‹ Le succèsChapitre 36 sur 48 · L'OPTIMISME D'ALFRED CAPUS · texte numérisé non relu

L'OPTIMISME D'ALFRED CAPUS

cadre de la portière ; il n'y a pas de terme au voyage, de dénouement heureux. Soyons d'abord et principalement optimistes, puisque le malheur du spectacle dramatique est de se jouer après dîner, à l'heure précise où les hommes éprouvent le plus vivement le besoin de trouver la vie bonne, facile, et simple.

Seulement il y a optimisme et optimisme, et il faut encore quelque délicatesse d'esprit pour choisir, parmi les conceptions les plus heureuses de l'existence, celle qui conviendra le mieux à un spectateur d'aujourd'hui. Il ne croit plus du tout à la fatalité des anciens, le spectateur d'aujourd'hui, et c'est dommage, car il n'y a pas d'apparence qu'on puisse réussir une pièce sans une fatalité quelconque. 11 ne croit pas non plus à la Providence, et même il ne croit plus à rien de divin dans la vie. Il ne croit pas davantage à sa propre énergie ; il répugne à se donner du mal, môme pour être heureux. Il est nerveux, impressionnable, il est surtout paresseux : sa marque propre, c'est la veulerie. L'optimisme qui lui fera plaisir sera donc celui qui proclamera simplement : la vie est bonne aux veules, c'est-à-dire qu'elle s'arrange d'elle-même, toute seule, et que les événements prennent spontanément la tournure la plus satisfaisante. Au reste, l'auteur dramatique retrouvera là son compte, puisque ce ne sera là, somme toute, qu'une forme boulevardière de l'antique Destinée, indispensable ressort de toute action scénique, et qu'à la volonté des personnages, pour faire avancer l'action, se substituera celle des choses, avec leur petit air de mystère, qui convient fortement au théâtre. Ainsi, la doctrine de la « Veine » satisfera exactement tout le monde, public et auteur.

Je ne suis pas superstitieux... Je crois que tout homme un peu bien doué, pas trop sot, pas trop timide, a dans la vie son heure <le veine, un moment où les autres hommes semblent travailler pour lui, 011 les fruits viennent se mettre à portée de sa main pour qu'il les cueille. Cette heure-là, c'est triste à dire, mais ce n'est ni le travail, ni le courage, ni la patience qui nous la donnent.

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Elle sonne à une horloge qu'on ne voit pas et, tant qu'elle n'a pas sonné pour nous, nous avons beau déployer tous les talents et toutes les vertus, il n'y a rien à faire, nous sommes des fétus de paille...

Mais qu'est-ce qui sonne à cette horloge?... C'est l'heure de quoi?... Il ne suffit pas de proposer au spectateur bourgeois, qui est veule, mais qui n'est pas «trop sot », une consolation; il faut encore, pour le consoler utilement, savoir au juste de quoi il souffre et comment il veut être consolé. Or, la vie, c'est la bourse ; la plaie contemporaine, c'est la paie. Le dramuturge avisé, qui aura fait de la veine son ressort dramatique, fera du même coup de l'argent, son sujet : ce sont les embarras d'argent qui, avec de la veine, s'arrangent toujours. Ainsi, avec ses airs tout à la fois de réalisme bien moderne et d'optimisme ingénieux, excusant son réalisme par son optimisme, rajeunissant son optimisme par son réalisme, se sera constituée définitivement la dramaturgie du succès, pour une dizaine d'années, aux alentours de 1900, dans les en tours du théâtre des Variétés.

Il faut d'ailleurs rendre à Alfred Gapus cette justice qu'il n'a pas improvisé un système aussi simple : ce n'est pas un auteur prodige, et s'il est certain qu'il a eu personnellement toutes les veines, il est plus remarquable encore qu'il les a eues toutes ensemble, c'est-à-dire assez tard.

Ingénieur des mines, il n'a pas trouvé d'emblée celles de For. Porté, dès sa jeunesse, vers la littérature, il s'est fait sans hâte et sans trop d'éclat une place dans le journalisme distingué. Peu à peu, il s'exerçait dans le Figaro à des dialogues journaliers, en des chroniques pleines d'observation facile et de naturel, et où il prenait conscience de ses dons les plus précieux.

