‹ Le succèsChapitre 18 sur 48 · I. — L EXOTISME DE PlERRE LOTI · texte numérisé non relu

I. — L EXOTISME DE PlERRE LOTI

A la fin d'un de ses derniers livres et comme pour s'en excuser, Loti^ disait : « On n'attend de moi, je le sais, que l'illusion du voyage, le rellet des mille choses sur lesquelles j^ai promené mes yeux. »

C'est cela, en euet.

Seulement, Pierre Loti a eu bien des manières de « promener ses yeux sur les choses ». Atteint de bonne heure par l'idée fixe du néant, il a d'abord tenté de s'en distraire par la diversité de l'amour, par l'infinie variété des femmes et des décors : ce fut la première période, celle des romans attendris et lointains qui lui valurent un si vif succès. Il se bornait alors au simple récit de ses campagnes, dont il fixait les impressions dans un style merveilleux, par une peinture « extraordinairement juste et vibrante ». C'était le moment du Mariage de Loti, du Roman cVun spahi, de Mon Frère Yves, de Pêcheurs cV Islande. C'était le Sénégal, la pleine mer, le Tonkin, la Bretagne et la mer, puis encore la mer, la mer boréale, la mer tropicale, l'infini de l'étendue. C'était aussi le moment sur lequel M. Gustave Lanson portait ce jugement définitif : « Loti est un des grands peintres de notre littérature ; il se place à côté de Chateaubriand par la fine ou forte justesse des tons

4. Pierre Loti (Julien Viaud, né à Rochefort en 1850) publia à trente ans Le Mariage de Loti d'où il prend son pseudonyme : puis le Roman d'un spahi (1881), Mon Frère Yves (J883), Pêcheurs d'Islande (1886), Le Désert et Jérusalem (1895), impressions de voyages. Editeur : Calmann- Lévy, 14 vol. in-18. A consulter, Loti : Le Roman d'un enfant (1890), Discours de réception à l'Académie française, document autobiographique si curieux pour le psychologue. Derniers ouvrages : Vers Ispahan; la Troisième jeunesse de M"»« Prune.

l'exotism:: de pierre loti 79

dont il fixe les plus mobiles, les plus étranges aspects de la nature. »

Puis, avec Tàge, il a été pris d'une sorte d'anxiété rel igieuse' ; il s'est mis à visiter les vieux pays du monde, à scruter les ruines « millénaires », à interroger, dans leurs temples détruits, les anciens dieux de la terre. Il voulait échapper, non seulement à la satiété de la vie, qui était vaine, mais à la crainte de la mort, qui était menaçante et mystérieuse. Ce fut une période que Ton appellerait justement philosophique, celle des « pèlerinages » et des songeries. Rappelez-vous le début un peu ambitieux de Jérusalem :

Vraiment mon livre ne pourra être lu et supporté que par ceux qui se meurent d'avoir possédé et perdu l'espérance unique, par ceux qui, à jamais incroyants comme moi, viennent encore au Saint-Sépulcre avec un cœur plein de prière, les yeux pleins de larmes, et qui, pour un peu, s'y traîneraient à deux genoux !

Et encore celui de Flnde [sans les Anglais) :

Avec quelle inquiétude de ne rien trouver je m'en vais là, dans cette Inde, berceau de la pensée humaine et de la prière, non plus, comme jadis, pour y faire escale frivole, mais, cette fois, pour y demander la paix aux dépositaires de la sagesse aryenne, les supplier qu'ils me donnent, à défaut de l'ineffable espoir chrétien qui s'est évanoui, au moins leur croyance, plus sévère, en une prolongation indéfinie des âmes.

Et voici qu'enfin, pour s'être enfoncé plus avant encore dans le néant intérieur. Loti en est venu à ne plus aimer que l'aspect même des choses, sans attendre d'elles ni l'amour illusoire^ ni la vérité impossible. Il regarde pour voir, simplement. Ce n'est même plus Chateaubriand ; c'est Fromentin, c'est le lyrisme pictural, une mélopée de couleurs \

Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son parti de cheminer lentement à mes côtés, par étapes, ainsi qu'au moyen âge.

Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses,

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