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LA VERSIFICATION : FERNAND GREGH

Il était donc fatal qu'une grande faveur entourât Fernand Gregh à ses débuts, puisque, l'un des premiers, il avait apporté, à la lettre et en vérité, la lumière. Quoique l'on doive penser de cette poésie qui passa pour originale, il est impossible de ne pas l'entendre, et cela explique bien des choses. De toute cette génération lisible à laquelle il appartient, Fernand Gregh a été le premier à publier son volume, voilà tout.

Grossièrement, vous pouvez considérer qu'il y a eu en France, au xix^ siècle, le Romantisme, le Parnassisme, le Symbolisme, auxquels il faut ajouter deux grandes personnalités poétiques à peu près irréductibles, — Baudelaire et Verlaine. Eh bien! tout cela est dans Fernand Gregh!... Il a écrit un volume de critique, La Fenêtre ouverte. Ce titre, c'est lui-même. Il n'est plus « l'écho sonore » qui répercute les voix de la nature ; il est la « fenêtre » par oii sont entrés tous les chants des derniers poètes.

Dans la Maison de l'enfance, au bord des vasques, tout proche des bassins d'eau, dans l'étroit horizon du parc, sa vue ne s'étend pas encore très loin dans les perspectives de Thistoire poétique . Il s'en tient , semble-t-il, à peu près à Verlaine. Il a sa grâce molle; il a aussi ses manies et ses procédés :

Là-bas, dans le soir pluvieux,

Au fond du grand parc, sous le porche,

Un instrument lointain écorche

De vieux airs qui furent joyeux.

Et son culte pour le doux maître est filial :

Verlaine, clair de lune odorant des jardins, Sanglots fous des jets d'eau pleurant dans la nuit vaine, Femmes sur les vieux bancs, parfums frais de verveine, Rires et longs baisers après les fiers dédains.

Il lui arrive aussi de penser à Baudelaire, parce qu'on

ne parle pas de Verlaine sans penser à Baudelaire, et il s'inquiète de son tombeau.

Qu'on dresse un grand tombeau, près des flots, dans les soii s, Sur un cratère éteint où se taisent les nids, Avec des jets de lave et des blocs de granits Et des piliers tordus comme des désespoirs.

Mais, tout de même, ce n'est pas si jeune qu'on est sincèrement baudelairien. C'est donc dans le second volume seulement, quelques années après, que l'influence des Fleiii's du mal devient psychologique et profonde. Fernand Gregh est alors très triste, parfois désespéré. Pourquoi? L'amour ni la gloire ne le trahissent, et lorsque Tamitié lui manque, il sait pourquoi. 11 a des sentiments de famille qui soutiennent un homme. Il a été malade, c'est vrai, mais il est guéri délicieusement. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il s'ennuie. C'est le spleen, encore une fois. C'est le mal de vivre, — de vivre notre vie moderne, trop difficile et trop complexe.

Heureusement les Parnassiens — c'est leur tour — sont là. A eux de révéler au jeune homme souff'rant la simple séduction des choses, le charme des formes, l'attrait plastique de vivre. Fernand Gregh n'est plus un enfant; « il a travaillé, voyagé, pensé, aimé, souffert ». 11 n'est pas encore tout à fait un homme : il peut être un artiste. Que la vie soit bonne ou mauvaise, ce sont des questions qui n'ont pas de sens pour un poète. Elle est belle, voilà tout. Fernand Gregh est ébloui; des lauriers couvrent sa tête; il a passé sous l'arc de triomphe de ses rêves. Il ne voit le monde ni en noir ni en rose. Il le voit en beau. Et tout ce qui le blesse lui plaît encore. 11 aime sa tristesse avec un cœur d'amant. Il aime les fleurs, les femmes, les yeux bleus, les yeux noirs, les golfes murmurants. Et il trouve qu'il est vraiment magnifique de vivre dans un univers de poète, de poète parnassien.

Seulement, de la Maison de l'enfance, Fernand Gregh était allé à la Maison du peuple, faubourg Saint-

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Antoine. Il avait promis de bâtir cette maison, et Les Clartés humaines en sont sans doute la première pierre ! Fernand Gregh est entré dans Faction, il a conçu un art plus humain, une poésie sociale, dont le manifeste a paru dans Le Figaro ; il a scruté ses hérédités qui le rattachent au généreux élan de 48, et c'est le souffle d'Hugo qui maintenant remplit sa poitrine. Il a vu en songe le poète unique, le maître des maîtres, il lui a parlé familièrement, dans un retour tardif et enthousiaste de disciple prodigue.

Et je lui disais : « maître », humblement, tendrement.

Et voici que Fernand Gregh, poète fait citoyen, proclame maintenant la vie bonne. Il chante l'optimisme^ qui est l'instinct profond de l'humanité. La vie, c'est la vie, et il faut seulement comprendre cette chose si simple, c'est que la vie demande à être vécue, et qu'elle est faite pour être vécue.

