‹ Le succèsChapitre 3 sur 48 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le roman décline-t-il? Je le crois, je l'espère, je n'en sais rien.

Je vois seulement que parmi les écrivains, ceux qui s'y adonnent ou ceux qui le dédaignent, il est considéré comme correspondant assez sensiblement à ce que l'on appelle, dans tout ordre de fabrication, la « camelote ». Les quelques grands esprits qui s'y entêtent encore, comme les frères Margueritte, cet admirable Paul Adam, ces mystérieux Rosny, lui font violence pour le rendre significatif. Seront-ils plus forts que le genre, qui ne comporte que le romanesque, ou le genre triomphera-t-il de leur bonne volonté en achevant de rendre illisibles leurs dissertations patriotiques, idéologiques ou scientifiques ? D'autres, tels qu'Anatole France, n'en ont même jamais conçu l'idée véritable, et lorsqu'il a semblé qu'ils avaient réussi à écrire un roman comme Le lys ronge, Une histoire comique , il s'est rencontré que c'étaient justement les moins excellents de leurs ouvrages, et leurs chefs-d'œuvre sont d'autre sorte. Mais le plus grave sans doute, c'est que ceux dont il avait fait la réputation, comme Paul Hervieu, abandonnent résolument le roman pour le théâtre. Aux tout jeunes gens, il n'apparaît plus qu'un petit moyen de début, une porte ouverte dans les revues. Presque tous, formés par les disciplines scientifiques, répugnent à l'historiette. Ils écrivent des livres ou des pièces. Il est donc certain que, pour être cultivé fructueusement.

le roman réclame, à l'heure présente, des qualités spéciales, presque professionnelles, et qu'il faut découvrir. Depuis le déclin du naturalisrne, il n'y a pas seulement trace d'une (kole^ parmi les romanciers: c'est qu'ils n'ont plus d'idéal, mais un métier.

Quant au public, on peut se demander s'il eut jamais le goût du roman? Le bourgeois français, l'ancien voltairien, a l'esprit plus positif que romanesque. Il a toujours été épris de faits, curieux d'idées. Il est surtout préoccupé de s'instruire. Il aime tellement apprendre quelque chose, qu'il fait la fortune de toutes les revues et publications spéciales. Il n'a jamais été de ceux qui lisent pour s'amuser et il voyait surtout dans le roman, une lecture de femme, comme il y voit maintenant une production de femme. Flaubert luimême avait noté cette disposition du public qui exige que (( les dénouements soient des conclusions ». Qu'estce qu'un livre qui ne signifie rien? Et pourtant qu'estce qu'un roman qui veut signifier quelque chose? Le roman est une forme élargie du conte, une grande nouvelle. Il est le récit d'une aventure. Il comporte d'abord une intrigue . S'il n'est pas cela , il est ennuyeux; s'il n'est que cela, il est fade. Il ne lui reste, pour subsister, qu'à trahir sa destination. Il s'y applique aujourd'hui de plus en plus, et ceux-là seuls en ont tiré profit, qui ont su comprendre cette nécessité de traiter le roman, non plus comme une œuvre d'art, mais comme un moyen de propagande.

Seulement cette disposition du public à prendre le roman au sérieux, ou à le laisser, impose, comme conséquence, une autre servitude aux romanciers. C'est même là l'un des caractères les plus saillants des mœurs littéraires contemporaines. On y saisit un très curieux renversement des rapports historiques du producteur et du consommateur. Car, dès que l'on cherche des tendances dans une œuvre, il est impossible de ne pas mettre au premier rang de ces tendances les tendances politiques. Comment lit- on aujourd'hui? Par parti

pris. On achète un volume, non pas sur le nom littéraire de l'auteur, mais sur son renom politique et social. Un lecteur exige d'abord que son écrivain pense comme lui. Il y a peul-etre eu un temps, — je n'en suis pas sûr, — oii l'écrivain était un guide, sinon un mage, un chef. Il avait son influence. Ce sont peut-ôlre les « philosophes » qui ont fait la Révolution française. Mais aujourd'hui, quel est donc Fécrivain qui puisse prétendre à agir sur le mouvement des idées'? A qui seulement reconnaître quelque autorité? Bien loin de recevoir d'eux l'impulsion, c'est l'acheteur qui fait la commande à ses fournisseurs. Il y a des puissants, des habiles, des régents d'Académie. 11 n'y a plus de maîtres. L'esprit public est trop informé, trop averti; il est surtout trop mobile, trop sollicité. Parce qu'on ne sait plus croire en lui, ou simplement parce qu'il n'existe pas, le « grand homme » nous fait défaut. Les personnalités se multiplient et s'effacent. L'artiste, comme le médecin, l'avocat, est soumis au régime de la clientèle. Il n'écrit plus pour les « lettrés », mais pour sa classe sociale, pour son parti. Ce trait que j'indique va s'accuser très vite dans la littérature. Il est déjà la clef des quelques cas que je veux examiner comme spécimens du succès dans le roman contemporain, à côté des vagues aspirations d'une sensibilité désordonnée, et de quelques rares attitudes intellectuelles.

R.VGEOT.

Page 1