JAGQUE VONTADE ET LE DON JUANISME FEMININ
loin, un soir de grand débat intérieur, on n'y reconnaisse plus sa propre image ? Ce travail de la vie qui fait de nous mille êtres successifs, différents, incompréhensibles Tun pour Tautre, la stupéfiait. Rien de ce temps-là ne subsistait plus. Quel jour, à propos de quoi, l'enchantement s'était-il rompu?
Et, si je suis sensible à tout ce que je viens de dire, c'est pourtant bien ce dernier don de psychologie que j'estime le plus et sur lequel je voudrais insister en montrant comment il a permis à Jacque Vontade d'étudier un type de femme à peu près nouveau dans la littérature et dans les mœurs, et qui est, encore une fois, comme une transposition masculine.
Les amoureuses proprement dites deviennent de plus en plus rares dans les romans d'aujourd'hui. M'"^ Bovary était une amoureuse ; j'entends par là qu'elle demandait à l'amour, et de la manière la plus précise, la satisfaction d'un désir personnel. Les héroïnes de Georges de Porto-Riche sont des amoureuses : à des degrés divers, elles sont toutes des Phèdres et font penser à « Vénus tout entière à sa proie attachée », c'est-à-dire qu'elles sont des femmes attachées à un homme. Gérard d'Houville, dans son dernier roman ^,
1. Esclave. Ce jeune écrivain a une spécialité : son intime connaissance du cœur féminin {L'Inconstante, Esclave). Aujourd'hui il nous en décrit la fidélité comme il nous en dépeignait hier Tinconstance. Car Grâce, l'exquise créole aux chemisettes flottantes, est bien la sœur de son aînée. Seulement, c'est une sœur sérieuse et pensive, une sœur blessée. Elle en a pourtant la sensualité délicieuse, éprise de toute la vie, des jardins, « de l'odeur de la nuit mouillée où tant d'arômes suintaient et s'exhalaient de tous les végétaux humides ; » elle en a le goût du plaisir, sinon plus ardent, plus recueilli dans une mémoire passionnée, dans une chair fébrile et suave qui ne sait pas oublier. Elle est faite pour subir et charmer un vainqueur, toujours et malgré elle, comme l'autre était destinée à n'en point connaître. Toutes deux, au fond, pour des raisons opposées, sont esclaves également. La femme est toujours esclave, peut-être, soit qu'elle poursuive, soit qu'elle atteigne l'amour.
Oh î cette chère et jolie Grâce, comme elle est à jamais séduite d'avoir tant souffert I Elle le croyait oublié, l'amour, et le voilà qui revient plus impérieux qu'autrefois. Elle s'était apaisée, presque, dans la caresse
nous présentait encore une exquise créole de ce tempérament. Jacqueline des Moustiers, au contraire, est la femme de tous les hommes et d'aucun ; elle est la séductrice, elle n'est que la séductrice, et elle s'est longtemps prise à son propre charme, égarée dans sa séduction ; à la pension, elle séduisait déjà ses amies qu'elle oubliait, comme on oublie toujours après qu'on a séduit. Si elle désire l'amour, c'est parce qu'il lui paraît que l'amour rend la vie plus belle et plus intense ; mais en réalité elle n'a qu'un besoin : être aimée. Elle est presque aussi incapable de se donner que de ne pas plaire. Vivre, pour elle, c'est attirer à soi le désir, le divin désir qui transfigure et simplifie les hommes qui le ressentent. Elle est la sœur ou la fille de Don Juan ; elle n'est plus sa maîtresse. Elle a fait de la coquetterie un système, comme celui de l'art pour l'art. Célimène était coquette un peu comme M. Jourdain était prosateur. Elle manquait de dilettantisme. La façon de plaire vaut mieux que de plaire. Jacqueline est une raffinée, un amateur féminin.
Toujours elle avait eu le goût de plaire, la conviclion aussi que c'était une manière de devoir pour les femmes douées de sorte à' y réussir... Sans scrupule, pour se distraire, elle avait pratiqué un don j nanisme tout psychique, car elle n'accueillait pas Thypothèse d'appartenir à aucun des hommes qu'elle troublait savamment.
Pour Jacqueline, Famour qu'elle inspire est un moyen d'observer, de deviner les âmes, de voir seulement ce que deviennent les hommes, quand ils sont troublés. Son tempérament lui permet par bonheur cette méthode périlleuse d'investigation.
C'est parles surfaces que les gens d'un même groupe social se ressemblent ; chaque homme en état de passion est différent de
d'un jeune et timide hommage. Elle s'était fiée à son petit cousin, à elle-même. Puis elle s'est défendue, elle a lutté contre la reprise, suprême servitude, et elle a cédé. « Il la reçut sur sa poitrine, enfin vaincue et toute pantelante. Elle cacha son visage sur l'épaule du Dominateur... »