Et comme ta beauté, poète, admets ta vie. Admets-la, aime-la d'une âme inassouvie ;

Goûte l'infmi de l'instant

Et l'absolu de la seconde !

Ceci même ressemble déjà à du positivisme! Fernand Gregh sera un philosophe.

Il l'est devenu en quelques mois, et son dernier ouvrage, UOr des minutes^ plus hâtif que les autres et non moins réfléchi, paraît bien contenir l'essentiel de son système. C'est une métaphore de Baudelaire.

Les minutes, mortel inquiet, sont des gangues, Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or.

Il serait aussi aisé de retrouver dans la forme et la technique du jeune poète les influences subies et parfois harmonisées. Je me borne à signaler dans son avant dernier volume sa tentative la plus précise et qui, sans doute, est aussi celle dont il est le plus fier.

Dans la réalité du dernier mouvement poétique, la théorie vers-libriste se trouve mêlée à la conception symbolique. N'y a-t-il pas lieu d'abord de séparer ces deux éléments, l'un ne peut-il pas subsister sans l'autre? De ce qu'on ne s'arrange pas du symbole des symbolistes, ne suit point qu'on ne puisse s'accommoder du vers libre, ni l'accommoder comme il faut. L'un avait masqué l'autre et le vers libre était surtout un vers obscur.

Il restait donc à faire des vers libres dont le sens fût intelligible. Fernand Gregh s'y est exercé. A côté des rythmes d'Hugo, vous trouverez dans Les Clartés humaines ceux de Vieié-Griffin. Notamment dans une pièce très curieuse, Retour au soir tombant^ vous reconnaîtrez les procédés de toutes les écoles et les habiletés de toutes les techniques , l'énumération romantique (trop fréquente d'ailleurs chez Fernand Gregh), l'image plastique, le détail symbolique, la reprise musicale, le vers libre, la rime et l'assonance.

Mon sang à mes poignets fiévreux qui bat plus fort, Et dans le ciel de cendre où le soleil est mort, Une flaque d'azur sous des nuages roses ;

Une lassitude comme ivre,

Une âpre avidité de vivre,

Un amour étonné des choses;

Pour conclure, je voudrais que les poètes cessassent de se plaindre et qu'on finît de les encourager à gémir. Leur chagrin et notre pitié retardent au moins d'une génération. Je veux bien qu'on les achète moins que les mauvais romans, mais on les considère tout de même beaucoup plus. A qui donc M. Catulle Mendès ^ n'a-t-il point fait sa part officielle? A quel jeune talent FAcadémie ne rend-elle pas, chaque année, un hommage précis et légitime? Est-ce que, tout de suite, du

1. Rapport à M. le ministre de rinstruction publique et des Beaux- Arts. Le mouvement poétique français de 1867 à 1900, par Catulle Mendès.

jour au lendemain. Le cœur innombrable^ de M™' de Noailles, n'a pas suscité l'enthousiasme et l'étonnement ? Direz-vous que Francis Jammes est resté obscur à Orthez, Charles Guérin à Lunéviile, et croyezvous que ses autres talents aient fait le moindre tort au rare poète du Beau voyage, Henry Bataille? Et ne voyez-vous pas enfin qu'il suffit de faire déclamer à un acteur n'importe quel couplet cadencé pour que le public applaudisse?^ Les poètes, enfants gâtés, ne sont peut-être plus des enfants, mais ils sont de plus en plus gâtés, puisqu'il a sufli de quelques milliers de vers pour faire d'un aimable jeune homme Fernand Gregh.

Le poète André Rivoire ^ lui, est surtout connu comme poète : c'est exceptionnel. Quand on parle de lui, c'est qu'on l'a lu, et il n'est pas de ceux qu'on subit, mais qu'on choisit. Même ses amis savent par cœur ses vers et ils ont fait plus de bruit que lui-même. Sa personnalité discrète, affinée, un peu distante, ne masque point son talent et n'encombre pas sa réputation. On le sent plus épris de la vie que de la gloire, et il se laisse volontiers découvrir. Assidu à la Revue de Paris, habitué des théâtres, en plein Paris littéraire et boulevardier, André Rivoire semble avoir vécu sa vie et écrit son œuvre avec la même simplicité et dans la même solitude que s'il ne se fût jamais éloigné de Vienne, dans l'Isère, où il est né, et qu'il eût composé là tous ses livres.

L'œuvre poétique d'André Rivoire a donc l'intime attrait d'une confidence. C'est, avec les Vierges, Berthe aux grands pieds, le Songe de V amour et le Chemin de r oublia l'élégie de toute sa jeunesse; sorte de roman intérieur, racontant une aventure de cœur unique sous

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