LA QUESTION ROMAINE 5^ I
a été question il y a quelques jours ait opéré, sans opposition aucune, ]a réunion des États pontificaux au royaume d'Italie : que deviendra Rome avec ses trois cents églises, si l'Italie n'en fait pas sa capitale? Ce sera le désert, ce sera le silence, ce sera la ruine.
Quitter Florence pour Rome, après avoir quitté Turin pour Florence, serait une faute que certainement l'Italie ne commettra pas, si elle consulte mûrement son avenir et si elle se regarde attentivement dans les quatre mers qui reflètent son image.
Non, l'Italie, grand pays maritime ayant pour capitale naturellement désignée Naples,grande ville maritime ; non, l'Italie ressuscitée ne prendra pas pour capitale Rome, ville morte et malsaine I Un grand peuple qui se ranime ne se donne pas volontairement pour demeure un tombeau.
La sincérité, autant que la sagesse, exige donc que les Italiens ne laissent à cet égard aux Romains aucune illusion.
11 y a une grande question, c'est la question de la séparation de l'Église et de l'État en Europe comme aux États-Unis; mais cette question, ce ne sera pas la perte par le pape du pouvoir temporel qui la résoudra ; ce sera la maturité de la raison humaine. Or le moment nous pai*aît peu propice pour essayer de convertir en fait cette idée, qui a plutôt reculé qu'avancé, en France, depuis quinze ans.
En elle-même et réduite aux proportions que lui donnent les justes griefs des Romains contre le mauvais gouvernement dont ils se plaignent, la question romaine, ne nous lassons pas de le répéter, n'est qu'une petite question d'administration locale.
23 novembre 1866.
Si Tart de rédiger une circulaire suffisait à Tart de gouverner un État, les amis de lltalie pourraient se livrer à la confiance la plus entière, car la circulaire de M. le baron Ricasoli est assurément irréprochable sous tous les rapports. C'est un cours complet de gouvernement et même de liberté, à Tusage non-seulement du peuple italien, mais de tous les peuples. Tout y est enseigné : la patience prudente, la loyauté scrupuleuse, le respect le plus strict des engagements contractés et de la parole donnée, l'initiative individuelle, l'activité collective, laquelle ne doit pas être confondue avec l'action gouvernementale ; la liberté qui doit éveiller et tenir vivante chez les hommes la conscience de leur propre dignité et de leur propre force; l'économie, l'ordre dans les finances, afin que (( l'Italie cesse de mendier perpétuellement » ; la nécessité de combattre l'ignorance populaire ; enfin, l'union parlementaire éteignant les passions et les rivalités, mais laissant subsister les principes et les systèmes.
Rien de plus judicieusement pensé et de plus correctement exprimé; mais ce n'est pas avec des conseils, ce n'est pas avec des exhortations, ce n'est pas avec des sermons, ce n'est pas avec des prospectus, ce n'est pas avec des programmes,
ce n'est pas avec des circulaires, ce n'est pas enfin avec des paroles que Ton gouverne, c'est avec des actes.
On pourrait parler cent ans sur l'économie, que cela ne supprimerait pas une dépense inutile, si la suppression de cette dépense demeurait une extrémité devant laquelle on hésiterait et on reculerait toujours.
M. le baron Ricasoli est premier ministre, ce n'est pas pour professer, c'est pour agir.
A-t-il une idée arrêtée sur ce que l'Italie devra être dans l'avenir? S'il a cette idée, qu'il se mette résolument à l'œuvre sans perdre de temps en vains discours, et qu'il la traduise clairement, nettement, en projets de loi et en traités convergeant tous vers le même but.
L'Italie affranchie de toute domination étrangère, l'Italie n'étant plus menacée par le Quadrilatère autrichien, l'Italie n'étant plus humiUée dans sa dignité nationale : voilà le grand fait auquel il convient de tout rapporter; car, relativement à l'Italie, le pape Pie IX, gouvernant la ville de Rome, n'est pas plus un étranger que ne l'était, en avril 1866, relativement à l'Allemagne, le premier bourgmestre Gwinner, administrant la ville de Francfort.
Le lendemain du jour où Rome aura cessé d'être occupée par une armée étrangère, alors même que cette armée s'appelle l'armée française, la question de la souveraineté locale du pape ne sera plus qu'une question sans importance réelle, qu'il conviendra de laisser se dénouer par elle-même et toute seule, sans la trancher prématurément et inconsidérément; car si cette souveraineté locale a des inconvénients, ces inconvénients se compensent par d'indéniables avantages.
Si nous avions l'honneur de nous appeler le baron Ricasoli et de porter dans nos mains le sort présent et peut-être le sort futur de l'Italie, Rome, nous l'avouons, ne nous occuperait qu'à un seul point de vue : empêcher à tout prix que le séjour des troupes françaises s'y prolongeât d'une minute de plus que le temps fixé par la convention du 15 septembre
Plus de baïonnettes étrangères, ni baïonnettes autrichiennes, ni baïonnettes françaises, occupant le territoire italien : voilà quelle serait à nos yeux la première, la plus urgente, la plus
8i4 usée
importante question à vider; <5ar, ce jour-là seulement, l'Italie pourra se dire arec vérité et fierté qu'elle »*est refait une seconde nationalité, ce qui est la virginité d'un peuple.
Répétons-le une fois de plus : la première, la grande question pour l'Italie, ce n'est pas la chute du trône pontifical; non, malgré les batailles de Magenta et de Solferino, c'est le départ de Rome des régiments français qui l'ont bombardée, assiégée, occupée, subjuguée, et qui foulent encore sous les pieds de leurs chevaux et sous les roues de leurs oanons le sol italien.
