M- DE NOAILLKS ET LA SENSUALITÉ MYSTIQUE
le travail vrai de la création, le travail dans le sens naturel et instinctif du mot, — le don de soi-môme. Mais, de tout cela, qui est la nature, il faut faire un roman, qui est un livre : il faut trouver des transitions, satisfaire à des conventions. Il faut cesser d'être un artiste pour devenir un artisan. — Et c'est de quoi M"*^ de Noailles ne se soucie point.
Dans le Visage émerveillé, son second volume de prose, M""^ de Noailles a donc supprimé tout ce qui la gênait, a pu l'écrire en huit jours, le laisser dormir trois mois, et n'y pas retoucher un mot. Il était parfait, c'est-à-dire qu'il avait été du premier coup tout ce qu'il devait êlre. Il s'était accompli comme un beau vers, de ce seul jet d'inspiration, qui n'avait été que l'ébauche de La Nouvelle Espérance. A la lettre, cette fois, c'est un livre de poète, une notation d'instants et d'impressions, le chatoiement d'une âme, — c'est un journal.
Sœur Sophie est religieuse; elle est venue au couvent parce qu'elle aime Dieu, le silence et la mère Abbesse. Son couvent, qu'on dirait de porcelaine et qui parfois a Tair d'une belle turquoise, le jardin vertueux, tout plein d'ordre et de fraîcheur, les compotes, les « histoires » des religieuses et le beau « caractère » de la Supérieure, tout cela lui plaît et l'attache étrangement. A peine regrette-t-ellc que Dieu soit si lointain, que Jésus ne lui « parle » pas. Il lui arrive de ne penser à rien, — elle est heureuse.
Mais elle est jeune ; elle regarde par sa fenêtre « le printemps si léger, si fin ». Elle découvre qu'elle est jolie, que « son corps, sous sa robe droite, est doux » et que « ses jambes ont des mouvements ». Le couvent n'est pas clos à l'été. Sœur Sophie voit le soleil sur ses mains. « 0 soleil, qui entrez dans les yeux des oiseaux, dans le cœur confit de la pervenche, dans les mille petites fenêtres du bonheur ! » Sœur Sophie est enfantine et faible. — Elle est seule.
Son visage est « ovale, étroit, pareil à un miroir entouré d'argent ». A ce miroir se rélléchiront tous les reflets du monde, toutes les lumières et toutes les lueurs de la vie lointaine. L'émerveillement de la fraîche recluse sera « le poème de la jeunesse et de la solitude ».
Ne vous étonnez pas, après cela, de trouver dans le couvent un homme. Cela se pratiquait ainsi en Portugal, au temps fameux oii les jeunes officiers du comte de Schomberg, comme le marquis de Chamilly, rendaient librement visite aux nonnes de Lisbonne. Julien Violette n'est pas un officier, lui. Il est un reflet sur un miroir, un baiser sur un visage. Il est la vie la plus ardente, la clarté qui concentre toutes les autres, le reflet des reflets. « Vivre ! Éveiller de la volupté î Ne bouger ses pieds, ses mains, son regard, n'avoir d'haleine, de voix, de sourire qu'à la manière d'une fleur qui déverse un parfum... Ah! savoir que notre cœur profond, que les nuées de nos pensées, notre indolence et les rêves de nos sommeils, ils les veulent conquérir... » Voilà ce qu'est Julien ; il visite une religieuse comme les petits chacals de la tentation rôdent autour de Paphnuce, chez Anatole France. Julien aussi n'est qu'un rayon, un éblouissement. Il entre dans la cellule de la petite nonne, mais la petite nonne ne sortira pas de sa cellule avec lui. Il a été le désir, « le cher désir ». Il ne sera pas la vie. — Sœur Sophie reste au couvent.
Ainsi, dans ses romans comme dans ses vers M™^ de Noailles peint le désir, le seul désir, plus troublant et plus trouble que l'amour, parce qu'il est une fièvre multiple, indéfinie, plus vaste que l'amour. Qu'est-ce que Sapho elle-même auprès de ces amoureuses? Il semble que leurs nerfs, trop délicats, trop tendus, sont liés à toutes choses de l'univers vivant ; tout leur être les déchire; tout leur organisme palpite et bat. La nuit, « môme en dormant, elles ont un cœur amolli qui s'abandonne ; elles ont les mains ouvertes ; »