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Georgette Lemeunier

savez pas distinguer le bien du mal. Vous êtes d'une inconscience!... C'est d'ailleurs ce qui fait qu'on vous pardonne. Et puis, vous vous en tirez toujours par une pirouette, un sourire, un mot exquis, un air de flûte. En parlant de vous, on dit : « Amusant, beaucoup de charme... Alors c'est effrayant!... » Et tous les amis de Maurice Donnay sont d'accord là-dessus : rien ne lui ressemble plus que son théâtre. 11 a de cet esprit-là, du caprice, une petite méchanceté réjouie, un air de sérieux et de philosophie. Il fait beaucoup de mots et il apprécie ceux des autres. Le charme, le sourire, oui, voilà bien ce qui frappe tout de suite dans l'homme et dans l'œuvre, une grâce cynique. En face d'une difficulté morale, pirouette; en face d'une difficulté scénique, cabriole. Insuffisance de sujet? Air de flûte. Manque d'action? Mots exquis... C'est effrayant!

Voyez-le à ses débuts ^ Il est très mêlé à la jeune littérature de la Butte. Il en prend instantanément le tour d'esprit. Avec Phryné et Ailleurs^ il réalise du coup la perfection du genre « Chat-Noir )>. Phryné est une pochade sur le vieux modèle de la transposition du moderne dans l'antique. On y remporte « une Chlamyde » au lieu d'une veste, et devant le Tribunal, on voit Phryné « toute nue comme la vérité ». Et pourtant, dans cette formule vieillie, il y avait tout l'avenir de Donnay, sa vive jeunesse. PAryne reste délicieuse d'enjouement. La note en est charmante et déjà dans Ailleurs, le ton de Tobservation dépasse la simple (( blague ». Ce n'est rien moins qu'une revue de la lassitude et des causes qui peuvent l'entretenir dans

1. Sa carrière dramatique n'est-elle pas aussi fantaisiste que luimême ? Elle est la plus féconde de l'Ecole nouvelle, la plus variée, et elle a eu aussi la fortune la plus curieuse. Depuis 'Amants, il semble avoir joué, comme on dit au jeu de Baccarat, une intermittence : un coup gagne, un coup perd ! Ainsi, La Douloureuse, février 1897, est suivie de L'Affranchie, février 1898, et le froid accueil que La Bascule recevait au Gymnase a préparé pour L'Autre danger son triomphe au Tiiéâtre-Français. De même, après le Retour de Jérusalem au Gymnase, l'Escalade au théâtre Guitry. Donnay a une manière toute à lui d'atteindre à la gloire mobile de notre temps.

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l'âme du « jeune homme triste ». Ailleurs, c'est nulle part, et ces ombres ont leur mélancolie. C'est que Donnay était né pour les faire parler. Il a l'instinct de l'imagerie et il en conservera toujours quelque chose, le goût de la silhouette, du groupement mondain, de ces fantoches, faiseurs d'esprit, gigolos et gigolettes, qui traversent un acte ou une scène, comme un salon ou un rez-de-chaussée, comme la vie, et qui « font des tableaux ! » Tout ainsi que les petits enfants du premier acte A'Ainants, Donnay adore les marionnettes et, comme il connaît à fond leur petit bout d'âme, il en mettra partout. Il est le plus exquis peintre « d'ombres » qu'il y ait eu.