11 suivait là, en etîet, et notait la marche môme de l'actualité. Chacune de ces saynettes de quelques lignes était une comédie, et entr'ouvrait un aperçu sim-

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pie et nouveau. En outre, le milieu si spécial de ce journalisme parisien, avec son inconscience et sa fièvre, son sans-gene inquiet, son scepticisme ingénu, son immoralité bon enfant, l'intéressait et l'instruisait, l'aidait à se former une conception des hommes et une morale bien contemporaines.

Quatre volumes, paraissant successivement, Qui Perd Gagne, Faux Départ, Années dC Aventures^ Monsieur veut rire ^ correspondent dans sa carrière à cet heureux moment d'expérience directe. Le succès n'est pas très grand, mais le bénéfice professionnel est considérable.

Dans le Ihéàtre, Gapus débute au Vaudeville avec Brignol et sa fille que l'Odéon a repris l'année dernière avec éclat, pièce de finance et d'affaires, remarquable entre les pièces de finance et d'affaires par l'innocence de Brignol, le plus honnête des escrocs. Puis il donne Innocent, Petites Folles, Mariage bourgeois. Au Gymnase, la représentation de Rosine le met au premier rang de la jeune école dramatique et donne à ses amis littéraires des espérances qu'il dédaignera malheureusement de réaliser dans la suite. Rosine a eu un amant, qui Ta quittée lâchement ; elle essaie de se relever toute seule, sans découragement et sans gloriole, mais elle est jolie ; dans sa petite ville, les hommes la désirent, les femmes la jalousent, et il n'y a pas pour elle d'autres solution possible qu'un second amant. Cette pièce avait des airs de peinture sociale, et Fauteur aujourd'hui la trouverait ambitieuse, toute tendance au théâtre étant dangereuse pour la pièce. Désormais Alfred Gapus ne commettra plus l'erreur d'avoir l'air de faire semblant de prendre un parti quelconque. Déjà les Maris de Léontine ne sont plus qu'une sorte de vaudeville, qui n'a pas eu moins de bonheur à la reprise qu'à son début, et le prudent auteur achève son doigté par quelques gammes, Mon Tailleur, Toni.

Il est alors, après ces diverses expériences, en pleine possession de lui-même et de l'art dramatique. Il a dressé l'inventaire de ses ressources personnelles et des

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préférences du public. Il est le grand joueur qui, avant la partie décisive, a commencé par mettre sagement tous les atouts dans son jeu. Gomme Marcel Prévost au roman, il a fait application de son ancienne préparation d'ingénieur à la construction d'une comédie, et il est en mesure de résoudre le problème du succès avec la même précision et la même certitude qu'une question technique. Les théâtres du Boulevard deviennent soudainement son fief et coup sur coup, au Gymnase, aux Variétés, aux Nouveautés, à la Renaissance, nous voyons aller aux nues La Bourse on la Vie, comédie d'esprit, de sentiment et d'argent, La Veine, comédie de sentiment et de philosophie, La Petite Fonctionnaire, comédie de sentiment et de fantaisie, presqu'une peinture de mœurs, Les Deux Ecoles, comédie de sentiment ou le moraliste montre le bout de l'oreille comme il sied au théâtre et effleure, lui aussi, la question du divorce, La Châtelaine, dernier cri de l'optimisme simple, comédie de la bonté, et c'est à peine si Le Beau Jeune Homme, pièce indéfinissable, a marqué un fléchissement de cette fortune exceptionnelle, qui s'est aussitôt relevée par V Adversaire, avec la collaboration de M. Emmanuel Arène, et par M. Piégois, où se trouve, au second acte, l'une des plus vives scènes d'argent du théâtre contemporain, sans oublier Notre Jeunesse, faite sur mesure pour la Gomédie-Française.

L'analyse détaillée de ces pièces ne nous fournirait aucun document nouveau ni sur le public ni sur Alfred Gapus. Quand il a commencé d'écrire pour le théâtre, Alfred Gapus avait passé l'âge oii se renouvelle chez un écrivain l'expérience personnelle.

