JACQUE VONTADE ET LE DON JUANISME FEMININ
tous les autres. Quelles absurdités et quelles magnificences elle avait aperçues, par seconde, dans des yeux affolés, entendues dans des voix que trop d'émotion détimbrait! Les âmes les plus stériles et les plus plates contiennent un peu de beauté en puissance ; c'est l'amour seul qui la dégage. On ne sait les secrets exquis que de ceux qu'on a troublés un moment ; c'est le moyen unique de tirer d'eux la parole merveilleuse, le regard où, soudain réveillée, toute la violence d'une race lointaine s'accumule. C'est dans l'amour, l'héroïque ardeur de l'espèce qui veut durer, qu'est toute la saveur de la vie. Celles-là en savent seules la splendeur multipliée, qui ont été souhaitées dans Vangoissepar un grand nombre d'hommes.
Jacqueline respira d'un souffle profond l'air aride et chaud ; émue par ces songes, elle fut pleine de la vaste nostalgie de tant de cœurs inconnus qui ne devaient jamais à cause d'elle précipiter leurs battements ; et il lui parut qu'elle avait froid, dans la brûlure de ce jour d'été.
Cette séductrice enfin ne sera-t-elle pas séduite? Et qui donc parviendra à fixer son cœur nomade?...
Sera-ce son mari ? Elle l'a cru pendant six mois. Sera-ce l'anarchiste dont l'idéal l'a un moment éblouie ? Elle vient dans sa chambre s'offrir en un jour d'exaspération, mais il l'aime trop, lui, pour céder à son propre désir. Sei-a-ce Marken, le journaliste nietzschéen, réalisation parfaite d'un type bien connu, incarnation suprême de la « volonté de puissance » ? Elle déjeune un autre jour avec lui en cabinet particulier. Mais elle est de ces femmes qui ne savent plus perdre la tête. Elle se reprend toujours et veut se reprendre. C'est son orgueil... Peut-être, beaucoup plus tard, quand le journaliste aura fondé son journal, payé ses dettes, conquis Paris, feront-ils ensemble une alliance singulière de domination et de volonté. Ils se sont connus et compris ; ils sont semblables l'un à l'autre, et de leur égal égoïsme, pareillement souverain, peut-être feront-ils un grand amour? — C'est la lueur sur la cime.
Au fond, de tous ses ouvrages de femme, celui-ci est le plus consolante Jacqueleline est intelligente, cultivée,
4. Dans le même ordre d'idées, je liens à signaler aussi le roman
affinée ; elle est aussi séduisante par son esprit que par sa beauté, et il lui faut 400 pages pour prendre un amant î... N'est-ce pas là un changement profond de nos mœurs ? La femme qui s'élève, échappe à l'amour, au vulgaire amour. L'adultère disparaît peu à peu du roman et, sans doute, de la vie. Le choix d'un amant devient de plus en plus grave pour une femme délicate et passionnée; peu d'hommes valent l'aventure au regard d'une âme ardente, qui préfère s'attarder aux fièvres de l'attente, et si le don juanisme des femmes ne les rend pas encore de plus sages épouses, c'est peut-être, après tout, la faute de leur mari ; en tout cas, il en fait des créatures pensives et qui ne se jettent pas au hasard dans la volupté. Puisse Tidéologie les sauver peu à peu de la morphine !
de Myriam Marris qui a obtenu d'être couronné par d'autres femmes. La Conquête de Jérusalem est faite d'autre manière, mais avec un souci non moins grave. C'est comme une étude romanesque de psychologie religieuse, c'est comme la réfraction de l'amour à travers toutes les formes de la croyance, à travers toutes les aspirations qui ont pu troubler le cœur adorant des hommes et dont les vestiges, tous assemblés, devaient attirer à Jérusalem un chrétien inquiet. Là. en effet, il rencontre, dans l'âme dure d'une diaconesse qu'il épouse, l'âpre scrupule protestant, qui tue l'amour. La volupté se refuse à lui jusquç dans les temples païens, avec le culte môme des déesses. Le seul amour qui s'offre à lui avant la mort et le désespoir, c'est celui d'une lépreuse à laquelle il donne en dernier adieu son anneau et qui, comprenant ce geste, vient à son tour mourir en s'attachant à son cadavre : suprême et vaine union, désastreux symbole.