C'est qu'il n'aime point la vie forte, dramatique, les personnages trop en relief; il goûte, lui aussi, non pour la flatter, mais pour la peindre, la veulerie contemporaine; il n'y cherche que matière à joli dialogue. Éducation de Prince est encore conçue sur le type de la Revue, avec ses tableaux de boulevard, de tripot, de pesage, ses intérieurs de cocottes, ses plages déshabillées. L'observation est agile et piquante, surtout verbale, et, comme le Prince de Styrie, elle ne prétend qu'à une certaine sorte de Parisianisme, — celui de Cercleux, héros de l'ouvrage. Le petit volume de Chères Madames ne contient dans ces trois cents pages qite des « histoires de couchage », Féternel cabinet de toilette, le grand lit, les goûts et les dégoûts de cinq heures, les mensonges, les blagues, l'amour rosse. Mais déjà, par instant, le ton se monte; à défaut de morale, on fait du sentiment. Cet amoureux désœuvré, quand il est très las, devient songeur. Il peut lui arriver de regarder en arrière et, en brûlant toutes ses lettres de femmes rangées dans un meuble spécial, il se rend compte qu'elles font de la « cendre » et que son cœur aussi en est plein. Il effleure Tamertume qui est au fond du plaisir. — « Je ne te savais pas si sentimental, » lui dit un autre gigolo de ses amis. — « Je l'ai été surtout, » répond-il avec cette petite lueur de conscience que Donnay se plaira tou-

jours à donner à ses personnages. Maintenant je le suis moins, parce que j'ai vu tellement de mensonges et d'infamies même chez les créatures d'élite, que je me méfie un peu de moi, et que je ni emballe moins facilement... »

Ainsi tout en se faisant la main, lui aussi, dans ces genres aisés, qui laissent de la souplesse et avivent le sens de Tactualité, doucement Donnay était allé jusqu'au bout de la sensualité boulevardière, et il a trouvé là, au fond môme des cœurs vides, quelque chose de tendre, de douloureux, de craintif. Et ce quelque chose-là, il va en faire son domaine propre... C'est Amants.

Et voilà, sans doute, le document le plus précis que nous fournisse le théâtre sur le sentimentalisme de cette époque. Nulle pièce, en son fond comme en sa forme, ne fut plus actuelle que celle-ci. Dans le plein du dilettantisme et de l'analyse, elle rendit accessible au grand public les effets de l'intelligence sur le cœur ; elle traduisit pour tous la grâce sèche de l'émotion contenue et du scrupule perverti. L'amour, comme le bonheur et le malheur, est trop simple pour les natures compliquées que nous sommes. Nous avons de la sensualité et de la tendresse, « de quoi faire toutes les bêtises ». Et, « avec cette sacrée manie de nous analyser », nous savons bien que nous sommes ainsi; nous avons peur de nous, peur de souffrir. Dans la liaison qui commence s'évoque la rupture : v Vous envisagez cela avec sérénité, vous? » Le dernier acte de la pièce n'est pas d'une exécution très ferme, mais l'idée en était la plus neuve de tout notre théâtre romanesque. C'était la première fois que l'on mettait en scène « la guérison », l'oubli souriant. — « Quand je pense que pendant des mois je n'ai fait que pleurer et penser à vous, » dit Claudine. — « Que voulez-vous? On est guéri, » répond Vétheuil.

Amants, c'est donc l'aventure passagère d'une ten-

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dresse mutuelle entre deux êtres semblables, de même expérience et de même sensibilité tout à la fois affinée et défraîchie, également avertis, sceptiquement naïfs, et soucieux de quelque tenue morale dans leur galanterie. L'amante dit à son amant : « Je te crois incapable d'une mufflerie. « Et ils se rendront chacun ce témoignage : « Nous nous sommes quittés d'une façon loyale. » Il ne faut donc pas s'y tromper, ce n'était pas seulement une comédie de sentiment, — c'était une comédie de sentiment moral. C'était une leçon attendrie et égayée, une leçon édifiante et mélancolique, comme une « petite fleur bleue » qui se serait fanée en faisant de l'esprit. Voilà la note qu'il fallait trouver et dont la trouvaille fît fortune, car tout en parut renouvelé dans Amants.

