Préface des Vierges
Elle passe tranquille en un rêve divin
Sur le bord du plus frais de tes lacs, ô Norvège...
Le Songe de r amour, \q second recueil, pourrait aussi bien s'intituler Les Femmes, Elles sont là trois ou quatre, aussi vivantes et aussi précises que des personnages de roman, qui sont venues, avec la vie, apporter au chimérique adorateur des Vierges la déception de leur amour frivole et passionné. Car on ne réalise pas, on ne vit pas lamour; on le pressent, on l'attend; on s'en souvient et on le redoute. Aux bras de la maîtresse la plus enivrée, aux genoux de l'amie la plus prudente, aux minutes les plus délicieuses de fièvre ou d'intimité, c'est le même songe que nous refaisons toujours, en notre cœur solitaire, avec nos regrets amers et nos espoirs cachés.
Laissons tous deux, vois-tu, nos âmes se pleurer. Dans le frisson craintif dont le soir nous pénètre, Songeant qu'il est plus doux et qu'il est bon peut-être De vivre côte à côte et de nous ignorer.
Oui, près de la douce sœur que l'on regrette à vingt ans, maîtresse mélancolique qui avait accepté comme un devoir de sauvegarder son rêve, triste déjà d'un autre amour, le poète songe à celle qui, déçue aussi, ayant fait comme lui sa vie ailleurs, aurait besoin qu'on l'aime tout bas et souhaite qu'on l'assiste à son insu.
Qu'importent les mots vains qui lui diraient ma peine ! Notre silence même a son charme secret... Je veux que, sans aimer, elle ait comme un regret, Qu'elle soit presque sûre et demeure incertaine.
Mais quelle pire illusion que Famour sans désir, chimère plus compliquée et plus cruelle que toutes, blessure secrète qu'une autre femme encore, résignée d'avance, et en passant, devra soigner sans la connaître.
Et quand tu m'as senti pur des choses anciennes, Assez guéri par toi pour un nouveau bonheur,
Tes mains, tes douces mains ont su quitter les miennes... Tu me rends à la vie avec un autre cœur.
Et c'est le rôve obstiné de la jeunesse qui se ravive encore; Le Songe de r amour s'achève, avec la pièce intitulée V Offrande^ en un chant de croyance et de pureté, écho lointain du chœur des Vierges.
Je lui dirai : Voici mon cœur et mes pensées. Je vous aime et j'attends ; je ne puis rien de plus Qu'achever, après vous, les phrases commencées Et prononcer les mots que vous aurez voulus.
Le Chemin de ï oubli, le dernier volume que vient de couronner TAcadémie française en tête de liste, a suivi son aîné à plus de cinq années d'intervalle. Où donc ce poète avait-il le cœur de se laisser oublier ainsi? Et combien à sa place, honteux de s'être recueillis, s'en fussent excusés dans quelque préface, expliquant qu'ils avaient consacré le temps de leur silence à vivre, à aimer, à souffrir, à être contents d'eux-mêmes, ou neurasthéniques! André Rivoire, lui, donne son livre à son heure, une fois achevé, accompli. Et il est prodigieux, en ce temps-ci, d'être aussi peu pressé!... Qu'a-t-il donc fait, au lieu d'écrire? Estce à tenter « l'offrande » qu'il s'est attardé et meurtri'? Le Songe de l amour était comme un roman un peu personnel dont on suivait aisément, d'adieux en adieux, la trame intérieure. Le Chemin de C oubli est la fin d'un roman et comme la conclusion sentimentale d'une crise amoureuse, dont la péripétie nous reste inconnue. C'est toute une humanité frissonnante, toute une âme éprouvée par la réalité, — et non plus par des inquiétudes, — c'est la réflexion après l'expérience, le regard en arrière sur la route que nous avons tous suivie, c'est Famère sagesse de la souffrance lointaine et pardonnée, qu'André Rivoire nous apporte cette fois dans un renouvellement à peu près complet, et un élargissement presque imprévu, de son précis et souple talent. Déjà, quand parurent dans la Revue de Paris
les grandes pièces de la fin du volume : Éveil, Petite amie. Là-bas, le succès s'annonça plus éclatant, plus étendu et plus simple encore, — décisif.
