LES QUESTIONS EXTERIEURES
4 septembre 1866.
Existe-t-il encore en Europe d'autres questions politiques extérieures que des questions agonisantes, mais entretenues par une diplomatie plus intéressée que consciencieuse avec le même soin que le médecin besoigneux, qui compte peu de malades, met à les empêcher à la fois et de guérir et de mourir?
Notre avis est que si les gouvernements se contentaient d'avoir à l'intérieur une puissante gendarmerie, et à l'extérieur un bon personnel de consuls chargés d'affaires, les questions extérieures s'évanouiraient d'elles-mêmes, comme l'ombre devant la lumière, comme l'erreur devant la vérité.
En 1822, les questions extérieures, au dire de M. Chateaubriand, dans son livre intitulé : le Congrès de Vérone^ étaient celles-ci, que nous transcrivons textuellement :
« Cinq affaires ont été agitées au Congrès de Vérone :
» io La traite des nègres;
» 2° Les pirateries dans les mers de rAmériquc ou les colonies espagnoles ;
» 3» Les démêlés de FOrient entre la Russie et la Porte ;
» 4» La position de l'Italie ;
» 5» Les dangers de la révolution d'Espagne relativement à l'Europe.
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» Avec ces questions générales s'en présentaient trois autres particulières :
» 1° La navigation du Rhin; » 2° Les troubles de la Grèce; » 3** Les intérêts de la régence d'Urgel.
De ces huit questions agitées au Congrès de Vérone, il n'en reste plus, en réalité, qu'une seule : la question d'Orient, puisque la position de l'Italie est désormais chose réglée.
Les infructueuses et opiniâtres tentatives renouvelées en 1 863 par la France ont démontré que tous les efforts qu'on ferait pour rapprocher les trois tronçons de la malheureuse Pologne, partagée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, n'aboutiraient qu'à l'impuissance la plus mortifiante.
Pour qu'il en eût été autrement, il eût fallu que l'Autriche, alliée apparente en 1863 de l'Angleterre et de la France, eût donné l'exemple du désintéressement à la Prusse et à la Russie.
Or c'est ce que l'Autriche n'a pas fait.
Il y a lieu d'ajouter que le comte de Bismark est sur le point d'incorporer dans sa nouvelle Confédération de l'Allemagne le grand-duché de Posen, qui ne faisait pas partie de l'ancienne Confédération germanique : lorsque ce fait sera accompli, ne sera-ce pas une nouvelle raison de considérer la question de Pologne coname une question ensevelie plus profondément que jamais?
Disons-le! à moins d'une révolution européenne très-prochaine, pour quiconque ne se paye pas de mots sonores et d'apparences menteuses, il n'y a plus, il ne saurait plus y avoir de question de Pologne que dans les manifestes de l'émigration polonaise de France et d'Angleterre, manifestes destinés à avoir le même sort que les proclamations de l'émigration irlandaise aux États-Unis.
L'humanité exige qu'on le répète souvent à tous les malheureux émigrés polonais dont, à Paris et à Londres, on a exploité indignement la crédulité, exploitation qui a été jusqu'à l'intimidation. C'est ce devoir que nou^ remplissons.
Mais sont-ils réellement à plaindre?
On en doute lorsqu'on voit dans quels efforts impuissants se débat et se consume la nationalité grecque, cette natioaa-
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lité exhumée qui, de 1821 à 1830, passionna si vivement, en Europe, tous les esprits généreux, les esprits les plus grands, Château briand et Byron.
L'Allemagne et l'Italie s'étant prêté un mutuel concours poor fonder Tune et l'autre, l'une par l'autre, leur unité, l Europe, nous l'avons dit, n'a plus à vider que la prétendue question d'Orient.
Lorsqu'on lit tous les volumes, toutes les brochures, tous les discours auxquels elle a donné naissance, cette question paraît immense, inextricable; mais lorsqu'on la regarde de près, avec ses yeux et son bon sens, il n'y a pas de question plus bornée et plus simple.
