DE NOAILLES ET LA SENSUALITÉ MYSTIQUE
SOUS la poussée de cette fièvre intérieure, comme se craquellent les bourgeons par la montée des sèves. Les mots, les images, les sentiments se heurtaient et se confondaient dans un tumulte de sources, et il y avait dans ce jaillissement je ne sais quoi de chaotique, de hasardeux, qui accrochait l'attention. On ne comprenait pas grand'chose, ni au style, ni aux personnages. Mais on subissait un charme violent, physique, extraordinaire. On demeurait déconcerté par un tel jeu d'épithètes et de sentiments inouis, par une telle ardeur et une telle quantité d'inassouvissement.
Mais, comment ferait-elle? Comment pourrait-elle, maintenant, près de cet homme, marcher le soir avec les autres, Henri, Pierre et Marie, sur les routes assombries, parler doucement, simplement, garder contre elle ses bras désolés, tandis que de son corps rigide et de son souffle inégal monterait dans l'air la forme silencieuse des cris et des lamentations?
A quelles ombres, dans l'ombre, à quelles ombres apaisantes et caressantes tendrait-elle ses mains aiguës d'amour, son àme étirée, allongée de douleur ?
Force du rêve, tristesse exaltée comme la lune d'été, comment la raison prévaudrait-elle contre vous, et quel espoirvous opposer autre que celui d'une vieillesse hâtive, d'une imagination enfin lasse, d'un sang faible et ralenti.
On devinait bien qu'il y avait là des notations spéciales, comme un renouvellement, fait à un autre point de vue, des situations et des opérations les plus banales, que -les hommes avaient épuisées, mais où une femme, placée de l'autre côté, pouvait encore apercevoir d'heureuses nuances.
Il n'était presque pas plus grande qu'elle, et comme il avait un peu courbé la tête, leurs visages se rencontrèrent entièrement... Dès lors, le long de son âme et de tout son être, entre elle et lui, descendait un rideau d'ombre lourde qui la faisait rigide et fermée. Elle ne luttait pas. Elle ne voulait ni ne voulait pas; elle était une âme qui ne répondait point. Tous ses regards étaient au dedans d'elle.
Elle percevait, ne pouvant plus choisir sa destinée, que ce qui finissait là, contre cet homme, c'était la pureté exacte et involontaire de sa vie, la droiture physique.
Cela ne l'obsédait pas ; elle l'éprouvait seulement ; c'était une pensée née en transparence d'une autre. Elle ne faisait pas un mouvement. Le contact du visage et du vêtement, l'odeur des cheveux et du tabac lui était une révélation.
Jeune fille, elle n'avait point eu cette stupeur de Tembrassement, cette ignorance de l'homme .
De tels passages n'ont-ils pas, pour le public, l'attrait un peu pervers de la littérature à laquelle il se complaît pour l'ordinaire, avec un je ne sais quoi d'inédit? C'est le spectacle auquel nous sommes habitués, — mais que nous avons un peu l'impression de voira l'envers et que nous croyons décrit dans une autre langue. Gela séduit comme une traduction. Outre que les connaisseurs, les lettrés retrouvent là des influences estimables. Ce n'est pas seulement, comme on l'a dit à satiété, la grande mélancolie romantique de la vie pâle [Mélancolie ! Mélancolie ! axe admirable du désir! Défaite du rêve à qui aucun secours, hoi^s le baiser, n'est assez jjroche. Pleur de F homme devant la nature. Éternel repliement d Eve et d'Adam!); c'est encore et surtout l'inspiration de Stendhal, celle de Barres, le perpétuel effort pour vivre en état de fièvre d'abord, et pour observer, compter, analyser et fixer les pulsations de l'âme dans cette fièvre.
D'ailleurs le principal défaut de cette œuvre étrange lui venait-il seulement d'être un roman? Le roman a ses lois qui sont celles de la composition littéraire, et qui ne sont pas celles de la réalité ni de l'imagination. Les auteurs dramatiques et les poètes ne peuvent pardonner au roman tout l'effort inutile d'écrire qu'il impose, puisqu'il faut s'y résigner à tant de pages superflues, uniquement pour qu'apparaissent en leur jour les pages aimées. Il offense la paresse des uns et gêne la liberté des autres.
Volontiers, je me représente ainsi M™^ de Noailles, rédigeant La Nouvelle Espérance. D'abord, d'un seul jet, par une suite d'élans et d'inspirations, toute la trame intérieure, toute la vie de son personnage : c'est