Pièce tirée du roman de Paul Hervieu par Brieux
d70 LA TRAGEDIE BOURGEOISE
méthode la plus curieuse qui se soit encore rencontrée au théâtre.
On a répété que Paul Hervieu était un logicien, presque un géomètre; c'est juste ; mais il n'est pas moins juste de dire qu'il est un observateur, voire même un psychologue, puisqu'il reste au théâtre ce qu'il fut dans le roman. Toute la question est donc celle-ci : A quel moment est-il logicien ? A quel autre est-il observateur ? Et poser cette question n'est pas, comme il peut paraître, couper en quatre un cheveu, mais pénétrer le secret de la dramaturgie la plus singulière, et il est essentiel de bien voir, dans chaque pièce, comment Paul Hervieu part d'un système pour aboutir à la vie.
En réalité, le théâtre sérieux, n'a jamais eu d'autre point de départ que le vraisemblable, c'est-à-dire une chose qui, comme disait Corneille, n'est ni manifestement vraie ni manifestement fausse. Or cette chose-là peut être donnée par l'histoire ou la légende, c'est la tragédie ou le drame historique ; par la réalité plus ou moins modifiée, c'est la comédie proprement dite ; par une construction logique et un arrangement de l'esprit, c'est la « pièce » de Paul Hervieu. Soit cette idée : le mariage est une manière de « tenailles » ; elle a sans doute été suggérée par quelque exemple, mais le cas particulier dont elle est née, je le gagerais, n'a pu servir en quoi que ce soit à son affabulation dramatique et il n'existe rien de plus étranger à la manière de Paul Hervieu qu'une « clef^ ». C'est donc bien par déduction que ce géomètre édifie la charpente de son sujet et ajuste son intrigue. H combine cela comme une équation de mécanique {V Énigme ^ est le chef-d'œuvre du
1. Irène de Fergan a des raisons sentimentales de quitter son mari; Fergan a des raisons sociales de garder sa femme : Irène prend un amant. Dix ans après, les rôles sont renversés ; Fergan, en apprenant que son fils n'est pas le sien, songe à le chasser avec sa mère; il a pour cela ses raisons de cœur. Mais Irène ne peut laisser dépoailler son fils d'un titre légal. A son tour, elle a le droit pour elle et elle s'en sert.
2. Deux frères, deux sœurs, mariés deux à deux, dans un château isolé. L'une des deux épouses a reçu dans sa chambre un homme :
genre), et là-dessus la cause est entendue. Mais cette équation logique, c'est en observateur que le dramaturge va la résoudre. Du point oîj il lui a plû de se placer, il fixe les yeux sur la réalité pour tirer humainement toutes les conséquences du cas qu'il s'est donné, pour suivre psychologiquement toutes les impressions et toute la vie des personnages qu'il a supposés dans la situation qu'il a agencée. Le sujet est logique et discutable, mais la pièce est vivante et s'impose.
Ainsi, dans Le Dédale, que voyons-nous au premier acte ? Marianne de Pogis est une femme infiniment réfléchie et intelligente et honnête ; elle est sensuelle aussi (et ce point est capital dans sa psychologie) ; elle est une mère très tendre et très avertie; elle habite chez ses parents ; elle aime un homme qui a été son mari, qui l'a trompée, avec lequel elle s'est trop hâtée de divorcer, qu'elle a réduit à se remarier et auquel elle ne cesse un instant de penser, et cette femme, à distance, froidement, par manière de dépit, sur l'avis de gens qui passent, et contre l'autorité de sa mère qui est religieuse, se décide à épouser un homme qui ne lui plaît pas du tout, à elle, qui est sensuelle ! Cette femme est bien exceptionnelle, a pensé M. Adolphe Brisson, et le spectateur convient que les Marianne de Pogis ne courent pas les rues.
Les OEdipe non plus ne couraient pas les rues d'Athènes et les Médée sont devenues rares ! Si nous acceptons d'emblée les postulats de Sophocle et d'Euripide, c'est que nous les connaissions avant eux, si j'ose dire, et que la légende ou la tradition ont fini par nous faire prendre pour ordinaire ce qui ne nous est que familier. Au reste, j'aurais voulu voir une répétition générale à' OEdipe roi où il y aurait eu surtout des écrivains et des comédiens ne sachant rien de la pièce
laquelle? L'un des deux époux est trompé : lequel? Maintenir jusqu'au bout, entre ces deux alternatives, dans l'esprit du spectateur, l'équilibre de l'ignorance et de la curiosité, telle est la question de mécanique psychologique et d'ajustage scénique que l'auteur a voulu se poser.
nouvelle. Il faut donc que Paul Hervieu s'explique tout au long tout seul, et il n'y a rien de lent comme Fintelligence d'un spectateur cultivé, qui n'est pas au courant de ce qu'il va voir.
