La religion de Rem': Bazin
René Bazin * a été reçu à rAcadémie française le 28 avril 1904 : l'événement fut sensationnel. Il avait prononcé Téloge d'Ernest Legouvé , M. Ferdinand Brunetière avait prononcé le sien ; de telles rencontres sont rares dans la vie d'un homme. Et il est certain que René Bazin a dû être satisfait du discours retentissant oii il s'est trouvé défini comme une manière de naturaliste attendri et pitoyable, sorte de Flaubert qui aurait du cœur. Il a pourtant mêlé à la joie bien naturelle de s'entendre adresser de telles louanges, une nuance de regret et une réserve très expresse : l'éloge magnifique n'élait allé qu'aux œuvres de sa maturité, exceptant de ce môme enthousiasme les premières productions qui avaient séduit Ludovic Halévy, Georges Patinot des Débats, la Revue des Deux Mondes, et qui étaient Stéphanette, Ma tante Giron, Les Noellet^ La sarcelle bleue, auxquelles enfin « il manquait, dans tous les sens, pour ainsi parler, un certain degré de profondeur et de force )). C'est M. Brunetière qui a dit cela.
1. Principaux: ouvrages : Une tache cV encre (ouvrage couronné par l'Acadéniie française), Les Noellet, A l'aventure (croquis italiens), Ma tante Giron; la Sarcelle bleue (i4e édition), Sicile (ouvrage couronné par l'Académie française), Madame Corenlini, les Italiens d'aujourd'hui, Terre d'Espagne, En province, De toute son âme (26» édition), La terre qui meurt. Croquis de France et d'Orient, Les Oberlé (65» édition), Donatienne (28» édition), Pag» s c/toisies, Récits de la plaine et de la montagne (13" édition), Le guide de l'Empereur, L'Isolée.
LA RL:LIGI0N de rené BAZIN 19
Or, tout en applaudissant à ce jugement de M. Brunctière, je dois rendre hommage au sentiment de René Bazin : il est de ceux qui ne perdent jamais l'estime d'eux-mêmes; il reste fidèle, aux alentours de la cinquantaine, à sa jeunesse; il persiste à apprécier ses débuts- Ce n'est point de sa part, si vous voulez, vanité littéraire : c'est attendrissement paternel. Prédestiné à faire son chemin par la peinture de toutes les vertus chrétiennes, il a concentré les ardeurs de sa sensibilité sur ses propres ouvrages. Il n'a eu d'autre passion que l'amour de ce qu'il avait fait. L'ayant rencontré un jour, je commis une impertinence : je lui demandai quel était, parmi ses romans, son préféré.
— En vérité, monsieur, me répondit-il avec la vivacité d'un brave homme, tous mes livres ont été faits également avec mon cœur, « de toute mon âme », comme dit mon adorable petite héroïne Henriette Madiot, et comme avait déjà dit Platon. Je ne peux pas choisir.
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.
Et de peur que la critique distraite ne rende pas une justice égale à chacune de ses productions, René Bazin rappelle lui-même les plus oubliées. Il en marque l'importance ; il vous avertit que sa pensée a été continue.
— Avez-vous lu Le guide de l Empereur?... Cela prépare Les Oberlé!
Fallut il donc tant d'années et de soins pour préparer les Oberlé?... En vérité, René Bazin est un personnage délicieux. Il a des façons d'ecclésiastique et des allures d'ofiicier de cavalerie. Ses yeux bleus sont brillants et placides. Il ne s'y reflète qu'une pensée facile et nulle sensualité. Sa personnalité discrète, pleine de nuances, distinguée, comme on l'a tant dit, échappe. C'est un homme qui ne compte pas.
Pourtant ses principaux romans ont eu bien au delà de vingt-cinq éditions. René Bazin, qui vient d'Angers,
s'installe à Paris. L'Académie impose des obligations coûteuses. Il n'a point reculé devant elles. Son succès lui en avait donné les moyens. Si la littérature ne lui doit pas grand'chose, il doit beaucoup à la littérature. René Bazin est bien ce que nous pouvons appeler un cas. Négligeons donc René Bazin lui-même et considérons une ou deux de ses plus belles victoires de librairie, comme De toute son âme^ Donatienne, Les Oherlé. Plus de psychologie ne nous apprendrait rien de mieux, puisqu'aussi bien Fintéret n'est pas de surprendre le secret d'une bonne âme, mais d'une bonne clientèle.
C'est avec la publication de De toute son âme dans la Reçue des Deux Mondes que commença de se répandre la renommée de René Bazin.
C'était un beau début. J^entends celui du roman qui, en effet, ne laisse pas de débuter comme il faut. C'est à Nantes, une fin de journée. Nous assistons à la sortie des usines et des ateliers, « à l'heure saisissante où le travail lâche son armée par la ville ». Dans cette foule passe, en charrette anglaise, et au rebours de ses pareils qui n'aiment point se mêler à ces populations, un jeune homme, le fils du patron, « le fils de Lemarié! » Il cherche quelqu'un, un autre jeune homme, un ouvrier de vingt ans, Antoine Madiot.
