DE L'ADRESSE
6 mars 1866.
L'adresse du Corps législatif en réponse au discours impérial avait gardé le silence sur la question qui met aux prises l'Autriche et la Prusse, qui ébranle la Confédération germanique et menace l'autonomie du Sleswig-Holstein.
L'adresse du Corps législatif avait eu raison.
L'opposition, représentée par MM. Jules Favre, Pelletan, Béthmont, Marie, Malézieux, le duc de Marmier et Ernest
Picard, n'a pas voulu qu'il en. fût ainsi; elle a présenté ramendement additionnel suivant :
(( Mais^ pour être durable, cette paix doit reposer sut le respect du droit. Nous ne pouvons le violer en Allemagne sans manifester hautement notre désapprobation.
» La France, qui se gloriûe d'avoir rétabli le dogme de la souveraineté populaire, se doit à elle-même de protester contre des conventions dans lesquelles la force dispose des peuples. »
Cet amendement, appuyé par M. Thiers, a été renvoyé à la commission de l'adresse. Renvoyé à la commission de l'adresse et admis par elle, il s'est transformé et il est devenu l'article additionnel qu'on va lire :
« Nous donnons notre adhésion à la potitique suivie par Votre Majesté à regard de T Allemagne. Cette politique de neutralité, qui ne laisse pas la France indifférente aux événements, est conforme à nos intérêts. »
Non satisfaits apparemment de cette rédaction de la commission, les auteurs de l'amendement primitif ont eux-mêmes amendé leur amendement en ces termes :
a En présence des événements qui agitent l'Allemagne, nous serons heureux de voir le gouvernement persé\érer dans les principes exprimés par ses dépêches. »
Débat sur une pointe d'aiguille entre M. Jules Favre et M. Rouher.
Rejet de l'amendement de M. Jules Favre à la majorité suivante : 218 voix contre 21.
Rejet à la majorité de 215 voix contre 30 d'un autre amendement proposé par MM. Morin, Haentjens, Piccioni, Goërg et de Tillancourt, ainsi conçu :
« En nous associant à la sage politique de neutralité suivie par Votre Majesté dans les affaires d'Allemagne, nous nous associons aussi aux vœux exprimés, à plusieurs reprises, par votre gouvernement pour que les populations des duchés de l'Elbe soient consultées sur le règlement de leurs destinées.
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<{ Nous espérons^ notamment^ que les populations danoises entevôes au Danemark^ notre ancien et fidèle allié^ lui seront rendues^ ainsi que le demandent et le sentiment de la justice et les véritables intérêts de l'Allemagne. »
Enfin, vote à la, majorité de 238 voix contre 14 de la rédaction de la commission, rédaction appuyée par M. Emile Ollivier.
Cet article additionnel, en contradiction avec plusieurs déclarations impériales que nous nous abstiendrons de rappeler et de citer, fait entrer la politique extérieure de la France dans la voie d'où il est à souhaiter qu'à l'avenir elle ne sorte plus.
Une rédaction plus nette nous eût convenu mieux encore. Si cela eût été possible, nous eussions préféré que la commission, puisqu'elle rompait le silence qu'elle avait d'abord gardé, se fût exprimée en ces termes :
« Désormais^ la France entend rester étrangère aux questions qui lui sont étrangères. »
Qu'on né se hâte pas de dire que le jour où la France ferait une pareille déclaration, la France signerait son abdication ! Loin de signer son abdication, elle serait plus forte, plus redoutable et plus redoutée que jamais, car de ce jour-là daterait sa véritable grandeur.
Imaginez-vous la France ne s'occupant plus que d'elle seule et s'en occupant avec toute l'activité de son esprit !
Imaginez-vous la France si libre, que le mot de liberté disparaisse de toutes ses discussions l
Imaginez-vous la France ayant enfin mis la dernière main aux mailles de son réseau de chemins de fer attardé, et l'ayant complété, y compris les chemins de fer conmmunaux !
Imaginez-vous la France, avec ses riches bassins et ses montagnes pittoresques, à l'état de parc anglais émaillé de thermes et baigné par deux mers : l'Océan et la Méditerranée !
Imaginez-vous la France inondant de lumière et de jour ses villes de province, y portant l'animation avec le travail, et la longévité avec la salubrité !
Imaginez-vous la France donnant à l'Europe le beau spec-
LA DISCUSSION DE L'ADRESSE DE 1866 t
tacle et l'utile exemple d'un grand État s'étant mis laborieusement à l'étude de tous les problèmes économiques et sociaux qu'il faut résoudre, sous peine de révolution sociale I
Imaginez-vous la France ayant simplifié à ce point son budget, qu'il ait pour votants tous les contribuables, et que l'impôt forcé ait fait place à l'impôt volontaire, comme l'emprunt volontaire a succédé à l'impôt forcé!
Imaginez-vous la France s'élevant au-dessus de toutes les petites querelles de partis, les réduisant d'eux-mêmes au silence, cessant de prendre part à tous les commérages de la diplomatie, et n'étant occupée que d'aplanir les obstacles de toute nature qui s'opposaient au plein essor de toutes ses facultés !
Imaginez-vous la France protestant contre la stérilité et la décadence dont on l'accuse et se hâtant de donner naissance à des génies, à des esprits, à des talents qui n'aient rien à envier aux talents, aux esprits et aux génies qui ont illustré le dix-septième et le dix-huitième siècle !
Imaginez-vous la France tenant à ce que chez elle les lettres et les arts ne restent pas en arrière de la science 1
Imaginez-vous la France déployant sur tous les peuples en contemplation les deux ailes de son génie,, et ces deux ailes étant Tune la paix et l'autre la liberté !
Imaginez-vous, enfin, la France ayant — selon l'expression de Napoléon P' — entrepris la « conquête morale » de l'Europe!
Se proposer un tel but et l'atteindre, serait-ce abdiquer?
Le temps est passé de la politique territoriale, puisqu'il n'y a plus de conquérants.
Le temps est passé de la politique matrimoniale, puisque les princes et les princesses qui se marient n'apportent plus en dot des provinces, des duchés, d^s démembrements de royaume et d'empire.
Le temps est venu de la politique sociale, celle-ci unissant en faisceau tous les peuples civilisés et n'ayant plus à combattre qu'un seul ennemi commun : la barbarie.
Qu'est-ce que la barbarie? C'est tout ce qui fait honte à la société, c'est tout ce qui fait douter d'elle. Et comment n'en pas douter, quand on voit encore tant d'hommes qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter I Et comment n'en pas douter.
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quand on assiste à tant de misères imméritées! Et comment n'en pas douter, quand on se borne à mettre en prison les malfaiteurs et à guillotiner les meurtriers, et qu'on entretient à grands frais ces universités et ces écoles primaires du crime qui se nomment maisons de force et de correction I Et comment, enfin, n'en pas douter, quand on voit tant d'hommes éminents perdre un temps précieux en débats oiseux... sur ce qu'ils appellent la question de l'Elbe !