C'est qu'à la vérité ceux-là s'étaient surtout épris des premiers vers d'André Rivoire, qui étaient de son âge et qui lui ressemblaient. Il était le poète de « Tamour d'aimer », l'amateur un peu subtil d'un marivaudage élégiaque. Mais enfin il a épuisé l'illusion commune et éprouvé la déception nécessaire. Il sait l'amour, tous les amours. D'avance, il s'annonce le détail de ces liaisons furtives oii se dépense le meilleur de nous-mêmes, en rapides visites.
Tu reviendras, de loin en loin,
Attendant l'heure Où de vieillesse, dans un coin,
Notre amour meure.
Et je te verrai, jour par jour.
Toi qui fus mienne, Reprendre un peu sur notre amour
Ta vie ancienne.
11 est las, non pas guéri; il est amer, mais recueilli. Il se connaît lui-même aussi bien que l'amour, il sait le cœur de l'homme et surtout comme il est vain de le connaître et de se croire prudent. Car ce n'est point l'expérience qui nous instruit, non plus que la « peur de souffrir » ne nous préserve de nouvelles souffrances. On se défend, quand on est sage, oii il ne faudrait pas, voilà tout, et l'on cède à soi-même, un soir de désir, n'importe comment.
De nouveau, je croirai tout perdre en te perdant, Passagère douceur d'un amour imprudent !
Ma vie, au loin, sera déserte et nue, Et demain comme hier j'aimerai sans choisir, Tendre parce qu'un soir de hâte mon désir
M'a mis au cœur la première venue.
0 la morne vie et la triste chambre où se sont donc perdues les plus belles années! Combien de pauvres
Rageot 14
femmes sont venues là sans bonheur, dans l'ombre de la fenêtre éteinte, user ce cœur qui ne peut pas vieillir!
J'ai vécu là ma solitude,
Meurtri, nuit et jour, dans mon coin,
Par la rumeur de multitude
Qui monte de la ville, au loin.
Ombres vaines et familières, Des femmes venaient tour à tour, M'apporter comme des geôlières Ma part d'ivresses et d'amour.
Et tout d'un coup, pour avoir touché, cette fois-ci, jusqu'au fond de lui-même, juste au moment oii il allait peut-être glisser, lui aussi, à Tennui romantique, c'est la première mémoire de Tenfance qui s'éveille en ce poète, au déclin de sa jeunesse vaine, élargissant comme d'un déchirement de brume tout l'horizon de sa vie. Plus charmants et plus chers, ils reviennent tous, les clairs souvenirs de là-bas; l'église familière du premier émoi, La petite amie, La Vieille maison, toutes les tendresses natales oii nous ramènent toujours, cœurs prodigues, les chemins de la vie.
Dans ce pays de ma jeunesse Où mes quinze ans ont frissonné.
J'irai, pour que mon cœur renaisse Tendre et fort comme il était né.
Et demain sans doute, André Rivoire, revenu de si loin, sera heureux. Il l'est peut-être... Pauvre et chère jeunesse, tu es bien finie!
Et voici donc un poète qui n'est ni romantique, ni parnassien,, ni verlainien, ni symboliste, ni verslibriste, mais qui est sincère, et dont la place est marquée dans l'histoire de notre poésie, non pas par ses innovations et ses manifestes, mais par son art personnel et son instinct.
Ce que vous entendrez, dans ces vers harmonieux et iluide^^ de demi-teintes et de demi-tons, dans le rythme de cette langue d'autant plus légère qu'elle est plus pénétrante et plus minutieuse, ce n'est- point « l'olifant de la fauve passion » ni le sanglot de l'enfant désespéré.
Honte à toi qui la première, M'as appris la trahison.
Car il n'est point chez lui d'amertume sans pitié ni de plainte si âpre qu'elle ne soit encore une tendresse et déjà une résignation.
Et quand ton cœur voulait éclore, Je t'en voulais à mon insu De sourire et de croire encore A tout ce qui m'avait déçu.
