FAIRE, DÉFAIRE, REFAIRE
plutôt que tel autre? Pourquoi telle chaîne de montagnes, moins haute, mais plus éloignée, au lieu de celle-ci, moins éloignée, mais plus haute ?
Lorsqu'on a dit « naiùmalitA » , il semble que cela suffise ; il semble qu'il n'y ait qu'à s'incliner respectueusement devant elles. Cependant aussi rien n'est plus arbitraire, plus compliqué, moins simple. Où conmience la nationalité? où finit-elle? A quels signes visibles se reconnaît-elle ? Après combien d'années d'incorporation par la conquête ou autrement se prescrit-elle?
Quand dpnc reconnaîtrons-nous que le moment devrait être venu de ne plus refaire pour défaire, et de ne plus défaire pour refaire?
Quand donc l'évidence nous ouvrira-t-elle les yeux et nous montrera-t-elle qu'il n'y a que la politique de continent à continent, la politique iifTEaGONTiMEiîTALE, qui soit à la fois stable, grande et simple I
Le jour où l'idée que nous personnifions et que nous soutenons, le jour où l'idée de l'Union européenne s'imposera par sa nécessité impérieuse comme contre-poids indispensable de l'Union américaine, ce jour-là, à peine en croira-t-on sa mémoire lorsqu'on se souviendra qu'en 1866 ce fut une grosse, une très-grosse question que celle de savoir si la Prusse, victorieuse de l'Autriche, s'incorporerait, moins l'Autriche, tous les États composant la Confédération germanique, ou n'en prendrait que la moitié? Si elle passerait de dix-huit miUions à trente-six millions d'habitants, ou si elle s'arrêterait au chiSre de vingt-trois millions? Si le Mein serait ou ne serait pas déclaré sa limite naturelle?
Lorsqu'on relit, dans V Histoire de dix ans^ par M. Louis Blanc, le chapitre m du tome IV, consacré à la politique extérieure de la France sous la présidence du conseil de M. Thiers, alors ministre des affaires étrangères, et qu'on rapproche de ses discours des 14 et 18 mars 1867 au Corps législatif ce chapitre, on se demande si l'on est bien sûr d'être éveillé.
Ce chapitre m du tome IV de V Histoire de dix ans est curieux. En voici quelques extraits, qui empruntent aux circonstances du moment un vif intérêt :
«La Tieîlle politique de la France, on le sait, a eu pour but Tabais-
sèment de la maison d'Autriche. La guerre de Trente ans fut le chefd'œuvre delà politique de Richelieu; et Louis XIV essaya de porter le dernier coup à la puissance autrichienne en plaçant son petit-fils sur le trône de Charles-Quint. Plus tard. Napoléon ne fit que reprendre et exagérer la politique de Henri IV et de Richelieu, lorsqu'il se déclara le protecteur de la Confédération germanique. C'était toujours l'Ailemagne opposée à l'Autriche ; seulement, il aurait fallu opposer à l'Autriche une Allemagne indépendante et non pas une Allemagne en tutelle. ))
«... En présence de l'empire ottoman condamné à une mort inévitable, la politique de la France révolutionnaire, faisant suite à celle de Henri IV, de Richelieu et de Napoléon, consistait à contracter avec la Russie et la Prusse, contre l'Angleterre et l'Autnche, une alliance d'intérêts ayant pour résultats voulus et prévus l'établissement définitif des Russes à Constantinople et la consécration de leur prépondérance en Asie ; l'établissement de la France en Syrie et en Egypte et la consécration de sa prépondérance sur la Méditerranée, devenue un lac français; la reconstitution du royaume de Pologne avec l'adjonction de la Gallicie ; l'agrandissement de la Prusse aux dépens de l'Autriche pour prix de la ligne du Rhin cédée à la France; et, comme conséquence nécessaire de la ruine de l'Autriche, l'indépendance de l'Italie. »
Ces extraits suffisent pour montrer jusqu'à quel point la prétendue politique traditionnelle de la France peut se démentir, et jusqu'à quel point ses prétendus hommes d'État peuvent pou^er l'inconséquence; car si leurs passions eussent prévalu le lendemain de la victoire de la Sadowa, remportée par la Prusse, au lieu de triompher de cet abaissement de la maison d'Autriche, poursuivi depuis 1610 jusqu'en 4847, nous nous fussions mis en marche sur Berlin pour venger Vienne, 1866 contredisant ainsi : — 1610, Henri IV; 1635, Richelieu; 1650, Mazarin ; 1840, M. Thiers; 1847, M. Guizot.