D'abord, le milieu : Oii sommes-nous? Voici une fête d'enfants, un guignol, des Miss et des Fraulein; est-ce la famille? Oui et Non; c'est une famille oii nous pénétrons pour la première fois à la scène, celle des femmes entretenues et des maris malheureux, foyer en marge, demi- famille. Claudine Rozay a une fille, le comte de Ruyseux est son père, et il existe entre ces trois êtres, dont l'un est marié dans son monde, tous les liens de l'amitié, du respect, du devoir... Puis c'est l'amour, surtout l'attente et le désir de l'amour, et le souvenir et la crainte de cette chose terrible. — « Si j'aimais encore, je serais bien coupable, car je saurais à quoi je m'expose, » dit Claudine Rozay. — « J'ai le cœur vide, mais pas fatigué, » dit Vétheuil. Et alors c'est l'exquise fantaisie de la tendresse aux aguets et de la jalousie pour rire, marivaudage des cœurs indulgents. « Prends-moi comme tu es!»... Claudine a eu quinze personnes à dîner et elle seule n'a pas dîné : sa fillette est souffrante et son amant sans doute fait la cour aux femmes. Nerveuse et lasse, elle se fait déshabiller par le vieux comte de Ruyseux et elle le renvoie gentiment; elle soupe avec Vétheuil et elle le renvoie tendrement!... Et puis c'est tout de même le devoir, non pas l'obligation d'un contrat

OU d^un intérêt, — car rien ne les retient, au fond, — mais le vrai devoir de délicatesse et de pitié, la simple bonté, la raison de la vie : Claudine sacrifiera-t-elle à sa dernière passion le vénérable vieux comte, si prédestiné, trompé des deux côtés, par sa femme et par sa maîtresse, et père de Denise? C'est eufin la reprise volontaire, aussi douce que la prise, la séparation héroïque et facile, le revoir, la fm de la comédie, les deux mariages, et c'est aussi, mêlé à tous ces sentiments aimables et modérés, les estompant encore et les attendrissant, le goût de la nature et de la campagne, le décor étoile, la terrasse de Pallanza, la Farandole du dénouement, la jolie fête des choses qui est à fleur des yeux, comme tout le reste est à fleur de cœur.

Mais Amants^ c'est une histoire d'amour, ce n'est pas l'amour. Les liaisons se dénouent plus souvent mal que bien, parce que l'amour ne périt pas en même temps chez les deux amants et il se traîne dans le mensonge, il s'avilit à Thabitude et au collage, — « L'habitude ou trente-cinq ans de collage!!! » — Si l'on était sage, l'on proclamerait simplement « le droit de ne plus aimer » et l'on introduirait la loyauté dans l'amour. « Il faudrait persuader les gens qu'en amour, lorsqu'un des deux prononce : « je ne t'aime plus », ça n'est pas pour l'autre une injure personnelle. » On viendrait ainsi au secours de notre fâcheux amour-propre et des âmes moyennes, qui souffrent, « parce que c'est dans les livres )>. Mais ce droit de ne plus aimer, allez donc le faire comprendre à une femme ! Si c'est elle qui persiste à vous aimer, elle vous tirera de préférence un coup de revolver et, si c'est elle qui a cessé de vous aimer, elle mentira! V! Affranchie , — cette pièce exquise et infortunée, — est comme un correctif d*i4man^5, qu'elle suivit à trois ans de distance.

Nous sommes à Venise. Roger et Antonia y sont venus (( pour aimer ». Antonia est veuve, riche, indépendante et courtisée. Roger ne l'a pas interrogée sur

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son passé, parce qu'il ne s'en reconnaît pas le droit. Lui-même n'est pas un viveur, et pourtant son cœur est déjà comme un cimetière. Il est vrai « que le cimetière, dit-il, c'est la mort, c'est l'oubli...! — Non, répond Antonia, ça n'est pas la mort pour vous autres hommes... chacune d«i vos maîtresses a sa pierre, son inscription et sa petite croix... Tandis que, nous autres femmes, lorsque nous aimons un homme, tout disparaît; notre vie commence à partir du jour où nous l'avons connu... et quant au reste, il n'y a pas d'inscription, ni de croix dans notre cœur... C'est l'oubli absolu!... — Oui... la fosse commune! » Roger a donc souffert secrètement et Anlonia, de ce soir, ne veut plus entre eux deux « de ces silences pendant lesquels on pense trop ! » Elle se rapproche de lui, éteint la lampe, solennise la minute, et, devant « la mélancolique splendeur de Venise endormie », elle entreprend de lui conter tout bas son histoire, et, pendant qu'elle parle, le rideau tombe... Dans le recueillement de cette heure divine, Antonia a menti! Pourquoi? Elle est affranchie, maîtresse d'elle-même et de son cœur. La franchise est toute la dignité des fins d'amour. Si elle n'aime plus, qu'elle le dise!... Mais non! Antonia est aussi tendre; elle reste la maîtresse exquise et si elle trompe son amant avec un de ses amis, c'est pour rien, parce que sa maîtresse avait tiré sur cet homme une balle de

