‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 193 sur 205 · C. — Mais comment · texte numérisé non relu

C. — Mais comment

A. -^ Est-ce que la France n'a pas trente-sept millions d'habitants?

C. — L'Allemagne en a autant, sans y comprendre les huit millions d'Allemands qui sont sujets de l'Autriche^ et auxquels, s'ils étaient menacés dans leur indépendance, ne naanqueraient pas de se joindre les cinq millions de Belges; ensemble, cinquante millionSé

A. — Est-ce que la France n'est pas la première nation militaire du monde? Est-ce qu'elle ne l'a pas prouvé en Crimée contre les Russes, qu'elle a forcés de capituler, et en Italie cour tre l'Autriche, qu'elle a contrainte d'acheter la paix au prix de la Lombardie? Est-ce qu'entre cinquante millions d'Allemands et de Belges d'un côté, et trente-sept millions de Français de l'autre côté, la victoire serait un seul instant douteuse? Est-ce que vous en douteriez?

Ci «- Non^ je n'en douterais pas; mais cependant je pense qu'il est des progrès et des perfectionnements avec lesquels le savoir a plus à compter que le courage»

A. — Lesquels?

G. — Les chemins de fer, les télégraphes électriques, les nouveaux fusils, et peut-être même les nouveaux canons, car chaque jour enfante une invention de plus en plus meurtrière.

A« -«— Est-ce que le Français n'a pas autant d'intelligence qu'il a de bravoure ? Est-ce que trois mois ne lui suffiraient pas pour savoir ce qu'un Allemand mettrait une année au moins à apprendre?

B. — Abrégeons.* Que proposez-vous?

A. — ^ C'est vous, mon cher B^ qui l'avez dit : je suis Vexr trêmede C. Je propose donc que, sans aucun retard, la France prévienne à haute voix le gouvernement prussien qu'elle n'entend nullement le gêner dans son œuvre de complète unification de l'Allemagne septentrionale, méridionale, occidentale et orientale, mais sous la condition expresse que cette œuvre aura pour limite infranchissable la rive droite du Rhin, la

France étant résolue à s'approprier tout le territoire enclavé entre elle et la rive gauche dn Rkin, du même droit que la Prusse 8*est approprié tout le territoire enclavé entre elle et les deux mers : la mer du Nord et la mer Baltique ; la France étant résolue à s'approprier le royaume de Belgique et le port d'Anvers, du même droit que la Pmsse s'est approprié les duchés de l'Elbe et le port de Kiel.

G. — Ce serait la guerre I

A. — Peut^tre I Mais si elle doit éclata» autant qu'elle éclate au printemps de 1867 qu'au printemps de i868« Autant en iinir tout de suite que de rester plongé dans l'anxiété du doute. Ou la Prusse^ encore mal agrégée, cédera sans résistance, et alors un Congrès européen sera appelé à légitimer les œuvres de 1866 et de 1867; ou la Prusse, enivrée de sa facile victoire de la Sadowa, résistera arroganunent, et alors la France tout entière, se levant comme un seul homme et recouvrant sa vieille ardeur martiale, se préparera à la guerre en y appliquant toutes ses énergies, toutes ses ressources, tout son génie.

C. — Mais si la Prusse, qui sait par expérience le parti qu'on peut tirer d'un traité éventuel habilement conclu, recommençait avec la Russie contre la France ce qu'elle a tait avec l'Italie contre l'Autriche ?

A. — Alors la France s'allierait à TAutriche et à lltalie...

C» — Mais si Iltalie vous répondait que, liée également par la reconnaissance à la France et à la Prusse, la délicatesse lui impose de garder la plus scrupuleuse neutralité?

A. — n resterait l'Autriche ayant encore trente-cinq mîllîons d'habitants.*.

C. — Mais si l'Autriche, dont la lenteur dans toutes ses déterminations est traditionnelle, sans répondre non, ne répondait pas oui, afin de gagner du temps et de se ranger prudemment du côté du vainqueur?

A. — Eh bien, nous marcherions en avant, sans l'attendre.

C. — Avec quels soldats? Vous en avez trente-cinq mille au Mexique, soixante-dix mille en Algérie, dix mille à Rome, ce qui fait plus de cent mille.. ^ la fleur de votre panier militaire^

A. — Nous en appellerions, s'il le fallait, huit cent mille, neuf cent mille, un million sous les drapeaux.

C* — En vertu de quelle loi?