Par ce tranquille orgueil et cette amère indulgence, il se rattache en droite ligne à la filiation la plus pure de notre poésie sentimentale, laquelle, par un rare honheur, est demeurée à peu près ininterrompue dans le va-etvient des Ecoles. C'est le Vigny des pièces émues :
Ton amour taciturne et toujours menacé;
c'est le Leconte de Lisle de cette Epiphanie, à laquelle j'ai déjà fait allusion, celui d'IJi/pathie et de L'Illusion suprême ;
Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
Qui fis battre mon cœur pour la première fois;
c'est aussi et plus visiblement Les Vaines tendresses de Sully-Prudhomme, peut-être Les Intimités de M. François Goppée, — auxquelles il ne faut tout de même pas que leur auteur fasse tort — , et c'est enfin le doux et précieux poète de L'Élégie, Albert Samain.
Seulement, plus recueilli que les romantiques, puisqu'il n'a point subi comme eux la grande fascination de la nature, il a été aussi plus pénétrant, plus analyste, plus attentif à lui-même et à sa tendresse. Il a été sur-
tout plus intelligent et plus cultivé. Il appartient à une génération excédée de mystère et d'obscurité. Il a frôlé les grandes Ecoles, il s'est initié aux préparations supérieures de l'Université; il a dédié ses premiers vers à des maîtres comme Henri Ghantavoine, qui a formé plus d'une moitié de notre jeune littérature à la clarté, et surtout à M. Bergson, l'ingénieux psychologue, l'analyste lumineux de l'énigme intérieur.
Ainsi, uniquement amoureux de l'amour, comme toute cette génération néo-romantique, et encore de l'amour n'ayant aimé que certaines nuances, quelques minutes fugitives et rares, il a le premier, en un temps de clairvoyance maladive, substitué au lyrisme naturaliste et idéologique la vive poésie des sentiments, sorte de lyrisme psychologique, tout à la fois plus lucide et plus rapproché du mystère intime. La faute des symbolistes avait été de méconnaître que ce mystère, dont ils avaient si bien proclamé les droits, ne s'exprime pas par du vague, mais au contraire par Textrême précision. André Rivoire s'est donc appliqué à un art méticuleux, dont chaque détail fût une lumière, et dont l'ensemble reflétât pourtant les lueurs éteintes et le demi-jour de l'émotion.
Prends garde : nos baisers sont doux ; le soir est tendre ; Il ne faut pas me croire, il ne faut pas entendre Les mots mystérieux qui montent de mon cœur...
N'écoute pas. Je sens qu'une âme involontaire Pour une heure, ardemment, se lève d'autrefois Et brille dans mes yeux et tremble dans ma voix.
Même si je voulais aimer, t'aimer encore. Toi, du moins, reste heureuse, évite d'engager Ton cœur libre, ton cœur inutile et léger.
Si d'âge en âge et dans tous les genres, le progrès de l'art est d'exprimer et de rendre de plus en plus fidèlement, non pas l'homme abstrait et moyen, pâle figure académique aux lignes trop pures et aux attitudes monotones, mais bien la complexe et vivante physiono-
mio de l'individu, toujours changeant et nouveau, tel sourire, tel regard, telle souffrance et tel cri, telle minute aussi qui ne reviendra jamais, n'apparaît-il pas quel progrès la poésie française a fait là? La poésie racinienne était demeurée dramatique, parce qu'elle était modelée sur le type rationnel de « l'honnête homme », peignait l'amour, la jalousie, comme la comédie décrivait l'hypocrisie ou l'avarice. Son idéal était l'universel. La poésie romantique, au contraire, qui fut le lyrisme, cria la douleur de Musset trompé par George Sand. Son idéal fut personnel, et le poète ouvrit tout grand son cœur. La source était si vive que l'Art faillit s'y noyer. On avait confondu le 77ioi et l'homme, et l'on s'était égaré dans Fautohiographie.
