LES VILLES ET LES CAMPAGNES
10 mars 1866.
Les campagnes ont intérêt à vendre cher le blé qu'elles produisent; les villes ont intérêt à acheter bon marché le pain qu'elles consomment.
Vendre le blé cher et acheter le pain bon marché, est-ce possible?
— Non.
— Si l'un des deux intérêts contraires doit être préféré à l'autre, lequel devra avoir la préférence?
— Aucun.
— Qu'y a-t-il donc à faire? Faut-il laisser s'exhaler dans le vide les plaintes de l'agriculture? Faut-il adopter ce que propose M. Pouyer-Quertier : et ce qu'il propose, c'est, jusqu'à 20 francs l'hectolitre, d'opposer, pendant cinq ans, à l'entrée en France des blés étrangers, une barrière fixe de la hauteur de 2 francs par hectolitre ?
— Avant tout, ce qu'il y a à faire, c'est de ne pas renverser l'ordre légitime, l'ordre vrai; c'est de ne pas subordonner les principes aux faits : ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas tenir grand compte des faits, qu'il ne faut pas les observer avec attention et les approfondir. Tout fait est un effet, et tout effet est le chemin qui conduit à la connaissance de la cause. Ne pas remonter à la cause et s'arrêter à l'effet est le propre des esprits superficiels et des multitudes ignorantes. S'il y a tant de faits regrettables qui se perpétuent dans la société et
la troublent, c'est que la politique, qui aurait dû être la première des sciences d'observation, est encore à fonder. Elle n'est pas même la dernière. La politique à Tétat de science n'existe pas. La preuve matérielle de la vérité de cette allégation est dans le rapprochement de ces deux textes de loi :
Décret du 17 féûrier 1852.-^ « Sont assujettis au timbre les journaux ou écrits périodiques traitant de matières politiques ou d'économie sociale. »
Décret du 28 mars 1852. — « Sont exempts de timbre les journaux et écrits périodiques et non périodiques exclusivement relatifs aux lettres^ aux SCIENCES... »
Ces deux décrets ont raison : effectivement, c'est l'ignorance et non la science qui gouverne. La politique mérite la maculature que lui imprime le timbre. C'est son châtiment, c'est son amende, c'est son expiation.
Subordonner toujours les faits aux principes, et jamais les principes aux faits : — telle est notre règle invariable, inflexible, absolue; tel est en toute question notre critérium. Avec ce fil, il n'y a pas de labyrinthes desquels on ne soit assuré de pouvoir sortir.
— Comment échapperez-vous au dédale dans lequel s'égare la discussion sur le paragraphe septième de l'adresse?
— De la façon la plus simple : par le principe qui doit dominer tous les faits, par la liberté, à laquelle porterait une impardonnable atteinte le droit de 2 francs dont M. Pouyer- Quertier réclame l'établissement pendant cinq ans.
Ingrats ! si dans un an, si dans deux ans vous aviez une mauvaise récolte, comme cela vous est arrivé notamment en 1846 et en 1861 , ne seriez- vous pas trop heureux que l'étranger, que l'Amérique, que l'Egypte, que la Russie vous donnassent le blé qui ferait défaut à vos populations, touj ours trop pronaptes à s'alarmer?
Réciprocité! réciprocité! Que le commerce des blés soit pleinement libre, qu'aucune taxe ne le grève, qu'aucune entrave ne le gêne, dût notre agriculture momentanément en souffrir !
Nous disons momentanément, et nous soulignons le mot, car il ne faut pas que notre agriculture souffre.
C'est avec raison qiîe M. de Tillancoart a rappelé les paroles prononcées par l'empereur des Français à Touverture de la session législative de 1857 :
« Les progrès de Tagriculture doivent être un des objets constants de notre sollicitude, car de son amélioration ou de son déclin date la prospérité ou la déchéance des empires. »
Non, il ne faut pas que notre agriculture souffre.
Disons -le hautement! nous sommes avec M. Pouyer- Quertier lorsqu'il réclame avec insistance l'accomplissement des promesses contractées par la lettre impériale du 12 janvier 1860, et qu'il ajoute que les travaux auraient dû précéder les réformes.
Oui, en effet, cela eût été plus logique, cela eût été plus sage, cela eût été prudent.
Il n'y a qu'une seule manière de réparer le temps perdu, c'est de ne plus perdre un jour, une heure, une minute, une secgnde... Tous à l'étude ! tous à l'œuvre I
L'agriculture souffre : -^ voilà le fait.
Ce fait n'a pas de contradicteurs; il n'est pas nié, il n'estpas contesté.
Quels sont les moyens de mettre fm à cette souffrance?
C'est d'abord de tenir les engagements qui ont été solennellement pris. Les colonnes du Moniteur de février et de mars 1860 sont là pour l'attester.
Oui, (( Textension des grands travaux qui ont été annoncés, l'achèvement rapide de nos canaux, de nos chemins de fer, de nos chemins vicinaux, de nos chemins départementaux, tout cela doit être fait dans le plus bref délai possible. Il n'est pas admissible qu'on laisse plus longtemps les cours d'eau, qui sont les forces mouvantes du pays, dans la situation déplorable où ils sont. »
S'exprimant ainsi, M. Pouyer-Quertier a raison, et sur ce point nous pensons comme lui, quoiqu'il y ait enlre lui et nous la différence- qui sépare le protectionisto du libre échangiste.
Pourquoi, depuis six ans qu'ils ont été annoncés et promis, ces travaux n'ont-ils pas été entrepris, ces travaux n'ont-ils pas été exécutés?
Répondra-i-on qae c'est l'argent et que ce sont les bras qui ont manqué? Si les bras manquent, il y a un moyen bien simple de les rendre moins rares : c'est de ne pas les détourner du travail auquel l'apprentissage les avait exercés.
Quant à l'argent, s'il n'avait pas été abondant à ce point d'être embarrassé de trouver un fructueux emploi, il ne fût pas allé s'échanger contre des actions de chemins do fer espagnols et suisses, autrichiens et italiens, et contre des obligations mexicaines et ottomanes.
Il y a des saisons pour toutes les semences et des temps pour toutes choses. Avant d'appartenir à l'Europe, l'argent de la France appartient et doit appartenir à la France : car il ne faut pas oublier que le libre échange est une bataille à outrance, avec cette seule différence que la guerre se nomme concurrence, que la gloire se nomme prospérité, que la défaite se nomme ruine ; que les combattants, au lieu d'être des hommes contre des hommes, sont des produits contre des produits, que les boulets sont des ballots et que les conquêtes sont des débouchés. Sous peine de risquer que la France ne soit vaincue par les autres nations industriellement et commercialement ses rivales, il faut que les armes soient égales et que ne manquent pas les munitions.
A cet égard, il n'y aurait qu'une voix, il n'y aurait qu'un cri, si la France était en pleine possession de la liberté qui lui est due, de la liberté qu'elle aura. Le temps qu'elle perd à revendiquer la liberté de réunion, la liberté d'association, la liberté de la presse, la France l'emploierait à dénouer ou à rompre tous les liens qui font obstacle à l'essor de sa prospé* rite.
Dans tous les articles de journaux oii on le rencontre à chaque ligne, sur toutes les lèvres d'où il tombe à chaque instant, le mot liberté s'effacerait pour faire place au mot