En réalité, il n'y a point de question européenne d'Orient; il n'y a qu'une question de liberté des mers à garantir par le désarmement, et la neutralisation en droit et en fait de tous les détroits, à commencer ou à finir par le détroit des Dardanelles.
Toutes les puissances maritimes, sans exception d'une seule, même l'Angleterre, ont intérêt à ce que la liberté et la sécurité des mers soient entières,. à ce qu'il n'existe plus sur aucune mer ni féodalité ni piraterie.
Plus de mers fermées par des traités ! Plus de mers barrées par des canons ! Plus de droit littoral !
Dans un avenir qui ne saurait être éloigné, la force relative des nations maritimes se mesurera exclusivement au nombre des navires que chacune d'elles s'enorgueillira de compter.
Si l'empire turc, s'effondrant sous le poids de ses dilapidations, disparaît dans le goufiùre du déficit que creuse cet État avec une activité qu'il ne met qu'à cette tâche, Angleterre, Autriche, Espagne, France, Italie, Portugal, Suède et Russie en seront quittes pour ériger Constantinople en ^ille libre toujours ouverte et en port franc.
Constantinople, avec sa population flottante, compte 1,100,000 âmes; sa population fixe est de 855,000 d'habitants. Cette ville a donc à elle seule et par elle-même une importance qui suffit à son inviolabilité.
Savoir si les Turcs valent plus ou valent moins que les raïas ; si les musulmans valent plus ou valent moins que les chrétiens d'Orient, que les six natio9is ': la nation grecque, la nation arménienne, la nation arménienne*iinie, la nation
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Israélite, la nation catholique, la nation protestante, est une question intérieure, une question turque : ce n'est pas une question extérieure, ce n'est pas une question européenne. L'Europe n'a rien à y voir, et n'a pas plus à s'en mêler que du sort des Romains à Rome ou des Espagnols en Espagne. Une seule question intéresse l'Europe en droit et en fait : c'est la question de liberté, de neutralité et de sécurité maritimes.
Réduite à ces termes vrais, réduite à ces termes étroits, il n'y a plus de motif, il n'y a plus de raison pour qu'en prévoyance de la chute de l'empire turc et des conflagrations que pourrait causer cette chute, l'Europe se ruine en armées permanentes, dont le poids écrasant est un immense obstacle à l'essor de son commerce, de son industrie et de son crédit, ce levier d'une puissance incalculable.
N'exagérons rienl Oui, cela est vrai, l'empire turc, livré aux usuriers, est mal administré, et l'on a peine à distinguer comment il pourrait l'être mieux avec la dédaigneuse insouciance qui caractérise les Turcs; mais, si elle est un empêchement à la prospérité des États, la mauvaise administration n'est pas un obstacle à leur longévité. Combien d'États ont résisté pendant des siècles au gaspillage de leurs souverains, à la vénalité et à l'incapacité de leurs fonctionnaires !
Une bonne politique serait donc celle qui rayerait de ses dépêches ces mots : Chute de Vempire turc, question cTOrientj et qui les remplacerait par ceux-ci : Liberté des mers, neutralisation des détroits.
On pourrait comparer l'Europe à un navire qui, faute d'un tirant d'eau suffisant pour le tenir à flot, va échouer sur un banc de sable, si ce banc de sable n'est pas évité par une manœuvre aussi rapide qu'habile : faute d'un tirant d'idées suffisant pour la tenir à flot et d'une manœuvre rapide autant qu'habile, l'Europe est menacée d'échouer en vue du port. Si elle ne jette pas à la mer, sans hésiter, le lest des armées excessives qui la surchargent, nul ne peut calculer ce qu'il faudra verser de sang pour la raflouer.
Supposons qu'éclate la guerre ; supposons que, blessé dans son orgueil, plus encore que déçu dans ses espérances, le peuple français pousse son gouvernement jusqu'aux bords du Rhin : qui peut prévoir, attendu la confusion des intérêts et la versatilité des alliances, la France étant aux prises avec