Après toutes les fluctuations, qui ont constitué l'histoire de notre pauvre poésie au xix^ siècle, l'équilibre ne va-t-il pas se rétablir enfin? Ces deux grandes traditions françaises qui correspondent aux deux éléments éternels de l'art, solutions partielles et complémentaires du problème qu'il soulève, — l'individu universel, le geste de l'humanité fait par un seul homme, — ne vont-elles pas se rejoindre pour nous donner quelque jour le naturel accomplissement de notre destinée poétique, sorte de romantisme racinien, de lyrisme classique, dont il est possible, en vérité, à propos d'André Rivoire, de concevoir déjà le ferme espoir?^
\. Je me borne à signaler ici le triomphal succès de : Il était une bergère, à la Comédie-Française. Il y a bien longtemps que des vers avaient été à pareille fètc dans un théâtre. C'est qu'ils étaient d'un poète et d'un auteur dramatique. L'histoire est simple, puisqu'elle est d'André Rivoire : une princesse, ayant découvert deux bergers qui s'aiment, tente de les séparer à son profit, en faisant appel à l'anneau mystérieux de sa marraine, qui est fée. Mais la pièce est profonde, parce que la princesse s'aperçoit que l'amour est plus fort que la magie , et la grande nouveauté de cette œuvre charmante est encore l'humaine et émouvante psychologie d'où coule sa poésie.
Tous les historiens de la littérature française ont constaté qu'elle n'avait jamais été une littérature populaire. Elle a sans cesse oscillé du salon à la coterie, de la coterie au cénacle, et il n'est pas une création de nos grands génies français qui soit jamais devenue un type national. Nous n'avons jamais eu notre Don Quichotte.
Et je me suis appliqué à montrer que, aujourd'hui, malgré l'extension de la vente littéraire, il n'y avait pas d'autre forme du succès que le succès bourgeois.
Pourtant voici un grand fait nouveau, Favènement de la démocratie. Que Racine et Corneille aient écrit pour la cour de Louis XIII et de Louis XIV, Voltaire pour celle du roi de Prusse, que les romantiques aient écrit pour eux-mêmes, que même encore de Hérédia ait écrit quelques vers pour sa famille et l'Académie, tout cela se conçoit et s'explique, selon la loi même de M. Brunetière, d'après le « moment » : il y a là une résultante nécessaire et prévisible.
Mais aujourd'hui des conditions nouvelles ne vontelles pas produire une littérature nouvelle? Il existe assurément un souci de ce genre chez un grand nombre de romanciers et c'est à suivre leurs efforts dans ce sens que je consacrerai un second volume. L'unité de tentatives comme celles d'Anatole France, de Rosny, de Paul Adam, d'Octave Mirbeau, de Maeterlinck, etc., est celle de leur bonne volonté. Je vois bien aussi des tentatives faites pour organiser des représentations de quartier, mais je suis pris de mélancolie à la lecture des feuilletons que publient les journaux de gauche, à un sou.
EDUCATION BOURGEOISE DE LA DExMOGRATlE 215
Est-ce, en d'autres termes, la littérature qui, avec le secours des écrivains, se rendra populaire? Est-ce le peuple qui, par lui-même, se créera sa littérature? L'une et Tautre hypothèse supposent une condition préalable, c'est l'unité intellectuelle de la nation, qui rende capable le peuple de se substituer à la bourgeoisie dans la clientèle littéraire comme il se substitue lentement à elle dans tous les autres ordres de choses. Il faut que l'intelligence et le peuple, supprimant les classes intermédiaires qui les ont toujours séparées, communiquent directement et sympatiquement. Et il y a de cela des symptômes favorables.