A. — En vertu de celle qui serait faite.

C. — Gomment Tentenériez-vous et quelles en seraient les bases?

A. — Ces bases, ce seraient la liberté et l'égalité. Plus de tirage au sorti plus d'exonération militaire! Deux armées émules : Vannée normale^ exclusivement composée d'enrôlés volontaires; cette armée, ce serait la liberté respectée ; Varmée nationale, composée de tous les Français valides âgés de vingt ans accomplis, sans aucune exception ; cette armée, ce serait l'égalité maintenue.

G. — Votre armée normale^ ce serait le vide I ' A. — Non, ce serait le plein, car ce serait la carrière ouverte au grand nombre de jeunes gens qui embarrassent et sauvent inquiètent leurs familles. Les engagements seraient de dix années; il suffirait qu'ils pussent être contractés à partir de dix-sept ans pour qu'il y eût plus d'enrôlés qu'il n'en faudrait, en temps de paix, pour remplir les cadres d'une armée de deux cent mille hommes. (1)

G. — Votre armée nationale, ce serait l'excès! ce serait la ruine!

A. — Non, car la durée du service serait limitée à une année en temps de paix, et à la durée de la guerre en temps de guerre. Étant déduits du chiffre de trois cent vingt-cinq mille jeunes gens âgés de vingt ans, cent vingt-cinq mille environ pour défaut de taille, infirmités et difformités, il resterait deux cent mille soldats qui , ajoutés au chiffre de deux cent mille de l'armée normale, formeraient un effectif de quatre cent mille hommes, ce qui serait très-suffisant, si l'on tient compte qu'au bout de dix années de ce régime, tous les Français valides âgés de vingt à trente ans auraient passé sous les drapeaux et formeraient un total de deux millions de Français dans toute la vigueur de l'âge, ayant été dressés au maniement des armes et aux manœuvres des camps,

(1) Sur un efîéctif de 340,000 soldats et sous-offlciers, leô remplaçants étaient, au 1«» janvier 1847, 112,000 hommes; c'était le TIERS de l'armée.

Montteu»', 1847, page 893.

sans atteinte trop grave portée à l'exercice des professions et à la loi de génération, (i)

G. — Ainsi vous feriez passer sous les drapeaux tous les Français?

A. — Oui, tous les Français valides; seulement, en temps de paix, pour leur rendre cette charge plus légère et pour qu'elle se prêtât le plus possible aux exigences différentes des professions diverses, il serait loisible à tous les débiteurs du drapeau français de choisir entre dix-sept et vingt-cinq ans l'année qui leur conviendrait le mieux pour s'acquitter de leur dette envers le pays.

C. — Votre double combinaison d'une armée normale composée de deux cent mille soldats volontaires, et d'une armée nationale composée de deux cent mille soldats forcés, fût-elle bonne, que ce ne serait pas avec elle que vous entreriez en campagne, ni en 1867 ni même en 1868, contre la Prusse, celle-ci ayant derrière elle peut-être la Russie, ainsi qu'on s'accorde à le prétendre,

A. — Assurément; une telle guerre, si elle éclatait en 1867, même en 1868, ne pourrait avoir lieu que par la levée en masse des deux millions de Français valides âgés de vingt à trente ans, sans distinction entre ceux qui auraient satisfait à la loi du recrutement et ceux qui y auraient échappé, sans différence entre ceux qui seraient mariés et ceux qui ne le seraient pas, enfin sans s'arrêter timidement devant le principe de la non-rétroactivité.

G. — Voilà donc au prix de quel effort suprême, de quels sacrifices ruineux la France, dans l'hypothèse la plus heureuse, celle de la victoire, acquerrait une extension de territoire 1 Et encore ne suffirait-il pas de conquérir par la force les dix millions d'habitants de surcroît : il resterait à les fran-

(1) « Lorsque la France^ désirant mettre un terme à Toccupation de Rome^ invitait le saint-père à former, à Tinstar des autres puissances européennes^ une armée nationale^ on lui répondit que le saint-père ne saurait admettre le recrutement, parce qu'il répugnait à sa conscience d'assujettir à un célibat même temporaire un grand nombre de ses sujets«»

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