CHAPITRE PREMIER
N'est-ce pas un paradoxe un peu vif, en ce temps-ci, que parler de succès en poésie? Dans la France d'aujourd'hui, rongée de bureaucratie, n'y a-t-il pas une bien plus grande quantité de fonctionnaires qui composent des vers au frais de FEtat qu'il ne se trouve de citoyens libres qui en lisent à leurs frais? Les poètes semblent cohue. Il s'en rencontre dans toutes les régions, dans tous les métiers, dans toutes les classes, dans la richesse et la misère, à tous les degrés de toutes les administrations. Les plus favorisés se recueillent dans les bibliothèques, les plus mélancoliques font la classe de rhétorique ou de seconde dans quelque arrondissement de Bretagne ou du Nord ; les plus actifs sont sous-préfets et vont aux champs; les plus encombrants sont les gens de lettres qui compensent la pauvreté de leurs vers par la richesse de leur mariage ou les femmes du monde qui prennent un amant pour apprendre la prosodie; les plus sérieux, qui sont les plus aisés, s'attachent à un Ministère où à leurs propriétés. Francis Jammes herborise à Orthez, Charles Gucrin garde à Lunéville un pied à terre ; Louis Mercier travaille à la glèbe avec les paysans du Roannais; comme une école provençale, il existe une école normande, une école berrichonne ; la poésie a échappé à la centralisation et
les seuls groupements qu'on y puisse actuellement distinguer sont en effet des groupements régionaux. Même les provinciaux, qui viennent à entrer dans les Musées de Paris pour y « conserver » un petit traitement, chantent le lieu de leur naissance et ses tendres décors. Gomme le sang dans un organisme bien portant, la poésie circule dans le pays. J'ai même connu un poète qui était graisseur de wagons. Il avait composé un ouvrage en vers, dédié à la Compagnie de l'Ouest, dont le titre était : Les jours noirs et les nuits blanches. Dans une telle diffusion, comment pourrions-nous tenter de caractériser la poésie d'aujourd'hui avec un autre guide que l'accueil fait par le public à ceux qu'il a subis ou admirés ?