Dans L'Étudiant, Micheletse plaignait avec éloquence du divorce de l'Université et du peuple. C'était pour lui le mal le plus grave dont soufTrait la France. Aujourd'hui, les bras lui tomberaient de joie et d'admiration, en présence de cette immense et fiévreuse croisade de professeurs, qui va se multipliant dans le pays presque à l'infini. Que dirait-il, s'il pénétrait, seulement rue de la Sorbonne, dans cette étonnante École des hautes études sociales, où tout ce qu'il y a de plus réputé dans le haut enseignement de Paris tient à honneur de parler gracieusement? Il eût pleuré d'émotion, en parcourant les programmes de V Union Mouffetard, oii ont accoutumé de venir s'exercer aux leçons d'agrégation les normaliens de la rue d'Ulm. Et, sans doute, il ne lui resterait plus qu'à brûler son admirable livre, en lisant tous les recueils de discours populaires, que publie sans interruption l'Université française \
Précisons : M. Gabriel Séailles", professeur en Sorbonne, a parlé plusieurs fois à la réouverture des cours de V Association philotechnique. Il a fait des conférences à V Amicale des instituteurs de la Somme, à
1. Et notamment les publications annuelles, dans la Bibliothèque des Sciences sociales, chez Félix Alcan : VEducation de la démocratie, les Applications sociales de la solidarité^ etc.
2. Les Affirmations de la conscience moderne, — Éducation et Révolution.
V Amicale des instituteurs de Seine-et-Marne, à V Union pour C action morale, à l'ouverture de la Coopération des idées, à Finauguration de V Université populaire du faubourg Saint-Antoine, où il fut d'ailleurs un régulier; il a prononcé un discours au festival organisé par les Universités populaires à l'occasion du centenaire de Victor Hugo; et ce sont, jointes à quelques articles et à un discours, professionnel celui-ci, qu'il a prononcé à ]a séance d'ouverture de la Faculté des lettres, ces conférences qu'il a réunies dans son volume : Éducation et Révolution.
M. G. Bougie, d'autre part, professe à la Faculté de Toulouse. Il est philosophe aussi, naturellement. Il est moins célèbre et plus jeune. Il n'est pas moins actif, comme en témoigne son dernier recueil : Solidarisme et Libéralisme. De Toulouse, il est allé discourir à la Faculté de théologie protestante de Montauban; puis, de là, à Bordeaux, pour l'assemblée générale de la Ligue des Droits de riioînme; puis il est revenu tout près de chez lui, à la Bourse du travail &q Toulouse; alors il s'est répandu sur place, en une conférence pour l'assemblée générale de la Ligue de renseignement-, enfin, il s'est remis à son cours en manière de répétition générale pour trois ou quatre conférences à venir, et il s'est offert, en récompense, une petite fugue au théâtre de Montpellier, lors de la Fête de l école laïque. Et notez bien que ces conférences-là ne représentent que les solennités les plus marquantes d'une campagne spirituelle et que chaque dimanche, ici ou là, dans la banlieue de Toulouse ou plus loin, M. G. Bougie discourt et sermonne pareillement.
On sent combien de tels hommes sont convaincus de cette belle parole d'un autre maître, M. Alfred Groiset : « L'éducation de la démocratie est, dans notre France démocratique du xx° siècle, une affaire aussi importante que pouvait l'être, dans la France monarchique d'autrefois, l'éducation du prince appelé par sa naissance à régner un jour sur elle. »
Nous pouvons donc par leurs livres nous faire une idée sans doute précise de ce qu'il faut entendre aujourd'hui par cette éducation de la démocratie.
M. Gabriel Séailles s'est initié à la philosophie par l'art, et à la vie publique par la philosophie. Il a le don très rare d'une pensée vivante, d'une réflexion agissante. Épris de la beauté des idées, à laquelle il doit les jouissances dont nous ont fait confidence des livres comme celui qu'il a consacré à Léonard de Vinci, il ne peut admettre que l'individu soit fatalement asservi aux nécessités économiques, et qu'il ne doive pas avoir sa propre part dans son affranchissement et son élévation. Parce qu'il fut philosophe, M. Séailles répugne aux dogmes de toute religion, mais, parce qu'il est artiste, il repousse également la nouvelle fatalité des socialistes. Il dit :
Si les vieux dogmes ne trouvent plus place dans la pensée contemporaine, c'est qu'elle est occupée par des vérités nouvelles qui les excluent.