revolver, parce que Toutes les théories féministes

du monde ne feront donc rien à cela, qui est une loi naturelle. Antonia, la plus libre des femmes, n'a pas pu se libérer d'elle-même. Elle a trompé sans raison, par instinct, par habitude. Elle est restée la femme « au cœur de soie changeante », la Dalila de Vigny, esclave invétérée, et quand Famant libre et tendre fait appel à elle-même.

Elle ne comprend pas la parole étrangère.

L'insuccès de V Affranchie est notoire et les raisons en sont très précises, presque techniques. Au dénoue-

ment, quand ils se sont tout dit, Antonia perd les sens et Roger s'éloigne en murmurant simplement : « Elle est peut-être évanouie!... » C'est une trouvaille! Mais il y a de quoi donner une attaque de nerfs à un dramaturge comme Capus qui n'estime rien tant qu'une belle fin. En second lieu, \ Affranchie n'est plus une simple comédie de tendresse touchante et de morale aisée. C'est vraiment une pièce psychologique, — la plus psychologique assurément de ces dernières années, — c'est une pièce en dedans^ dont le ressort dramatique est la réticence et la duplicité. Roger se contient tout le temps, et on ne sait jamais comment prendre ce que dit Antonia. Malgré toute la grâce des détails, la vérité de l'observation intérieure se tourne conslamment contre l'effet scénique. Voyez la prestigieuse fm du premier acte. Antonia commence son histoire; comme nous ne savons à peu près rien de sa vie, nous attendons impatiemment ce récit. Donnay le supprime!... C'est parfait psychologiquement; ce qu'Antonia peut raconter n'a aucune importance. 11 va de son caractère et de sa petite mise en scène qu'elle invente, et tout ce qu'il faut indiquer en effet, c'est qu'elle invenle. Dramatiquement, le procédé est déplorable. Tout le second acte roule précisément sur ce qui n'a pas été dit. Le spectateur n'y comprend pas grand'chosc et se plaint que l'auteur soit trop fm, et la pièce trop vraie.

Maurice Donnay n'a pas persévéré dans cette voie qui était sans doute la sienne. Découragé de la pièce d'analyse, il a songé, comme ses confrères, au grand théâtre, à la pièce d'idées. Il s'est souvenu aussi du succès qu'il avait eu, chemin faisant, comme moraliste dans Atnants, et il va écrire des pièces presque philosophiques et volontiers sociologiques. Ce n'est pas qu'il doive entièrement renoncer à sa libre manière. Il écrira encore, comme malgré lui, Georgetle Lemeiinier, simple et parfait dialogue, La Bascule, et môme L'Escalade où il y a pourtant un savant, un psychologue amoureux, et

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rien n'est plus curieux que ce double développement de Maurice Donnay à la fois selon lui-même et selon le public, depuis Amants jusqu'au Retour de Jérusalem. Ces deux évolutions semblent d'ailleurs absolument séparées. La chronologie de ses pièces ne signifie rien; il a fait représenter La Bascule entre Le Torrent et Vautre Danger. Ce serait une faute de critique de confondre dans l'œuvre de Maurice Donnay deux filiations si marquées et si distinctes, et qui sont à peu près entre elles comme l'instinct et la volonté.