Attachez-vous donc h la politique territoriale, à ses guerres et à ses œuvres, si l'abaissement de l'Autriche est, en 1866, ce qui vous afflige et ce qui vous inquiète !
Allez donc défaire ce que la Prusse vient de faire !
Ce désarroi, cette incertitude des esprits dont nous avons sous les yeux le spectacle instructif ne sont-ils pas la preuve manifeste que ces guerres de trente ans, que ces guerres de onze ans, que ces guerres de sept ans, que ces guerres de vingt-cinq ans, qui ont duré de 1790 à 1815, n'ont servi qu'à
FAIRE, DÉPAIRB, REFAIRE 277
creuser des lacs de sang humain, qu'à ruiner les peuples, et, sous le nom d'équilibre européen, qu'à fonder l'instabilité européenne !
Vous vouliez à tout prix l'abaissement de la maison d'Autriche : maintenant qu'il est accompli, vous le déplorez et TOUS n'en voulez plus! Que voulez-vous donc? Si vous le savez , dites-le , défenseurs de la politique territoriale , défenseurs de la paix armée, défenseurs des armées permanentes, défenseurs du recrutement militaire obligatoire I Ce que nous voulons, nous, on le sait. Nous n'avons pour la maison d'Autriche ni prédilection ni haine. Son abaissement ne nous attriste ni ne nous réjouit, pas plus que l'élévation de la Prusse ne nous inquiète ni ne nous rassure.
Cette politique d'États inégalement taillés dans le même continent, bataillant entre eux, tantôt ennemis et tantôt alliés, se brouillant pour se réconcilier et se réconciliant pour se brouiller, est aussi arriérée, à nos yeux, que celle des ducs, comtes et barons qui guerroyaient les uns contre les autres, de colline à colline et de donjon à donjon, aux temps de la féodalité.
Ce qui se passe en Allemagne^ c'est encore de la pure féodalité ; seulement, c'est de la féodalité sur une plus haute échelle.
Notre politique, à nous, ne se nomme ni la politique de Richelieu, ni la politique de Mazarin, ni la politique de Louis XIV, ni la politique de Napoléon I", ni la politique de M. Thiers, ni la politique de M. Guizot, ni la politique de la France, ni la politique de l'Autriche, ni la politique de l'Espagne, ni même la politique de la Prusse ; elle se nomme la politique de l'Europe.
Ce qui lui importe, ce n'est pas l'abaissement de l'Autriche ni l'élévation de sa rivale, quelle qu'elle soit; c'est l'abaissement de toutes les frontières et la neutralisation de tous les détroits ; ce qui lui importe, ce n'est pas que tels États du même continent s'agrandissent et que tels autres se rapetissent, que les uns succombent et que les autres survivent ; ce qui lui importe, c'est que les peuples de ce même continent y jouissent tous de la même liberté, de* la même sécurité, de la même prospérité, et qu'au lieu de prendre pour prétendues
limites naturelles les fleuves et les montagnes, leur seule limite naturelle soit désormais la mer.
Notre politique, à nous, c'est la politique des peuples, suo* cédant à la politique des gouvernements; c'est la politique de la paix et de la civilisation succédant à la politique^de la guerre et de la dévastation; c'est la politique virile succédant à la politique puérile, à la politique se caractérisant d'elle-même par ces trois mots : faiu, DiFAiES, aiFAmi.