Tout, selon nous, doit donc être suborâc»iiié à oe point culminant.
Cela fait, Naples nous occuperait pltts qpe Rome* S'il y a un danger dans l'avenir pour l'unification et l'unité de l'Italie, i! est à Naples et non ailleurs : aussi, toutes les raisons qu'on a données afin de ne pas choisir Naples pour capitale de l'Italie eussent-elles été précisément celles qui nous l'euaflent fait sans hésitation préférer à Florence.
Le choix de Florence au Ken de Naples a été une immense faute, qu'on reconnaîtra plus tard; souhaitons que ce ne soit pas trop tard.
Choisir Naples, grande ville maritime, au lieu de Plerenee, c'était dire à l'Italie : Vôtre destinée est de derenir ime grande puissance maritime, dirigez vos intérêts et nouez vos alliances en conséquence.
C'est toujours une erreur et une cause de faiblesse pour une nation que de vouloir être à la fois une grande puiasanen territoriale et une grande puissance maritime» B faut awfQÏv opter !
Si l'Italie veut être une grande puiss«oee territoriale, qu'elle conserve son armée, et même, si ^le peut la payer, qu'elle l'augmente l Mais si l'Italie veut être une grande puissance maritime, qu'elle licencie ses trouves et qu'eUs n'ait plus qu'une forte gendarmerie^ afin de pouvoir consacrer toutes les ressources disponibles de so»n budget à l'amélioration de ses ports et à la construction de nombreux bassins de radoub.
La Russie et tes États-Unis n'ont pas de ports dans la Méditerranée : il y a dans ce fait géographique toute une
intarissable source de relations immenses où il dépendra de l'Italie de puiser la richesse et la force.
Mais il faudrait avoir un plan : or quel plan a H. le baron Ricasoli? Que veairil? Où T«-t*il? C'est ce que sa circulaire, si étendue qu'elle soit, laisse compléftement ignorer*
Sous ce nom : el Capitolato^ voici comment M. Ricasoii espérait qu'il parvieiidrait à condlief ces deux exigences : l'indépendance du chef de l'Ëgliâe catholique et la réconciliation avec l'Italie unifiée :
CAPITOLATO
« ART. i*^ Le souverain pontife conserve la dignité, Tinviolabilité et toutes les autres prérogatites de la souveraineté^ et en outre, psr iisp- ^oti au roi et aux autres souverains^ les prééminences qui sottt étabfies par les oeutumes*
» Les cardinaux de k sainte m^e Eglise conservent le tîtredeptinees et les honneurs y re1atiis<
V A&x. 2. Le gouvOTneœent de Sa Majesté le roi d'Italie prend Rengagement de n'opposer aucun obstacle, dans ancune occasion, aux actes que le souverain pontife produit, par droit divin, comme chef de TEglise, et, par droit canonique, comme patriarche d'Occident et primat d'Italie.
» ART. 3. Le môme gouvernement recotmaftt au souverain ponfîfc le droit d'envoyer des nonces à l'extérieur, et s'engage à les protéger ten* qu'ils seront sur le territoire de l'État.
» AHT. 4. Le souverain pontife aura libre coinmlinisatioii avec les évêques et les fidèles, et réciproquement, sans ingérence du gouvernement.
» 11 pourra pareillement convoquer, dans les heux et selon le mode qu'il croira opportuns, les conciles et les synodes ecclésiastiques.
» ABT. 5. Les évêques dans leurs diocèses, et les curés dans leurs paroisses^ seront indépendants de toute ingérence du gouvernement dans l'exercice de leur ministère.
» ART. 6. Us restent cependant soumis au droit commun quand il s'agit de déhts punis par les lois du royaume.
9 ART. 7. Sa Majesté renonce à tout patronage sur les bénéfices ecclésiastiques.
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» ART. 8. Le gouvernement italien renonce à toute ingérence dans la nomination des évèques.
» ART. 9. Le même gouvernement s'oblige à fournir au Saint-Siège une dotation fixe et insaisissable d'un chiiTre à déterminer.
» ART. 10. Le gouTemement de Sa Majesté le roi d'Italie^ afin que t outes les puissances et tous les peuples catholiques puissent concourir à Tentretien du Saint-Siège, ouvrira avec lesdites puissances des négociations pour déterminer la quote-part de chacune dans la dotation dont il est question à l'article précédent.
« ART. 11. Les tractations avec les puissances auront aussi pour objet d'obtenir les garanties relatives à tout ce qui est établi dans les articles précédents.
» ART. 12. Moyennant ces conditions^ le souverain pontife arrivera à un accord avec le gouvernement de Sa Majesté le roi d'Italie^ par le moyen de commissions qui seront déléguées à cet effet. »
11 ne faut pas se faire d'illusions I Toutes les tentatives de transactions entre la papauté et lltalie avorteront. 11 n'y a qu'une seule ligne à suivre : c'est, après le départ de Rome des troupes françaises, l'ajournement de la solution de la question locale jusqu'à la mort du pape Pie IX, époque à laquelle la question se posera avec opportunité et maturité. Le plus souvent, ce qu'on appelle communément « gagner du temps ))j c'est en perdre; mais cette fois, par exception, ce sera en gagner. Les Romains agiraient inconsidérément si, trompés par l'espoir de Rome capitale, ils ne faisaient pas tout ce qui dépendra d'eux pour rassurer Pie IX et le retenir au milieu d'eux. N'étant pas la capitale de l'Italie et n'étant plus la capitale de la catholicité, que deviendrait Rome? Une ville où l'herbe pousserait entre les pavés. Rome serait le Versailles de l'Italie.