La Douloureuse parut seulement deux ans après Amants. A l'accueil que lui fit le public se mêla beaucoup de surprise. On reconnaissait bien là les défauts ordinaires de l'auteur sympathique, un premier acte qui ne prépare en rien la pièce, et un quatrième qui ne la dénoue pas, un second qui, pour une bonne moitié, est un hors-d'œuvre, et un troisième qui enthousiasma. Il y avait aussi la verve du dialogue, le pétillement de la satire, mais avec quelque chose d'appuyé, presque d'amer, des « féroceries » qui se donnaient des airs de peinture sociale. Le Chat-Noir se hérissait. Car nous sommes-là dans un milieu « effrayant », celui de certaines affaires, c'est-à-dire « des affaires incertaines ». Nous coudoyons la chevalerie industrielle et la noblesse alimentaire. Les Barons de la Galette s'embusquent dans leurs cabinets comme les Barons moyenâgeux dans leurs forteresses et ils exercent le pillage à coup de téléphone. Et, lorsque l'un d'entre eux, comme Ardan, au moment d'être cueilli par la police, se fait sauter la cervelle tandis qu'on danse chez lui, la fête continue et chacun soupe à ses petites tables comme si de rien n'était. Les amoureux eux-mêmes, Philippe et M™^ Ardan, ont teinté leur tendresse de nuances nouvelles. « J'aime beaucoup cette heure dans un bal, dit Hélène Ardan quelques instants avant que son mari ne se suicide.

quand les fleurs sont fanées et les femmes fatiguées. La vie brûle^ les odeurs s'exaspèrent, et il plane une sensation vague de décomposition comme dans tous les endroits oii la vie est trop intense. » Ils sont touchés de pitié vague et d'humanité. Hélène regarde avec Philippe, à la fenêtre de son hôtel, se lever le matin mauve oulilas, et elle aperçoit un homme qui va travailler, alors qu'elle n'est pas encore couchée. Que doit-il penser, lui et les autres, en voyant cette fenêtre encore éclairée avec « une femme décolletée et semée de diamants »? C'est l'amour, nuance sociale.

Mais surtout Fidée de la pièce impressionna : le spectateur, qui n'a plus de morale, en cherche une partout, et il trouvait dans La Doidoureuse une conception de la vie : elle est une continuité. Rien n'y est indifférent ni inutile, parce que rien ne s'y perd et rien ne s'y crée. Les actes et les sentiments humains ne signifient rien par eux-mêmes, car ils ne sont qu'un moment de la durée, qu'un aspect de nous-mêmes. M™'' Ardan, au premier temps de son mariage, a déjà eu un amant, et son fils, que tout le monde croit le fils de feu Ardan, est né de cette liaison secrète. Gomme tout cela est loin d'elle maintenant et comme elle Fa oublié dans son nouvel amour pour Philippe!... Philippe, de son côté, est un amant au cœur loyal mais aux sens faciles. Presque sans désir, il se laisse aller à tromper Hélène avec sa plus intime amie et son unique confidente, Gotte des Trembles, laquelle sans doute n'a désiré cette aventure que parce qu'elle était une trahison. Ainsi nous sentons et agissons comme à notre insu. Et pourtant nous sommes dominés par ces actes et ces sentiments si rapides! Ils durent en dehors de nous; ils se réalisent dans les événements plus qu'en nous-mêmes, et rien ne peut donner une idée plus pitoyable de notre faiblesse que ces lentes échéances des mensonges, des erreurs, de tout ce qui s'improvise, qui s'oublie et qui persiste. C'est la note humaine à solder aux choses... Philippe a pris en dégoût lui-même et Gotte des Trembles. II la repousse, elle se révolte.

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« C'est cela, vous me sacrifiez à Hélène, que vous ne connaissez même pas!... Moi, je n'ai eu ni amant ni enfant avant vous ! )) Et voilà tout ce passé d'Hélène, qu'elle avait cru mort, qui ressuscite pour son amant. « Pourquoi m'as-tu menti? lui crie-t-il. Tues une misérable! » La malheureuse est accablée; elle ce paye » en pleurant, agenouillée aux pieds de son juge. — « Je peux bien te pardonner, dit Philippe généreusement. Mais il faudrait pouvoir oublier... le souvenir vivant de ta faute... ton fils... » Et, dans la bouche de Philippe, cette parole devient à son tour révélatrice pour sa maîtresse. H n'y a que Gotte qui ait jamais su ce secret et qui ait pu le livrer... Hélène comprend tout, se redresse de son humiliation. — « Toi aussi, tu es un misérable! » Et c'est maintenant à Philippe de « payer », par le remords effroyable de ce qu'il a fait.