Seulement attendez que nous soyons au fait, et voilà que la vie se répand et frissonne dans le système ; les personnages fictifs se débattent et souffrent, la singularité des situations se trouve justifiée par la vérité des caractères ; c'est miracle de voir ainsi la somme d'humanité profonde que Paul Hervieu fait rentrer dans le cadre étroit de sa donnée abstraite. Et il semble finalement — c'est là le triomphe scénique — que toute la nature qui palpite devant nous n'ait jamais subi d'autre loi que la logique de cet esprit.
Marianne de Pogis est donc remariée dans les conditions que nous savons avec Guillaume Lebreuil ; que va-t-il s'ensuivre selon les vraisemblances de la vie?
L'enfant de Marianne peut-il être élevé par son second père comme par son père véritable ? Est-ce que la question de l'éducation, dans le divorce, ne se pose pas, même juridiquement? Est-ce que M. de Pogis, devenu veuf, ne va pas se consacrer entièrement à son fils ? Max et Marianne vont se revoir, nécessairement. Ils vont se retrouver égaux, pareils et pareillement repris à leur passé commun. Et si l'enfant, autorisé à passer ses vacances chez son père, chez sa grand'mère, tombe malade de la diphtérie, est-ce que la mère hésitera à revenir dans l'ancienne demeure, au chevet du petit malade ? Et là, sur le visage de l'homme qui l'assiste dans son dévouement, est-ce que Marianne ne retrouvera pas sa propre flamme, son intime fièvre ? Est-ce que l'amour, qui n'est pas mort, n'achèvera pas de revivre? Est-ce que... Oui, là, on a résisté à cette conséquence de la reprise — non seulement à la représentation, mais dans la critique. On n'a point contesté que rien fût plus naturel, plus fatal, plus nécessaire que la chute de Marianne aux bras de Max de Pogis. On a même admis à peu près que cette chute
pouvait se produire n'importe où et n'importe comment, sauf pourtant de la manière et à l'instant qu'elle a lieu dans la pièce. Gomment, cette femme est épuisée par deux semaines de surmenage physique et moral ! C'est le premier soir où elle respire, où elle est toute à sa maternité si éprouvée et victorieuse, et la voilà subitement qui succombe à la première attaque de Tamour ! — Comme si toute fatigue et toute surexcitation ne s'exprimaient pas justement chez une femme par de la mollesse amoureuse ! Et puis, ne savons-nous pas que Marianne est sensuelle, et de quelle manière elle a aimé Max, et que son corps — le corps épris qui n'oublie rien — est resté fidèle à toutes les habitudes ? Et surtout ne connaissons-nous pas sa droiture et sa fierté, sa maîtrise de soi presque protestante, et qui l'eût défendue à toute autre minute? C'est-à-dire que Marianne ne pouvait s'abandonner que par affaiblissement, dans le désordre de Tépuisement et de la détente, par l'effet d'une « lassitude qui a détruit sa volonté ». L'auteur l'a faite « momentanément détraquée, enfiévrée, prête ainsi à toutes les défaillances physiques^ ». C'est-àdire qu'elle tombe juste de la seule manière qui fût vraie, tout à la fois par une nécessité mécanique, qui est l'enchaînement des circonstances, et par une fatalité psychologique, qui est le caractère de son personnage.
Et voilà bien le Dédale, — la situation décrétée par l'auteur pour y ployer la vie : que va faire Marianne ? Elle pourrait redevenir la femme de Guillaume, son second mari. C'est la solution la plus claire, celle de l'homme sage, le vieux père ; une plaie saignera dans le passé de Marianne ; chacun a la sienne. Mais Marianne n'a même pas osé, à son retour précipité, rentrer
1. Ces expressions, ainsi qu'un passage que je cite plus loin, sont de Paul llervieu lui-même qui prouve ainsi « qu'il y a tout de même dans les partis auxquels s'arrête l'auteur plus de réflexion que ne croient, et que n'ont tels ou tels critiques du lendemain » ; et qui, de plus, confirme notre analyse.
dans la maison de Guillaume. Ce n'est pas seulement sa dignité qui s'oppose à ce pacte de la sagesse humaine, c'est son amour pour Max. La seule crainte d'un autre baiser sur sa bouche la révolte tout entière. « L'autre m'a possédée », crie-t-elle à Guillaume pour l'écarter d'elle. — Alors qu'elle rejoigne l'homme qu'elle aime et le père de son enfant: ce serait le désir de son cœur, et c'est le conseil de la religion, semble-t-il, puisque le mariage est indissoluble. Mais acceptât-elle cette loi religieuse qui, dans l'espèce, n'est que l'expression symbolique de la loi naturelle d'amour, que Marianne rencontrerait un obstacle social dans la loi civile, laquelle interdit de reprendre un ancien époux par le moyen d'un nouveau divorce. — Il est vrai, qu'importe la ]oi ? Marianne n'aurait qu'à partir avec Max sans tant de formalités ; l'amour est libre, et, à plus forte raison, les revenez-y d'amour ! Ce serait le parti de la passion, celui que nous aimions, hier encore, à voir prendre au théâtre. Seulement tout le caractère de Marianne repousse cet ïbsénisme. Si Marianne a perdu la religion de sa mère, elle a gardé la morale de son père, le sentiment de l'obligation personnelle, le respect austère de la parole donnée. Son seul droit est de racheter sa faute à l'égard de Guillaume, son devoir le pl'us clair est envers lui, et, dans le désordre de son esprit, « elle n'a plus qu'une idée fixe, la désolation de l'avoir trahi ». — Et comme enfm l'intégrité de sa pudeui', son intransigeance physique à l'égard du partage féminin achève d'éliminer pour elle l'idée même d'une vie double entre les deux hommes, elle n'a même pas à choisir ni à se décider : il n'y a rien de possible pour elle, rien de faisable. C'est une volonté qui ne peut plus vouloir, elle a perdu sa route.