Mais il ajoute, dans le même avant-propos lumineux :
L'esclavage renaîtra toujours de la servilité, la tyrannie, de ceux qui la subissent et vont au-devant d'elle. En même temps que les institutions, les lois, les formes de la propriété, il faut changer les individus, qui ne pourraient manquer de refaire la société à leur image ; et, pour cela, il faut que le peuple ne se résigne point à n'être qu'un troupeau d'électeurs, ayant tout juste une conscience collective, une conscience de classe, qui assure l'unité de son bêlement et de son vote.
M. Gabriel Séailles, proclamant le droit du peuple à l'instruction, définissant l'école laïque, la neutralité, s'efforce donc de montrer à la fois que « la conscience moderne n'est pas vide >>, mais qu'elle n'est pas claire. 11 en faut dégager les affirmations, dont la première ^ est ainsi le droit et le devoir de l'éducation intellectuelle et morale pour tous ». L'éducation laïque est possible, puisqu'elle repose sur des vérités nouvelles, et
«lie est nécessaire, parce que « l'homme n'existe pas; il se crée ». La démocratie est essentiellement une éducation.
Soit : cette éducation de la démocratie est possible, nécessaire. Mais en quoi consiste-t-elle? De tels livres, en vérité, sont plutôt des attitudes que des programmes; il sentent encore la bataille et conservent comme un air de propagande. Le professeur y affirme sa propre légitimité, l'éducateur y défend sa raison d'être. De toutes parts, à droite et à gauche, on le sent cerné et menacé. Ce sont les défenseurs de l'autorité, qui ne voient en lui qu'un révolutionnaire et un destructeur, un partisan de l'esprit critique, un tenant de l'incrédulité. Ce sont aussi les socialistes, qui le prennent, lui aussi, malgré ses belles leçons, pour un simple bourgeois, et qui portent sur lui les jugements les plus sévères. «Les Universités populaires, s'écrie M. Jules Guesde, elles ont autant d'importance que l'œuvre des petits teigneux. C'est avec de pareilles inventions qu'on amuse le peuple! » Ce sont donc toujours et malgré tout des coups que l'on échange dans la mêlée, et les éducateurs nouveaux en sont encore à lutter pour la vie. Tandis qu'on ne les soutient pas à gauche, on les harcèle à droite. Ayant fait de la science le principe de leur démocratie et de leur éducation, ils ont dû subir le dernier assaut de ceux qui avaient entrepris justement de ruiner la démocratie par la science et de la frapper avec ses propres armes.
Et j'arrive ainsi à l'erreur trop facile qui, en France et en Angleterre, n'a pas cessé de troubler l'esprit public, à savoir Tassimilation de l'homme à la nature, dje la société à l'organisme, de la sociologie à la biologie \
Sans doute, il y a continuité dans l'univers; l'homme n'est pas un « empire dans un empire »; c'est entendu. Il est un animal. Nous retrouvons donc dans la société des similitudes naturelles, et il serait puéril de ne pas
1. C, Bougie. La Démocratie devant la science (Paris, Félix Alcan).
commencer par étudier les lois de l'univers avant d'observer celles de l'humanité, car la première conquête de Tesprit scientifique fut justement de remettre l'homme à sa place dans le monde. Mais aussi la seconde leçon de cette môme science, c'est l'existence des diverses sciences, irréductibles les unes aux autres. Claude Bernard avait montré que la vie est en relation avec les lois physico-chimiques, mais jusqu'à nouvel ordre la biologie ne peut pourtant pas être confondue avec la physique ou la chimie, et ce qui est de mise ici ne s'applique plus là. De même, il est vrai que nous retrouvons dans la société, dans les relations des hommes qui mangent, qui travaillent, qui se reproduisent et se détruisent, une survivance des lois de la vie ; mais i] est aussi certain que ces lois n'y sont pas seules, et que le même homme qui pense, qui crée la science et Tart, qui conçoit un idéal et une morale, obéit à des lois qui lui sont propres, et qu'une science nouvelle peut seule saisir. Même au cas oii l'égalité, par exemple, ne serait pas un fait naturel^ cela ne prouverait pas qu'elle n'est pas un fait humain. Il n'y a pas à conclure de ceci à cela. Il n'y a qu'à étudier cela. La nature est une chose; la société en est une autre.
