MÉMOIRES DU PRINCE DE LIGNE
27 novembre 1866.
B, "^ Vous, mon cher A, qui poussez à la guerre à tout risque, et vous, mon cher G, qui voulez la paix partout et toujours, vous exagérez Tun et l'autre; vous êtes les deux extrêmes, et les extrêmes ont toujours tort.
C. — Et le Juste-Milieuj que vous personnifiez, a toujours raison I
fi. — Oui, précisément parce qu'il ne tombe dans aucun excès.
A. — Alors, comment expliquez-vous qu'en 1848 le Juste- Milieu ait succombé à la tâche, ayant contre lui tous les partis et n'ayant pas pour lui l'opinion du pays?
B. — Il a manqué de résolution.
A. -* C'est comme si vous disiez qu'il est tombé du côté où il penchait. Est-ce que le manque de résolution n'est pas précisément ce qui caractérise le Juste-Milieu? Est-ce que le Juste-Milieu ce n'est pas la défaillance partout et l'impuissance toujours?
B. — Il ne s'agit pas de la politique de 1830 à 1848, mais de la politique de 1852 à 1866.
A. —Soit!
B» — Vous, C, que voulez-vous? Vous voudriez que, comme exemple d'économie donné à l'Italie unifiée, et comme gage de confiance offert à l'Allemagne en voie d'unification, la France désarmât crânement; proposât hautement à l'Europe d'abolir le service militaire, se cachant sous le nom de recrutement obligatoire avec ou sans faculté d'exonération ; appliquât toutes ses forces à élever à leur plus haute puissance le travail et l'épargne ; supprimât toutes les barrières et tous les tarifs; vous voudriez, enfin, qu'on remplaçât cette vieille locution : Vinfluence de la France^ par celle-ci,fplus nouvelle : la prospérité de la France!
G. — Oui, mon cher B, parce que je crois fermement que la France prospère, ce serait la France libre, et que la France libre, ce serait la France régnant moralement sur l'Europe ; ce serait l'Europe habitant Paris.
B. — Vous, A, inutile de vous demander ce que voulez. Vous en êtes encore au lendemain de Waterloo, qu'il vous tarde de venger et d'effacer; vous prétendez que l'Europe ne sera en équilibre sur elle-même qu'après que la France de Charlemagne et de Napoléon sera rentrée dans ses limites naturelles...
A. — Ai-je tort?
B. — Je connais vos phrases, je les sais par cœur; vous dites : Rendre à la France le Rhin pour limite est nécessaire, est indispensable à la consolidation de la dynastie napoléonienne. Vous ajoutez poétiquement ; Au sacre des Bourbons l'eau du Jourdain, mais au sacre des Napoléons l'eau du RhinI Selon vous, l'Europe a le mal de la peur; selon vous, elle ne sera guérie de la peur du mal qu'après qu'elle aura été rassurée, et elle ne sera rassurée qu'après que la France, qui a déjà recouvré le versant des Alpes qui lui manquait, aura re-
couvre dans toute la longueur de son cours la rive du Rhin qui lui manque encore. « é
A. «^ Plu» que jamais, c'est oe que je pense^ surtout après nos deux tristes expéditions à Rome et au Mexique, deux faits malheureux qu'il faut racheter par un grand fait glorieux.