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M"" DE NOAILLES ET LA SENSUALITÉ MYSTIQUE

elles vont, dans la vie, « la tête renversée ». Elles se pâment aux bains du soleil. Elles frissonnent de l'été, des ileurs, de l'odeur de la terre, du goût des saisons, du crépuscule de mars, de septembre, de tous les souflles et de toutes les nuances, de tout ce que les sens peuvent percevoir du monde. C'est l'éternel feu de l'instinct, la llamme des lucioles, qui brûle en elles. Voyez Bittô, la petite danseuse aux crotales, cheminant par ce chaud midi. Elle sent, sous sa jeune et étroite poitrine, bondir son cœur.

Son cœur était léger comme une sauterelle.

Quand un pâtre s'approche, elle s'assied, s'abandonne. Est-ce qu'elle Faime? — Pourquoi serait-elle si triste de l'avoir aimé?

Bittô, je vous dirai votre grande méprise :

Le rude et lourd baiser dont parlent les chansons Ne guérit pas le mal dont vous étiez atteinte ; Votre langueur venait de la verte saison, Du parfum des mûriers et des chauds térébinthes.

Pensant vous délasser d'un tourment inconnu Qui vous venait des champs, des feuilles, de la terre. Vous avez sans prudence attaché vos bras nus Au cou du chevrier dont l'étreinte estamère.

Toutes ses sœurs frissonnantes, pareillement, « traitent la nature comme un amant mystérieux pour qui elles mettent de belles robes». Après qu'elles sontvenues à leur amant de chair, elles lui écrivent au moment où elles meurent de lui : « Mon ami, vous m'avez vue rire, peiner et m'exalter parce que j'ai aimé toutes les choses du monde d'une passion exténuante, mais ma raison demeurait hagarde, elTrayée. »

Et elles lui déclarent sans ambages : « Ce n'est pas vous que j'aime ; j'aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien, dans la vie, mon bien-aimé. Je n'attends de vous que mon amour pour vous... » Gomment de telles créatures pourraient-

«lies jamais goûter quelque repos, quelque fraîcheur d'apaisement? « Le soleil et les soirs violets, et des bouts de nuit oi^i semblent s'égoutter encore les lunes qui furent sur Agrigente et sur Corinthe, ne leur fontils pas un mal affreux? » Aux heures de clairvoyance, elles perçoivent que « l'amour est plus triste que la passion, qu'il ne peut pas se satisfaire, qu'il est placé dans une région du rêve, oii les images et les sanglots se répondent; qu'il est un navire en détresse dans la nuit, dont les signaux, les fusées, les sourdes cassures ne seront point de la côte entendus... » Et par l'excès de leur passion, ces passionnées ne peuvent vivre. Qu'elles se donnent à un homme, et elles meurent, elles meurent d'épuisement moral, l'âme exténuée, jouant avec l'aiguille à morphine dont elles se piquent elles-mêmes, au premier coup de minuit (c'est le dénouement de \a Nouvelle Espérance) ; qu'elles restent vierges -et inviolées, et elles meurent, elles meurent d'inassouvissement, ployant sous leur ardeur, comme une fleur touchée par un rayon trop vif (c'est la fin de la Domination). Toujours, c'est Funivers sensuel, leur trop lourd et trop vaste univers, qui les brise !

Au fond, c'est ainsi que les grands romantiques avaient dispersé Tamour dans la nature; ils l'y avaient fondu; ils l'avaient épandu, sur toute la surface du monde, en images, en analogies, jusqu'à Textrême procédé baudelairien, qui fut le jeu des « correspondances».

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, 0 vase de tristesse, ô grande taciturne !

Et mon esprit subtil que le roulis caresse, Dans cet océan noir où Tautre est enfermé, Saura vous retrouver, ô féconde paresse, Inflnis bercements du loisir embaumé.

Et ils ont trouvé là l'une des principales sources de leur lyrisme. Seulement, c'était un amour, un lyrisme masculins. La femme fuyait comme une ombre dans le

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