Si pourtant ces discussions s'éternisent sur les principes mêmes de la démocratie et de l'éducation, c'est qu'il y a là une raison profonde, et même après les travaux qui se multiplient dans ce sens, nous voyons bien — M. Séaillestout le premier — que les « affirmations » de la conscience moderne ne sont en effet que des opinions, quasiment des croyances. Elles ne sont pas encore des démonstrations, des acquisitions positives, et cène sont point toutes les conférences de la terre ni la plus belle éloquence du monde qui en changeront le caractère. Elles en dégageront seulement la beauté.
C'est que nous avons besoin d'autre chose. De même que le chemin de fer métropolitain a été construit par l'art des ingénieurs selon les leçons des physiciens, de même l'éducation, qui est l'art de façonner les hommes
pour la vie sociale, morale et esthétique, ne supposet-ellepas, comme première condition, la connaissance des lois qui régissent cette vie sociale, morale et esthétique des hommes? Qu'est-ce que l'industrie sans la physique? Qu'est-ce que l'éducation sans la sociologie? Il ne faut pas mettre, comme on l'a fait tout le temps, lacharrue avant les bœufs. Il est irrationnel et impossible de préparer la jeunesse à vivre conformément aux mœurs des hommes, si l'on ne connaît pas par avance ces mœurs. L'éducation est l'art des mœurs qui suit la science des mœurs, et M. Lévy-Bruhl, autre éducateur, a dit là-dessus, dans un livre nécessaire, La Morale et la science des iiiœurs^ des choses définitives. Il faut savoir ce que sont les hommes avant de leur tracer leur loi. Et cette loi, la connaissons-nous? Avons-nous, déjà faite, une science sociale?
Donc, parlons et conférençions, cela est bon et noble. Mais rendons-nous compte, tout de même, qu'entre les vieux dogmes et les nouveaux, entre la Providence et l'évolution, nous tâtonnons et ne suivons, en vérité, que nos préférences instinctives, nos sentiments ou nos intérêts. Pourquoi M. Séailles revendique-t-il le droit de n'être pas socialiste, alors que M. Lafargue le tiendra pour un simple capitaliste, amuseur du prolétaire? Pourquoi M- Bougie tergiverse-t-il à propos du monopole de l'enseignement? Questions que tout cela. Nos doctrines sont incertaines, parce que notre science sociale est à peine esquissée. Malgré nous, parce que la vie nous presse, nous allons plus vite dans la pratique que dans la théorie. Notre politique, qui devrait la suivre, précède notre sociologie, comme notre art, notre esthétique. Nous parlons, réformons et tranchons tout d'abord, et cela est bien, encore une fois, parce que ce qu'il y a de mieux et de plus beau, c'est la vie. Mais travaillons tout de même et étudions ! Nous serons calmes quand nous serons sûrs, et notre sagesse, ce sera de nous connaître.
GONGLUSIOiN
Le succès a toujours été le fait le plus significatif et le plus précis que puissent relever la critique ou l'histoire littéraire. Cette affirmation, simplement approximative dans sa généralité, tend à devenir de plus en plus exacte pour le type actuel de la société.
Il en est de la production et consommation artistiques, en effet, comme de toute autre production et consommation. C'est-à-dire que, de plus en plus, la création, la lecture s'impersonnalisent, se socialisent en se multipliant et en se diffusant, subissent l'action de forces de plus en plus indépendantes des individus qui créent ou qui lisent, de plus en plus impérieuses aussi et coercitives. Plus ou moins consciemment, les écrivains ont fini par s'en rendre compte, et c'est uniquement à utiliser ces conditions de succès qu'ils appliquent le plus souvent leur effort. Ils ne peuvent plus se grouper suivant une esthétique ou des formules, et n'ont pas le droit ni le temps d'en avoir. Bien loin de songer à devenir chef d'école, chacun d'eux est le plus souvent obligé, en cours de carrière, de modifier ses procédés, selon le bon plaisir de Sa Majesté le Public. Tout le XVII® siècle, môme Molière, écrivait pour le cercle restreint de la cour; aujourd'hui, il n'est point de vaudeville qui ne fasse la province et l'étranger. Chaque écrivain a sa clientèle, à laquelle il ne s'imposera qu'en lui complaisant. Et puisque tous poursuivent délibérément dans l'art la réussite, il est difficile pour
chaque écrivain de distinguer, parmi les conditions de cette réussite, d'autre cause individuelle, à côté de ces causes générales, que l'intelligence plus ou moins claire qu'il en a eue, et la docilité plus ou moins heureuse qu'il apporta à s'y conformer.
