FAIRE, DÉFAIRE, REFAIRE
14 août 1866.
La politique territoriale peut se résumer dans ces trois mots:
FAIBE, DÉFAIRE, REFAIRE.
Le véritable emblème de cette politique sans fond, c'est le tonneau des Danaïdes, les diplomates remplissant le rôle des cinquante filles de Danaûs précipitées dans le Tartare après qu'elles eurent égorgé les fils d'Égyptus. Pauvres diplomates ! quelle tâche !
Nous avons là, sous les yeux :
Les Frontières de la France y par M. Théodore Lavallée, oU" vrage couronné par TAcadémie française;
La Correspondance de Napoléon /*', publiée par ordre de l'empereur Napoléon III ; vingt volumes, s'arrêtant à i810;
L'Histoire des cabinets de VEurope pendant le Consulat et l'Empire, par M. Armand Lefebvre ;
L'Histoire du Comulal et de F Empire, par M. Thîers;
L'Histoire des deux Restaurations, par M. de Yaulabelle ;
L'Histoire de dix ans, par M. Louis Blanc;
Enfin, la Politique impériale, composée de tous les discours et de toutes les proclamations de Tempereur Napoléon III, depuis le iO décembre 1848 jusqu'en juillet 1865.
C'est en vain que nous nous épuisons à chercher et à trouver, dans ces quatre-vingts volumes qui nous entourent, la trace d'une politique dont les pensées, les paroles, les principes, les actes ne se démentent pas ; trace à laquelle nous puissions nous attacher et que nous puissions convertir en règle et en précepte.
Art de prendre et difficulté de garder : serait-ce donc là toute la politique territoriale, ne reculant que pour avancer et n'avançant que pour reculer?
Les frontières naturelles ne seraient-elles donc qu'une expression militaire menteuse, puisque jamais on ne les a atteintes sans les dépasser?
Les nationalités ne seraient-elles aussi qu'une étiquette diplomatique mensongère, puisqu'il n'y a pas d'exemple qu'une question de nationalité respectée mise en balance avec une question de limite reculée^ celle-ci ne l'ait pleinement emporté sur celle-là?
Soyons francs! Depuis que la guerre a éclaté entre l'Autriche et la Prusse, nous nous berçons dans l'espoir que les limites de la France, qui, en 4860, ont été reculées jusqu'aux Alpes, seront reculées en 1866 jusqu'au Rhin, conformément à cette fameuse déclaration de Francfort, en 1814 :
«Les souverains alliés sont unamimement d'accord sur la puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son intégrité^ et en se renfermant dans ses limites natureu^es^ qui sont le Rhm, les Aipes, les Pyrénées. ïi (1)
Ce qui nous arrête pour incorporer à la France la Belgique, la Prusse rhénane, la Hesse rhénane et la Bavière rhénane, est-ce un scrupule? Oserions-nous le prétendre et le soutenir sans que le rouge nous montât au front ou que le rire desserrât nos lèvres?
Lorsqu'on a dit « frontières naturelles » , il semble que cela suffise; il semble qu'elles se tracent d'elles-mêmes et qu'il n'y ait qu'à en prendre possession. Cependant rien n'est plus arbitraire, plus compliqué et moins simple. Pourquoi tel fleuve
(1) Les Fnmtières de la France^ page 100.