LA QUESTION LA PLUS IMPORTANTE
3 septembre 1866.
Si nous ne fermons pas avant de Tavoir pleinement épuisée la discussion que nous soutenons contre la France et VEpoque^ auxquelles le Sièck paraît avoir éprouvé le besoin de se joindre spontanément, c'est qu'il n'est pas de question plus importante que la suppression des armées permanentes, et qui intéresse un aussi grand nombre de familles. Ne l'oublions pas! Cent mille familles sont placées chaque année dans l'étroite alternative de se voir arracher le plus sain de leurs membres, le plus robuste, à moins de le racheter en payant à la caisse d'exonération militaire la somme de 2,300 francs, représentant le plus lourd des impôts directs, un impôt de quotité équivalant à 230 millions. (La contribution foncière, la contribution assise sur toute la richesse immobilière de la France n'atteint pas 170 millions.)
Après qu'il aura été tiré au sort, après qu'il aura été examiné de la plante des pieds au sonunet de la tête, conune autrefois quand il s'agissait d'un nègre à acheter; après que l'on aura constaté qu'il n'a pas de varicocèle ou d'hydrocèle ; après que l'on aura reconnu qu'il n'est ni épileptique, ni cataleptique, ni paralytique, ni aliéné, ni crétin, ni idiot, etc., etc. ; après que l'on aura déclaré qu'il est sain de corps et d'esprit, s'il n'a pas 2,300 francs pour s'exonérer, que deviendra ce fils de vingt ans qui allait enfin pouvoir rembourser à ses parents, par son
travail, ce qu'il leur avait coûté? Où sera-t-il envoyé? Sera-ce en Crimée, pour protéger les Turcs contre les Russes? sera-ce en Italie, pour défendre les Italiens contre les Autrichiens? sera-ce en Algérie? sera-ce en Chine? sera-ce en Cochinchine? sera-ce au Mexique, pour y braver le vomito?
Baste ! qu'importe aux nouveaux rédacteurs de la, France, de Y Époque et du Siècle/ Que leur manque-t-il? N'ont-ils pas du feu en hiver, de la glace en été, le bois de Boulogne pour se promener le matin, des spectacles le soir, s'ils s'ennuient? N'ont-ils pas près d'eux leur mère, leur femme ou leur fille pour les soigner s'ils ont la plus légère fièvre?
Intitulant son article : L'ARMÉE, la France nous répond vaillamment :
« Savez-vous ce qu*a fait cette armée, dont vous voulez non-seulement réduire l'effectif, mais abolir les cadres ? Elle a fait la France ; cela vaut assiu'ément quelques centaines de millions. Elle a reconquis notre territoire sur l'étranger ! »
Nous ne l'ignorons pas ; nous ne nions pas que l'armée a eu sa raison d'être et de subsister aussi longtemps qu'elle a été la conquête.
Trouvez-vous la France trop petite territorialement?
Voulez-vous partager l'Europe en deux empires : l'empire d'Orient, aux mains de la Russie, et l'empire d'Occident, aux mains des successeurs de Charlemagne et de Napoléon I"?
Soit!
Alors nous comprendrons l'armée ; mais une armée pour ne rien conquérir, mais une armée pour aller se jeter dans des interventions inextricables, qu'on ne sait plus comment dénouer, mais une armée pour entreprendre des expéditions lointaines, d'où l'on ne sait plus comment revenir, voilà ce que notre raison, voilà ce que notre humanité, voilà ce que notre patriotisme se refusent obstinément à comprendre !
A cet égard, nous continuons de penser exactement en septembre 1866 ce que nous pensions en 1844, alors que nous applaudissions à ces paroles que nous lisions, le 5 novembre, dans le Progrès du Pas-de-Calais :
« La France vous demandera compte, ne fussent-ils qu'en petit