J'insiste à dessein sur cette situation du quatrième acte, qui est le fond du drame, dans une pièce qui elle-même marque un grand changement dans la manière de Fauteur et surtout au théâtre.
On n'a pas oublié le dénouement de la Loi de Vhoynme
LA TRAGEDIE SOCIALE : PAUL IIERVIEU 17è>
(encore une bataille gagnée, que ce dénouement \)\ Pour des raisons d'ordre extérieur, la loi, l'opinion^ l'intérêt des enfants, quatre personnages se trouvaient là, jetés et broyés les uns contre les autres, s'écrasant eux-mêmes dans le resserrement progressif du défilé où l'auteur les avait engagés : ils ployaient sous la pression des choses. Dans le Dédale, voyez la différence. La loi du divorce (oià, à mon sens, on a eu le plus grand tort de chercher le principal du sujet) intervient simplement ici comme une pi'écaution de l'auteur pour fortifier du dehors les motifs de Marianne. Elle n'existerait pas, que la situation morale n'en serait nullement changée. Car oii sont pour Marianne les causes de cette situation sans issue? En elle-même, dans son caractère, dans ses sentiments, dans sa conception de la vie. C'est elle-même qui s'épuise en son désordre et ne sait plus oii aller, ni quel geste faire. Elle ne peut respirer sans douleur, sans déchirement d'humanité. Tout ce quatrième acte est la peinture surprenante d'une asphyxie intérieure ; c'est comme un étouffement moral. •
Le dernier acte — malgré le dénouement d'apparence matérielle — est composé de la même manière. Marianne, elle, a fini par trouver le bon parti, qui est celui de la Course du flambeau — la loi de l'espèce. Elle sera mère, simplement, et l'enfant l'a sauvée d'ellemême. Restent les deux hommes ? Max sait qu'il est aimé. Guillaume sait qu'il ne l'est pas. Toute leur psycliologie opposée les attache aussi fatalement l'un que l'autre au sort de Marianne.
Or, dans une pièce comme le Dédale, il faut considérer à part la méthode qui pose les difficultés et l'invention qui les résout. On a beaucoup parlé de l'invention
1. Laurc de Raguais, trompée par son mari, a vécu seule avec sa fille. L'enfant a continué de voir son père qui a continué de voir sa maîtresse. Celte femme a un fils dont la jeune fille s'est éprise. Est-il au pouvoir de cette mère d'empêcher le mariage? Le droit du père l'emporte sur le sien, — et aussi le droit du mari trompé qui, au dernier acte, décide que cette union est nécessaire pour le bonheur des enfants.
qu'il aurait fallu là, en incriminant celle qui s'y trouve. On en a proposé d'autres, dont une heureuse, assurément (elle n'est pas d'un critique dramatique) : Guillaume tuait Max d'abord et Marianne le repoussait ensuite. Mais c'eût été le dénouement d'une autre pièce. Guillaume n'est pas un duelliste; c'est une manière de sauvage ; sa force le dispense de la salle d'armes, et il est d'humeur expéditive, comme il convient dans les paysoïj il s'est faille caractère et la main. « Et puis, il ne pouvait faire des feux de file, et alors, il restait vivant ». Quant au torrent où ils disparaissent tous deux, si Fauteur l'a choisi de préférence au revolver ou à Tépée, ce n'est pas seulement pour le pittoresque, « c'est pour qu'un prolongement de mystère sur la disparition couvre l'âme et les responsabilités de Marianne au baisser du rideau. Il a voulu qu'on partît en pensant qu'elle ne saurait pas de sitôt, qu'elle ignorerait peutêtre toujours la catastrophe dont elle était l'excusable, la presque innocente cause. Des cadavres par terre, comme dit l'Auvergnat, c'est sale et ça tient de la placée » •
Au surplus, à supposer discutable cette noyade, elle n'est rien de plus qu'un moyen, non une fin (c'est le cas de le dire) et ce qui importait seulement pour la logique' de l'œuvre, c'était que fût nécessaire cette double mort.
Quant il a entrepris d'écrire les Paroles restent, Paul Hervieu savait déjà à peu près ce qu'il faisait. Je dis à peu près, parce que, en matière de théâtre, il n'est ni maturité ni réflexion qui puisse équivaloir à l'épreuve de la première pièce, à l'expérience nécessaire des acteurs, des répétitions, de la mise en scène, du public et de tout ce que Fart dramatique contient de mystérieux et d'imprévisible. Bien que romancier, Paul Her-