Pour beaucoup de détails et de situations, pour des scènes entières et, en tous cas, pour leur philosophie et leur inspiration, ces pièces retentissantes ont été tirées des premiers romans, et en particulier de Qui Perd Gagne, la meilleure, la plus riche et la plus complète de toutes les productions de cet heureux drama-

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turge, qui avait été d'abord un si souple romancier. C'est bien là, en effet, qu'Alfred Capus a traduit pour la première fois selon son instinct, son goût naturel de simplicité et de laisser-vivre, cette morale souriante dont il a tant de fois depuis monnayé les formules et les traits si sûrs. De même que la photographie composite nous donne la physionomie synthétique d'une famille et d'une race, de même le héros typique d'Alfred Capus (comme Nicomède chez Corneille), c'est Farjeolle. Celui-là n'est pas un façonnier, et il a le don raffiné de l'ingénuité. Bel-Ami épousait successivement M"'° Forestier et la forte dot. Farjeolle épouse tout simplement, mais fort sagement, sa blanchisseuse et son passé. 11 ne met là ni héroïsme ni bassesse; il ne pense même point à ce passé. Et pourquoi s'embarrasserait-il d'y penser? Emma n'a-t-elle pas toutes les qualités, qui font heureux le présent? — Inconscience, dirat-on, cynisme, veulerie. Ne peut-on pas dire aussi, gentillesse, jugeotte aimable, tendresse de cœur, bonté ou tout au moins indulgence et facilité à vivre ? N'est-ce pas déjà, dans une pej;ite conscience humaine, une très grande chose que la peur de faire souffrir ? L'industrieux Capus sent bien que la Veine, qui est l'optimisme pour soi, afin de n'être pas insolente, doit s'accompagner de la bonté, qui est l'optimisme pour les autres. Désirer la fortune, pas pour elle-même, mais pour en jouir, pour être heureux, chercher à l'acquérir par des moyens qui excluent au moins la violence et, après l'avoir acquise, ne pas perdre la tête ni le cœur, une fois heureux, savoir l'être, et, dans ce bonheur, rester pitoyable et serviable, aimer à voir aussi réussir les autres, les aider peut-être, tenir toute sa vie et toute son âme à l'écart des troubles et des passions excessives, être un homme moyen et souriant, et en tout cas être un homme de son temps, assurément ce n'est pas là, si on veut, un idéal, mais ce n'est pas non plus un mauvais caractère, et c'est bien certainement une moralité sympathique et proche de tous. Rageot. 9

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Certes, les jeunes générations, celles qui se sont ardemment éprises des œuvres sociales ou philosophiques et qui ont été d'enthousiasme à l'idéal artistique de MM. de Gurel ou Paul Hervieu, qui se sont complu dans la passion de M. de Porto-Riche ou dans la sentimentalité réfléchie de M. Maurice Donnay, affectent parfois quelque sévérité à l'endroit de La Veine et de toute sa filiation. A Toccasion de son dernier demi-succès, Le Beau jeune homme, notre critique dramatique, Emile Faguet, comme un peu agacé, a hien semblé vouloir donner sinon une leçon, au moins un avertissement, au trop heureux et trop facile écrivain. Déjà un jeune confrère de La Revue de Paris^ avait publié une étude dans laquelle il montrait avec une habileté insidieuse comme quoi le talent d'Alfred Capus s'était de plus en plus écarté de lui-même pour se rapprocher du public. D'autre part, cet art agréable et simple s'est fortement attaché tous ceux des générations précédentes, qui ont été formés par Meilhac et Halévy et qui, dans les soirées de leur vieillesse, aiment à revivre encore un jnoment de leur passé. Et ils sont infiniment reconnaissants à un nouveau venu d'être resté si près d'eux! Fasse Dieu qu'ils n'emportent pas dans leur tombe la gloire, d'Alfred Capus.

Le (c genre Donnay » se reconnaît au bout de deux répliques et quand on a dit : « C'est du Donnay! » on a simplement et grossièrement voulu dire : « c'est une pièce dans laquelle il y a Donnay et rien de plus; de l'esprit le plus drôle et de l'esprit le plus tendre, mais pas de sujet! »

Dans une des comédies de ce fantaisiste écrivain % le personnage raisonnable se trouve ainsi défini : « Vous ne

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