Tout auteur dramatique véritable a nécessairement son aperçu sur la vie, son petit système d'idées. Que ce soit la fatalité d'Eschyle, la volonté de Corneille ou la passion de Racine, on ne juge cette conception au théâtre que d'après son aspect dramatique. « La Douloureuse » était une trouvaille comme morale de théâtre.

D'abord cette philosophie implacable et bonne tille s'accordait à la nature de Donnay : il l'avait indiquée dans ses œuvres d'instinct. Dans Amants^ Vetheuil avait dit : « Nous avons eu un mois de bonheur, il faut pmjer\ » Et si les deux amants s'étaient heureusement guéris, c'est que « c'était bien un devoir qui les avait séparés! » Ils ont encaissé en consolation et en douceur ce qu'ils avaient déboursé en effort : « Il le faut... Il le faut... Il le faut... ! » — Ensuite cette philosophie convient à l'obscur positivisme qui est maintenant en nous tous. Elle a un air*laïque et familier, comme si elle était le fond de la vie, le vrai principe, ou du moins le plus accessible et le plus impératif, de la morale toute nue. Enfin et surtout, elle est dramatique au premier chef; elle a l'ampleur et le mystère de l'antique Némésis, elle évoque le sentiment craintif de la jalousie des choses?

de leur justice concrète et agissante. Elle donne des (( dessous » aux caractères, de l'étendue et comme de Tau-delà à l'action. Elle condense tout le passé du personnage dans la crise de l'instant, elle est la crise môme de sa conscience totale, l'évocation de toute son existence en un seul geste.

Dès lors, Maurice Donnay, — tout en faisant de temps à autre l'école buissonnière, — n'avait plus qu'à tenter le « théàre d'idées » proprement dit. Depuis longtemps, on se préoccupait autour de lui, et il se préoccupait dans des coins d'acte, de féminisme. Il en avait mis un peu partout comme hors-d'œuvre. Mais il avait maintenant une manière précise d'aborder la question : Est-ce que ce n'est pas précisément la femme qui a le plus à souffrir des conséquences de ses actes? Est-ce que ce n'est pas toujours elle qui règle l'addition de l'amour dans notre société, sous la contrainte de nos préjugés et de nos disciplines? Le Torrent devient sur ce terrain philosophique la contre-partie de V Affranchie. C'est la peinture d'une âme libre dans la servitude des choses. Nous avons eu la pièce morale et voici la pièce sociale. Donnay a senti le besoin, en 1899, de dire après tant d'autres, son avis sur le mariage et les droits de l'amour.

Dans ce genre nouveau qui le fit entrer au théâtre Français, il transporte ses personnages familiers. . . Julien de Versannes est parti du point où les autres étaient arrivés. Après avoir vécu et épuisé la vie de Paris, il a eu sa cure de campagne, son émotion de nature qui Ta complètement transformé. Il a vu dans la terre, « non seulement la nourrice, mais l'éducatrice ». C'est l'ancien sceptique, devenu capable de toutes les sottises, et qui a commencé par se mal marier avec une petite sœur cadette de l'ancienne « Gigolette ». lia tout ce qu'il faut pour être malheureux en ménage et en amour. II est très bon!... Valentine Lambert, de son côté, est une Hélène Ardan qui a moins de chance et plus de vertu. A mesure qu'il avance en âge, Donnay devient plus

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favorable aux femmes. Chez Hélène Ardan persistait, dans la sincérité de l'amour nouveau, le mensonge des amours anciens. Chez Val en Une Lambert, la tendresse exalte jusqu'au désir de la mort le besoin de dire la vérité. Réservée par l'égoïsme même de son mari, qui ne veut plus d'enfant, à la passion exclusive de son amant, elle se trouve enceinte.

