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LA RELIGION DE RENÉ BAZIN

directement à la critique ou à l'histoire littéraire. On a dit et l'on croit que René Bazin est un optimiste. Il faut s'entendre. Il est optimiste de croyance, non d'instinct, d'aspiration, non de tempérament. Il est sentimental et non sensuel, attendri et non ému. Il est consolé, nullement joyeux. Il croit que la vie est bonne, non pas en elle-même, mais au delà d'ellemême, et tout ce qu'il y peint de beauté ou de vertu ou de bonheur, c'est par anticipation. Il n'aime point la réalité, môme il n'y comprend pas gi'and'chose, et s'il s'y trouvait réduit, il y désespérerait. Qu'est-ce donc en eiïet qui pourrait l'y rattacher? L'amour? Il ne connaît dans l'amour que la passion désastreuse à laquelle échappe Henriette pour en avoir vu mourir une amie, ou l'idylle des fiançailles, la première tendresse des tout jeunes gens, La Sarcelle bleue. Et l'existence elle-même, quel sens a-t-elle, à moins que l'on n'y fasse de tout son cœur la distinction du « bien et du mal », que l'on ne se propose d'encourager au bien en détournant du mal tous les regards des hommes et des femmes? Psychologue, René Bazin? Ou seulement observateur? Jamais de sa vie! Croyant et catholique? Uniquement. Il est l'écrivain qui a donné de notre ardente et complexe réalité moderne la peinture la plus prudente, la plus simpliste, la plus expurgée, la plus appropriée, par conséquent, à toute une classe sociale qui, si proche de la mort, ferme les yeux à la vie. — Il a inventé une sorte de romanesque dévot.

Voyez Donatienne : René Bazin, reprenant à son insu, je crois bien, l'idée de quelqu'un qu'il ne doit guère aimer, Michelet, se propose dans cet ouvrage d'éveiller chez les maîtres de la nourrice le sentiment de leur responsabilité : leçon morale.

Nous voyons donc Donatienne chez elle, avec son homme, tous deux de race ancienne, au pays d'Iffiniac,

à la Closerie du Ros Grignon; c'est la misère bretonne, la vie dure, les trois enfants, dont le dernier-né; la vache est là, dans la maison. Arrive une lettre du médecin, qui oiïre une place de nourrice à Paris; c'est l'aisance pour tous et aussi, pour Donatienne, l'espérance et la nouveauté, Paris, les riches et leur richesse. Tout cela commence encore très bien. Donatienne est au premier plan; nous nous attendons à la suivre dans sa place, nous sommes curieux de ce qu'elle y deviendra. Nous allons assister, sans doute, au « déracinement » d'une petite Bretonne et, comme nous avons tous un faible régionaliste, nous sommes pleins d'anxiété. Par quelles nuances d'ahurissement, de chagrin, de désespoir, puis enfin et à la longue de séduction, de dissolution morale, d'oubli ou de misère, va-t-elle passer? Gomment va s'empreindre sur cette pauvre jeune femme dépaysée la tare professionnelle de la « nourrice mouillée » ?

Seulement peindre cela, c'eût été peindre le « mal », et le mal n'est pas intéressant, parce qu'il n'est pas sympathique ni édifiant. René Bazin tourne donc court et abandonne Donatienne à la gare de Paris, aux mains d'une vieille femme de chambre qui la conduit chez ses maîtres inconnus, cependant qu'elle prend les Champs-Elysées pour « une foret! »... C'était captivant. C'eût été dangereux, et voici au contraire, une peinture de tout repos, et pitoyable.

Jean Louarn, le mari, le père, est resté au pays, au pays misérable, tout seul avec les petits et la bonne. Quelle solitude et quelle angoisse! 11 ne travaille que pour s'appauvrir; il demande de l'argent à Donatienne, qui n'envoie rien, pas môme des nouvelles. 11 est saisi, vendu, et, le cœur amer jusqu'au désespoir, avec ses trois gosses, il s'en va sur la route, tragique chemineau, vers « la Vendée », qui est le grand chemin par lequel tout Breton, pour s'exiler de Bretagne, s'en va. Et alors c'est un tableau à fendre tous les cœurs : marche errante, froid glacé, pluie, vent, maladie du nourris-

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