— Antoine, est-ce que votre oncle va mieux?
— Non, ça ne va guère! — Et puis tout ça, c'est de la comédie. Lui faudrait sa pension, monsieur Lemarié!
Cependant continue, autour de la charrette, « ce long défilé d'êtres inconnus, tous pareils, qui se succédaient à intervalles réguliers, comme les anneaux d'une chaîne. Et il souffrait, dans le fond de son âme, qui n'était pas mauvais; dans son amour-propre aussi, de sentir contre lui et si près de lui tant de haine imméritée... Il était resté droit sur son coussin de drap, aussi froid d'apparence... )>
LA rl:ligion de ri:nk bazix ii
N'est-ce pas? c'est pout-ôtre un roman social qui débute ainsi ?
Mais non, ce ne sont là ni le sujet ni les personnages importants. Et tout de suite nous voilà chez M"'*" Clémence, modiste, pour y faire connaissance d'Henriette Madiot, qui est proprement l'idéal de René Bazin, et qu'il a très bien connue, affirme-t-il, dans la réalité. Cet idéal est une « clef », de Nantes ou d'Angers.
Or, pour René Bazin, la perfection humaine est religieuse : il fera entrer Henriette Madiot dans un couvent : comment va-t-ellc donc passer de l'atelier au couvent"? tel est, cette fois-ci, le sujet du livre. S'il n'est plus tout à fait social, il restera sans doute psychologique.
Et ainsi tous les lecteurs de Bretagne ou du Maine, officiers et vieilles dames, notaires romanesques et jeunes femmes dévotes, sont ravis d'avoir vu une peinture de mœurs, d'assister à une analyse de caractère, et de se trouver décidément en présence de la plus touchante histoire.
Car Henriette Madiot est une fille naturelle. Elle ne le sait pas. Mais elle ne s'en trouve pas moins, par sa naissance, dans une situation sociale un peu fausse. Elle vit avec son oncle, Eloi Madiot, vieil ouvrier, vieux héros, qui a consacré sa vie à sauver l'honneur de la famille, et Henriette ignore qu'Antoine Madiot, son frère, seul est l'enfant de la maison, le fils du père et de la mère Madiot. Elle, Henriette, elle est une Lemarié, une fille au patron. Elle a de la richesse dans le sang, elle n'est pas du vrai peuple. N'est-ce pas un peu pour cela qu'elle est une si bonne modiste, qu'elle a tant d'art, d'imagination, d'élégance et de distinction dans l'esprit? Elle devient si aisément « première » chez M'"*' Clémence ; n'est-ce pas aussi cette aristocratie secrète qui explique ou symbolise ses indécisions amoureuses, son impuissance à faire ce qu'ont fait toutes ses pareilles? Elle a un courtisan, un ami, presqu'un
frère, Etienne Loutrel, un merveilleux gars de pêcheur qui, le matin, passe dans une barque sous sa fenêtre de jeune fille. Il l'aime d^un amour ancien, fruste et sain. Mais elle ne sait que répondre à cet amour, et elle écrit sur ses cahiers, première forme de la prière et du recueillement : « Lorsque je rencontre des jeunes gens du vrai monde, je n'ignore pas qu'ils ne peuvent pas m'épouser, et plusieurs de cette sorte ne m'ont pas laissé de doute sur le cas qu'ils font de nous; mais quelque chose me plaît dans leurs manières et dans leurs paroles, que je voudrais trouver dans celui que j'aimerai ». Oui, une « part d'impossible » est entrée dans sa vie. Elle ne se fera pas sa place sentimentale au soleil de Nantes. Elle repousse avec une pitié tendre Etienne, qui décidément n'est pas de sa race, et lorsque les événements lui auront révélé le mystère dont elle est née, cette vérité surprendra son esprit, mais n'étonnera pas son instinct. Ce sera sa vocation, devenue sensible.
Telle est Henriette Madiot, cette (c adorable Henriette Madiot ». Combien elle ressemble à René Bazin! A la lettre, l'auteur et l'héroïne sont père et fille. Comme elle aime les pauvres, il aime ses lecteurs : il fait sa littérature comme elle faisait l'aumône. H est persuadé qu'il est utile aux hommes et que, dès qu'il écrit, la destinée parle en lui et lui assigne une mission. H est partout présent dans ses personnages et ne peint que ceux qu'il aime. Il est, comme dirait tel professeur de littérature, entièrement subjectif, ce qui signifie que la sensibilité prédomine chez lui, qu'il ne peut se détacher de son œuvre non plus que de luimême, voir la vie telle qu'elle est, et encore qu'il est le contraire d'un « naturaliste » ou même d'un romancier. Ses sujets sont une chose et lui en est une autre. Je me garderais bien de faire une allusion quelconque aux croyances catholiques de René Bazin, si précisément, parle rôle qu'elles jouent dans son esthétique, et dans la faveur de sa clientèle, elles ne ressortissaient