Que faire? Opter pour la liberté de l'amour et suivre son amant? C'est le cri de l'amour même et le conseil de la sagesse laïque plus ou moins Ibsénienne. Accepter la servilité conjugale et se prostituer à son mari, pour sauvegarder le foyer, maintenir l'unité de la famille? C'est l'avis de la prudence religieuse... Valentine ne peut fuir vers l'amour à cause de ses premiers enfants, et elle ne peut retomber au lit de famille à cause d'ellemême. Elle suit l'élan de sa nature, qui lui suggère une troisième solution et fait l'aveu de la réalité à son mari. Mais ce mari, c'est le « bourgeois ». Il a le culte de la famille dont il est le chef, et il a lui-même oublié les bâtards de sa folle jeunesse. 11 se refuse donc à garder sous son toit la mère coupable et l'intrus. Et Valentine va se jeter dans le torrent!... Est-ce une conclusion que ce dénouement tragique? Nous restons aussi perplexes que le Psychologue Ibsénien et que le Curé traditionaliste de la pièce, « ces deux augures qui ne peuvent se regarder sans pleurer ». Nous entendons bien que Valentine a péri victime de la « loi de l'homme », mais nous nous demandons si la loi de la femme eût été plus juste qui consisterait à imposer un enfant d'un autre au père de famille?

Que de chemin parcouru, pourtant, depuis la tendre comédie du brillant début ! Les personnages alors étaient si simples et si faciles les situations! Absolument libres de toute contrainte légale et sociale, maîtres d'euxmêmes, c'était de bonne volonté que se sacrifiaient les amants. Et ici, cet homme marié, cette femme, épouse et mère, envisagent l'idée de briser leur double famille

pour accomplir leur amour, et ce drame de passion ne se peut dénouer que par un suicide!... Les situations se sont tendues à un degré extrême et les moyens dramatiques se sont renforcés : Evolution naturelle du talent de Donnay? Influences subies? Expérience du théâtre? Dédain de l'observation première?

Toujours est-il que, avec VAiitre Danger, Maurice Donnay a tenté le suprême effort pour tirer de « La Douloureuse » son maximum d'effet dramatique en faisant payer le plus cher possible à une femme son amour illégitime.

Cette pièce est si bien — ou si mal — faite, qu'elle a été aux nues sans avoir été comprise et, à ce seul titre, elle serait intéressante à étudier. Ce sont les entours qui ont séduit, — l'autre Donnay, — mais le fond a échappé, sinon au public, au moins à la critique.

C'est que, dès le début, opère la séduction de ces jolis décors, spirituels, poétiques, dont Maurice Donnay connaît si bien l'effet, et qui marquent, à eux seuls, une nuance nouvelle de romanesque. C'est un jardin avec des arbres et un « cerisier » au milieu de ce Paris dont une provinciale a peur, et qu'elle ne peut jamais revoir sans être troublée. Par ce soir d'étoiles et de duos tendres, M""" Claire Jadin a retrouvé un ami d'enfance, Freydières. Après treize ans, c'est son cœur qui se rouvre, sa jeunesse qui s'accomplit. La déclaration est rétrospective; Freydières la fait, mais c'est Claire qui la sent surtout. ^

On voudrait oublier, souvent on ne le pourrait pas, et quand bien même on ne garderait pas un culte fervent pour une certaine femme, mille images se sont formées a elle dans le cerveau qu'une musique, un parfum, une couleur du ciel, un arbre, un mot, les détails extérieurs les plus insignifiants, font réapparaître avec une netteté singulière. C'est une mémoire spéciale dont quelques êtres sont doués, une mémoire sentimentale. Ainsi je ne peux pas entendre un airque vous avez joué, sans être plongé

dans une mélancolie, un regret profonds Et alors, vous m'ap-

paraissez dans le salon de la vieille maison de Fougères, le salon blanc et or Et alors je vous vois, je vous vois assise devant

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