réflexion que pareille chose lui pourrait advenir à lui-même, ne sera pas en état de découvrir chez le mari d'aujourd'hui,
L'HUMOUR : TRISTAN BKRNARD 71
le «mari pacifique», tout ce qu'y découvre Tristan Bernard, à qui, en vérité, rien n'est plus égal que la mésaventure de ce pauvre Daniel, son héros préféré.
Depuis que son infortune conjugale était bien établie, sa vanité n'en sentait plus la blessure. Il ne lui semblait pas qu'il fût un mari trompé comme les autres ; les circonstances étaient spéciales... Il n'était pas un barbare, un homme des cavernes. Il appartenait à une époque et à un pays civilisés, où tous les différends peuvent se traiter à l'amiable.
Il est non moins certain que si vous commencez par ressentir, à l'égard de certaine espèce assez discréditée d'amant, du mépris — ou de l'admiration — , et si vous avez peur des voleurs, vous ne pourrez en parler comme il convient, et, dans ce cas, je pourrai sans doute m'intéresser à votre mépris des uns et à votre peur des autres, mais je ne parviendrai jamais à m'attacher par votre intermédiaire à ces personnages, qui, pourtant, me seraient aussi sympathiques que vous-même, si vous saviez me les montrer tels qu'ils sont, non pas tels que vous êtes. Tristan Bernard, lui, n'a pas de préjugés ni de préférences, et il a bien vu que ces gens-là ont leur grandeur, leur moralité, leur politesse, leur héroïsme, leurs bonnes manières. Est-ce qu' « Edmond » n'est pas un délicat?
— Dis donc, Godeau?
— Qu'est-ce qu'il y a, Edmond?
— Je ne veux pas dire ça devant ton ami. Mais il vaudrait mieux que je n'aille pas avec vous.
— Veux-tu te taire?... Et tu fais bien de ne pas parler de ça devantBouquet.il n'est déjà pas trop confiant en toi... G'est-il donc que tu as peur?
— Pas précisément.
— Je ne veux pas que t'aies peur, entends-tu? Et je veux que tu te mettes avec nous, même si t'aurais peur les deux trois premières fois.
— C'est que je vais vous gêner. Je n'ai pas le cœur solide. J'ai souvent des syncopes. Je m'évanouis enfin.
Celui-ci emprunte trente francs à une femme pour les prêter d'un beau geste à un ami. Celui-là est bien
élevé et n'aime pas à travailler avec des malotrus qui ne savent pas se tenir — ni se retenir — sur les tapis des beaux salons. — « De quoi qu'on a l'air? » Et Piston, le magnifique petit Piston? Il meurt comme un héros, mieux qu'un héros, pour ne pas trahir des assassins — des Anglais, s'il vous plaît — qu'il avait accepté de veiller pour quatre francs. 11 avait treize ans, comme Joseph Bara, expirant à Cholet, sous les baïonnettes vendéennes.
Mais le tambour, lui, y allait pour la gloire. C'était en plein temps de guerre ; il était chauffé à blanc. Il se disait : « On me crève, mais je vais être bath en crevant. Tandis que mon vieux petit Piston s'est fait coucher pour ces quatre francs : c'était compris dans son ouvrage. Il était mort pour ces deux cochons de rosbifs qu'il ne connaissait pas, mais avec qui il s'était engagé, et qui s'avaient fiés en lui.
Telle est la méthode de Tristan Bernard, qui n'est chez un tel fantaisiste, bien entendu, qu'un don de nature. Et il ne faudrait pas le transformer en une sorte de Balzac qui se placerait devant la réalité pour la photographier. Tout son détachement sentimental sur lequel je viens d'insister est purement instinctif et la vérité sur son observation, c'estqu'elle est toujours une sorte de fantaisie autobiographique et personnelle. Tristan Bernard n'a pas écrit Ed?nond, parce qu'il l'a connu, mais parce que, ayant connu des assassins, il s'est dit : « Voyons, qu'est-ce que je ferais, moi, Bernard, si j'avais à commettre mon premier assassinat ! » Il ne cesse de se supposer lui-même dans les conjonctures que lui suggère la vie, et, de cette façon, son flegme paraît d'autant plus piquant, qu'on sent davantage que le personnage aussi impartialement décrit, c'est pourtant lui-même, toujours lui-même, évoluant dans des situations de plus en plus diverses et s'imaginant dans la peau de personnages de plus en plus inattendus.