De là un certain nombre de conséquences que nous avons observées :
1** Le succès exclut la gloire. Notre époque foisonne de célébrités. Elle ne saurait fournir aucune personnalité dominante et représentative. Il n'y a plus de grands noms, soit qu'il n'existe plus de grands hommes, soit que nous ne croyions plus à leur existence. L'esprit public est trop puissant, trop informé. Il donne rimpulsion, et ne la reçoit plus. Au théâtre, la facture des pièces change comme la façon des robes. Le directeur fournit ce que le spectateur demande et l'écrivain fabrique ce que le directeur commande. Mais surtout, il n'y a plus de crédulité ni d'admiration. Les petites histoires des plus notables auteurs courent les journaux et les salons, et nul n'ignore leurs embarras de fortune. De jour en jour, l'homme de lettres perd de son importance et le public de son respect;
2" Le succès industrialise la littérature. Il cesse d'être le signe pour devenir le but. Dès lors, dans la cohue des écrivains et la masse des œuvres, la concurrence a sévi. La vente littéraire a été soumise aux mômes conditions que toutes les autres, la publicité, la réclame, la façon sur commande. Un jeune critique, Ernest- Charles, est devenu célèbre pour avoir signalé et flétri ce commercialisme. Il a été le premier à pousser le cri d'alarme \ L'homme de lettres, par lui-même, ou par l'entremise de son éditeur, de son directeur, est devenu
1. Cf. toute la série des Samedis littéraires et notamment la préface de la Littérature Française cV aujourd'hui. La critique contemporaine, quoiqu'on en dise, méritant une étude à part, nous trouverons chez Ernest-Charles, qui lit ses débuts comme spécialiste de « l'Ereintement » et voulut faire place nette, l'un des exemples les plus curieux où le succès fut d'abord obtenu par un constant effort à le combattre.
CONCLUSION 22a
un homme d'affaires. Il lui arrive de gagner beaucoup d'argent. Mais, dans un temps de grande production, il demeure tout de môme l'un des plus petits enrichis, et il est à craindre que son ancienne autorité morale, il ne puisse la remplacer par la considération qui s'attache à l'extrême richesse.
3° Le succès impose C actualité. Toute la littérature contemporaine est improvisée comme un journal. Les jeunes écrivains se hâtent vers la notoriété ; les écrivains connus se démènent contre l'oubli. Nul n'a le droit de se recueillir pour donner à son heure son œuvre. Ceux qui ne fournissent qu'un roman ou une pièce par an sont des sages. Dans ces conditions, comment réfléchir, se renouveler, penser, comment surtout étudier les traditions de la langue? La littérature d'aujourd'hui est essentiellement journalistique par ce double trait, rinformation rapide, Vabsence de style. Si les chroniques disparaissent des journaux, c'est que les livres, les pièces sont des chroniques.
Je ne doute pas que beaucoup d'esprits ne trouvent alarmants ces symptômes et ne soient disposés à en conclure, comme on l'a fait brillamment \ que l'intelligence, avec le progrès économique, rétrograde devant la force, et à prononcer le déclin de l'art en général, de la littérature française en particulier. C'est excessif. Cherchons plutôt l'endroit de la médaille, et nous verrons peut-être, avec deux nouvelles conséquences du succès, la nécessité de conclure justement le contraire.
1"* Le succès atteste, sinon l'intelligence, au moins la réceptivité croissante du public. Nous sommes de plus en plus avertis et sensibles. Nous ne savons pas encore très nettement ce qu'il nous faut, mais il nous faut quelque chose. Le public contemporain ne juge