‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 194 sur 205 · CAVOUR · texte numérisé non relu

CAVOUR

Au chevalier de Nigra, 1*^ mars 1860.

ciser, il resterait à étouffer dans leurs oœurs belgts et germaniques la haine, toujours lente à s'éteindre, du ydnea contre le vainqueur, de Tincorporé contre Ilncorporateur, si doux qu'il soit. Avouez-le, mon cher A, ce ne serait pas seulement téméraire, ce serait insensé. Vous, mon cher B, qu'en pensez* vous?

B»--^ Je suis, vous le savez, l'ennemi déclaré de toute extrémité.

A. «-^ Mais si vous ne voulez ni la levée en masse de la France rectifiant et reculant sa frontière du même droit que la Prusse a reculé et rectifié la sienne^ — c'est œ que je propose, — ni du licenciement de l'armée en masse, — c'est ce que propose C ; — si vous n'êtes ni pour l'ancienne politique territoriale, ni pour la nouvelle politique économique, ni pour la guerre résolument engagée, ni pour la paix crânement systématisée, pour quelle politique êtes-vous donc? Qu'attendez-vous? Que conseillez-vous?

B. — Je conseille à la France de changer sa loi de recrutement) afin d'avoir toujours un million d'hommes exercés au maniement des armes et aux manœuvres des camps; je conseille à la France d'avoir au moins un million de fusils à aiguiller—trois fusils par honmie, — et d'avoir assez de chevaux pour remonter une cavalerie qui soit en proportion de l'infanterie : or cette proportion est connue, c'est le huitième; je conseille enfin à la France de se tenir prête contre toutes les agressions.

A. — Lesquelles?

B. — Les déterminer serait superflu...

G. — Ne dites pas que cela serait superflu^ dites que cela vous serait impossible. En effet, il est certain, il est évident, il est manifeste que la France n'a de guerre à craindre que celle qu'elle provoquerait. Elle n'est menacée par aucun risque d'agression, absolument aucun. Il n'y a pas en Europe une seule puissance, pas une seule, qui ait le plus petit intérêt à amoindrir la France territorialement, à l'affaiblir, même moralement. On peut, sans aucune fatuité nationale, dire que la France est le centre de gravité de l'Europe. La France est nécessaire à l'Angleterre contre la Russie autant qu'à la Russie contre l'Angleterre; à l'Allemagne contre la Russie autant qu'à ritatlie contre l'Autriche. Votre prétendue prudence, dé-

Corée de l'ancien nom de Juste-Milieu, ou du nouveau nom d*Entre-Deux, à votre choix, n'aboutit qu'à l'appauvrisfiement (1) et à l'afTaiblissement de la France par rinséeurité ; or l'insécurité, c'est l'instabilité.

A. — Les choses étant ce qu'elles seront prochainement, la France ayant abandonné à leur sort le pape Pie IX et l'empereiy* Maxîmilien qui n'existaient que par elle, la France ayant frayé à l'Allemagne la route de son unification par l'unification de l'Italie, quel rôle reste-t-il à la France en Europe? Que peut-elle dire? que peut-elle faire?

G. — La France peut dire à l'Europe :

« En novembre 1863, l'empereur Napoléon III a proposé en mon nom, à tous les souverains des États qui la composent, de se réunir en Congrès afin de délibérer sur les moyens de mettre un terme « à un état maladif et précaire qui n'est ni la paix » avec la sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses ; )) qui épuise, dans une vaine ostentation de forces, les ressour- )) ces les plus précieuses ; qui empêche les progrès de la civi- » lîsation et entretient la rivalité jalouse des grandes puissan- )) ces; qui, e/ifin, mène fatalement à la guerre par l'obstination » à maintenir un passé qui s'écroule... » Ces souverains ont refusé en alléguant que ce n'était pas avant, mais après la guerre qu'il était d'usage de convoquer un Congrès... Prétexte ou motif, ni le motif ni le prétexte n'existent plus, puisque la guerre a éclaté, guerre qui a enlevé à l'Autriche la Vénétie et qui a donné à la Prusse tout ce qu'il lui a convenu de s'approprier; guerre qui a changé tout l'ancien équilibre européen tel qu'il résultait des traités de 4815. Depuis le 5 novembre 4863, il s'est écoulé trois années et de grands faits se sont accomplis : quelles circonstances ont jamais commandé plus impérieusement la réunion d'un Congrès qui consacre ces faits, afin que de cette consécration sorte le désai^mement européen?

A. — Qu'est-ce que la France y gagnerut?

(1) « Si, afln d'être fort, on entretient pendant la paix assez de soldats exeroés pour être en état de faire la guerre, on ruine les ûnanoes et on détruit les premiers éléments de la force« »

GÉNÉRAL PAIXUANS .

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G. — Si la France réussissait à faire adopter en principe et comme règle internationale par chacune des puissances délibérantes la réduction des armées au deux-centième de la population de chaque État, ce qui permettrait d'abolir le servage militaire et de substituer Tenrôlement volontaire au recrutement obligatoire, sans porter aucune atteinte à la force relative d'aucun des États existants, ne serait-ce pas là pour la France une gloire qui vaudrait bien celle que la victoire de la Sadowa a donnée à la Prusse ? Réfléchissez-y bien, mon cher A : au lieu de s'ingénier à chercher comment chaque État pourra avoir sous les drapeaux et à la réserve le plus grand nombre de soldats, ce qui ne saurait aboutir qu'à énerver les peuples et qu'à dépopulariser les gouvernements, ne serait-il pas plus digne de notre siècle de renverser la question et de chercher comment chaque État, sans s'exposer plus que par le passé et sans rien perdre de sa pesanteur spécifique et de sa force relative, pourrait avoir le plus petit nombre de soldats ? Est-ce qu'ayant 37 millions d'habitants, l'Allemagne ne serait pas aussi forte avec 180,000 soldatscontre la France ayant 37 millions d'habitants et 180,000 soldats (1), que l'Allemagne avec 900,000 soldats contre la France pouvant avoir et ayant pareillement 900,000 soldats? Pourquoi n'entrerait-on pas dans cette voie tracée par l'arithmétique, où peuples et gouvernements auraient tout à gagner, où aucun n'aurait à perdre? Vous, mon cher B , quelles seraient vos objections ? Diriezvous encore que ce serait tomber dans l'excès et pousser les choses à l'extrême ?

B. — Non; mais je dirais que ce serait tomber dans l'infaisable.

G. — Pourquoi ?

B. — Parce que cela ne s'est pas encore fait.

A. — Alors^ que faut-il penser des gouvernements, s'ils ont moins de raison que les gouvernés et s'ils ne servent qu'à rallumer parmi les peuples les passions, les haines, les défiances éteintes de peuple à peuple ?

(1) L'Assemblée cotistituante avait fixé l'effectif de Tarmée à 150^000 hommes en temps de paix.

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