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LE THEATRE

L'art du théâtre est évidemment celui où nous apparaissent dans un grossissement naturel les procédés les plus simples et les plus sûrs par lesquels le public est séduit. Il nous fournit surtout ces procédés avec plus de sincérité que le roman. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait au théâtre que des succès esthétiquement justifiables. Nulle part ne se voient de plus grosses erreurs, j'entends par là que c'est au théâtre que le public se déjuge le plus ingénuement. Il n'y met aucune vergogne et n'attend pas. Mais c'est au théâtre que le public est le plus lui-même. Sans doute la publicité peut attirer son attention sur une pièce ; elle peut faire qu'on vienne, elle ne fera jamais qu'après avoir payé sa place, on ne regrette pas son argent, si l'on s'ennuie. Je ne dis pas non plus que le nom de l'auteur n'ait pas son importance : mais cette importance est toute préalable ; comme les autres influences, elle tombe, dès que le rideau se lève. Il n'y a point de public, — môme celui des répétitions générales, — qui tienne compte à un écrivain, au bout de cinq minutes d'ennui, de dix ans de gloire. Dans une salle de spectacle, il n'y a que le spectateur et le spectacle. Je n'oublie point que, dans le spectacle, il y a l'acteur ; et il faut bien constater que rinlluence de l'acteur devient prépondérante auprès du public. Les grosses lettres, sur les affiches des théâtres, sont pour les interprètes, non pour les auteurs. Il arrive que l'acteur, à lui tout seul, fasse la recette : Le Duel de M. Lavedan, c'est M. le Bargy en abbé. Et l'on sait qu'il y a des héroïsmes d'acteurs

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dont la spécialité est de sauver les pièces. — C'est la preuve môme de ce que nous disons.

La lecture, en effet, bien que soumise à de puissants facteurs sociaux, la presse et l'opinion, reste pourtant, au prix du spectacle, un fait individuel. Le jugement du lecteur garde son importance, sa critique compte. Le théâtre, au contraire, bien que chaque spectateur, en rentrant dans son fiacre, puisse se faire les réflexions qui lui plaisent, reste un phénomène purement collectif. C'est l'applaudissement seul qui est significatif. Et c'est uniquement ce caractère collectif qui, aux yeux des dramaturges, constitue le grand mystère du théâtre. Un romancier, pour le rendement de son œuvre, sait exactement ce qu'il fait, et Marcel Prévost ne se trompe plus. Mais au théâtre, sa psychologie qui a réussi une fois avec Les Betni-Vierges^ ne lui a pas permis d'éviter La plus Faible. Un mauvais roman, — j'entends un roman qui ne plaît pas, — peut être soutenu ; son échec n'est qu'une certaine lourdeur sur le marché, que Ton parvient à combattre par d'autres forces. Une mauvaise pièce, j'entends une pièce qui tombe, ne saurait être relevée par aucun prestige, ni aucune dépense. L'auteur dramatique est à une table de baccarat, où il joue à chaque réplique lirréparable. Il est un perpétuel débutant qui, à chaque scène, recommence sa pièce, à chaque pièce, sa carrière. Il ignore le crédit et doit payer comptant. Beaucoup d'écrivains deviennent plus inquiets, plus timides au théâtre, avec l'expérience et le succès.

De là une double nécessité qu'impose au théâtre la nature de ces foules dont il dépend si directement.

I. Les foules ne sont sensibles qu'à leurs propres préoccupations, à la question du jour qui est présente dans tous les esprits, à certaines façons de sentir qui sont justement, pour l'instant, celles de tout le monde ; pour les intéresser au spectacle, il ne faut leur parler que de ce qui les intéressait avant d'y venir. Le théâtre est soumis à la loi impérieuse de V actualité, si

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