D'abord il s'en tient à des types ordinaires, le jeune homme bien élevé, respectueux de ses parents, veule et timoré, fiancé, mari, plus que mari, avec tous les
personnages usuels qui composent ce milieu de petite bourgeoisie vaguement affairée, naïvement égoïste et pauvrement jouisseuse, M. et M"'*' Henry, M. et M""" Voraud, les oncles, les tantes et la petite sœur sociale de Daniel qui sera sa femme, Berthe, la jeune fille dérangce. De ces figures moyennes, dans une simple histoire, l'humanité générale, qui était la personnalité de Tristan Bernard, apparaissait aisément. Mais voici que Tristan Bernard étend ses relations : il se familiarise avec des types spéciaux, le soldat, Tentraîneur, le cycliste, l'assassin. Là il est plus plaisant encore, mais moins commode, de dégager de ces personnages, qui sont peu connus et dont les aventures sont naturellement extraordinaires, ce qu'ils ont d'humain et de semblable à Tristan Bernard. Seulement l'écrivain est plus sûr aussi de son art. Il est môme à ce point maître de lui et de ses procédés, qu'il disparaît parfois totalement de son ouvrage. J'entends uniquement et à la lettre, comme écrivain, techniquement. Il n'y a plus môme de narration dans les récits de ce conteur. C'est comme si le grand rôve de Flaubert était réalisé par quelques petites nouvelles de Tristan Bernard. Là l'auteur n'intervient môme plus pour présenter ses personnages ni dire leur nom. Comme il n'a plus le souci de décrire leur visage, leur costume, le lieu où ils se trouvent, et qu'il n'est pas obligé de les quitter de l'œil pour noter sur son papier leurs gestes, il les observe bien mieux eux-mômes «t plus exactement. Cela suffit; Tristan Bernard n'avait jamais tenu une bien grande place dans son œuvre. Il a fini par n'en plus avoir du tout. Il arrive si souvent que l'auteur éclipse son personnage que c'est bien le moins, pour une fois, que les personnages aient éclipsé l'auteur. Il n'y a pas à aller plus loin dans le réalisme. C'est V objectivité parfaite, n'est-ce pas? Tristan Bernard n'existe plus, tant il est lui-môme!
Au surplus, ne croyez pas que Tristan Bernard soit un homme terrible ni qu'il s'en aille par le monde avec
un air de s'en moquer. Dans sa personne, dans ses manières, dans son langage, il n'y a nulle ironie. Peu d'hommes donnent môme à ce point une impression de sincérité. Si vous le rencontrez, vous avez autant de chance de lui en imposer que lui à vous. Il est si simple, si hon enfant, j'allais dire si ingénu! Son œil rit de malice, mais sa bouche sourit de bonté, dans sa barbe fameuse. Il a les amis les plus dévoués. S'il est gai, c'est qu'il est content. Il ne plaisante pas avec ce qui l'amuse, et prend d'abord très à cœur tout ce qui le divertit. Seulement, il est volontiers raisonnable. Il y a du Spinoza au fond de tout Israélite cultivé. Par nature, par instinct, Tristan Bernard aperçoit surtout le bon côté des choses et les prend aussitôt par là, sans s'offenser nullement de la nécessité qui les règle. Un de ses amis nous l'a présenté comme un grand dormeur. Il s'abandonne partout, n'importe quand et n'importe où, sur un fauteuil, un tabouret de piano, dès qu'il a une minute à gagner. C'est sa façon, à lui, de travailler, de comprendre, de pardonner, de mettre au point la vie, qui s'apaise tout de suite. Un bon somme arrange tout. Il est très rare que Thumeur de Tristan Bernard soit amère.Sa ^«ze/e n'est jamais offensive. Il y a en elle quelque chose de lointain et de consolé, d'oriental. Tristan Bernard, dès qu'il se réveille, se frotte les yeux et les mains. Il n'a plus qu'à écrire, et d'écrire l'amuse infiniment. Il n'aura d'autre plaisir aussi vif que de dire ce qu'il a écrit. Un « auteur gai )> est tout de môme un auteur, et si d'aventure Tristan Bernard pouvait prendre quelque chose au sérieux, dans la vie, ce serait encore ce qu'il fait. Il y a des limites à tout, même à l'humour !
Après quoi, n'est-il pas évident que l'humour convient particulièrement à une époque comme la nôtre ? Qui de nous conserve encore Tillusion que l'on corrige les
mœurs en les raillant? La diversité des causes, qui sollicitent et épuisent notre sensibilité, nous prédispose à nous en égayer seulement. La vie n'est-elle pas trop complexe, pour que nous accordions à aucun de se& aspects une importance particulière? Tout ce qui ne nous touche pas nous est égal, et c'est tout au plus si nous en pouvons goûter le pittoresque. Nos classes sociales sont si mobiles et si mêlées, que le comique y éclate en rencontres imprévues à chaque mot, à chaque geste, à chaque silhouette. Ceux qui ne sourient pas à de tels spectacles nous paraissent des esprits grossiers, ennuyeux. Et c'est le plus gravement du monde que nous mettons notre sagesse dans cette légèreté. La science elle-même, qu'il faut bien retrouver partout, par ses méthodes et ses résultats, nous y convie pareillement. Elle est toujours bonne fille et inspirait aussi gracieusement Alphonse Allais que Sully Prudhomme. Tout le confort moderne est aussi bien source de drôlerie que de bien-être. Dans le téléphone, on entend VA?iglais tel quon le parle. Dans l'omnibus, on trouve La corresjjondance cassée^ Dans l'ascenseur, on songe au peuple qui n'en a pas, et qui loge si haut, et l'on se demande pourquoi ce sont les logements les plus élevés qui coûtent le moins cher de location, alors qu'il coûtent le plus cher de construction ^ Ainsi s'animent et prennent un sens tous les humbles appareils qui n'avaient pas dit leur mot, qui avaient à en dire un, parce que toute chose a sa poésie. Est-il même possible de prendre son billet de chemin de fer, sans écouter les chansons des trains Pt des gares ^ ? Et c'est surtout avec les dessinateurs qu'il serait intéressant de pousser à fond cette étude, puisque les Garan d'Ache, les Forain, les Steinlein, les Guillaume, les Willette, les Léandre, ont non seulement exprimé une attitude toute nouvelle de la sensibilité contemporaine, mais qu'ils en ont créé